Pour un oui ou pour un non, « Pourquoi ne veux-tu pas le dire ? » : analyse linéaire

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pour un oui ou pour un non H1 pousse H2 dans ses retranchements

Voici une analyse linéaire du début de la pièce Pour un ou ou pour un non de Nathalie Sarraute.

L’extrait étudié correspond aux pages 24 à 26 de l’édition Folio théâtre, de H.1 : « Qu’est-ce qui est plus fort ? Pourquoi ne veux-tu pas le dire ? » à la page 26 (H2 : « Personne, du reste, ne pourra comprendre« ).

Pour un oui ou pour un non, le questionnement de H1, introduction

Nathalie Sarraute écrit Pour un oui ou pour un non en 1982, alors qu’elle a déjà une carrière de romancière et d’essayiste fournie proche du mouvement littéraire du Nouveau Roman.

Très intéressée par la psychanalyse et attentive aux mouvements souvent invisibles du psychisme, elle utilise le genre théâtral pour explorer les zones inconnues de la conscience et de l’inconscient.

Dans Pour un oui ou pour un non, H1 vient rendre visite à H2 dont il sent l’éloignement alors que leur amitié a toujours été idyllique. (Voir la fiche de lecture sur Pour un oui ou pour un non)

Sentant qu’ « il y a quelque chose de changé », il entame une discussion destinée à chercher les raisons de ce changement.

S’engage un véritable combat verbal où H1 va essayer par tous les moyens d’obtenir l’aveu tant attendu.

Extrait étudié

H.1. – Qu’est-ce qui est plus fort? Pourquoi ne veux-tu pas le dire? Il y a donc eu quelque chose…
H.2. – Non… vraiment rien… Rien qu’on puisse dire…
H.1. – Essaie quand même…
H.2. – Oh non… je ne veux pas…
H.1. – Pourquoi? Dis-moi pourquoi?
H.2. – Non, ne me force pas…
H.1. – C’est donc si terrible?
H.2. – Non, pas terrible… ce n’est pas ça…
H.1. – Mais qu’est-ce que c’est, alors?
H.2. – C’est… c’est plutôt que ce n’est rien… ce qui s’appelle rien… ce qu’on appelle ainsi… en parler seulement, évoquer ça… ça peut vous entraîner… de quoi on aurait l’air? Personne, du reste… personne ne l’ose… on n’en entend jamais parler…
H.1. –  Eh bien, je te demande au nom de tout ce que tu prétends que j’ ai été pour toi… au nom de ta mère… de nos parents … je t’adjure solennellement, tu ne peux plus reculer… Qu’est-ce qu’il y a eu? Dis-le…tu me dois ça…
H.2, piteusement. – Je te dis : ce n’est rien qu’on puisse dire… rien dont il soit permis de parler…
H.1. – Allons, vas-y…
H.2. – Eh bien, c’est juste des mots…
H.1. – Des mots? Entre nous? Ne me dis pas qu’on a eu des mots… ce n’est pas possible… et je m’en serais souvenu…
H.2. – Non, pas des mots comme ça… d’autres mots… pas ceux dont on dit qu’on les a «eus»… Des mots qu’on n’a pas «eus», justement… On ne sait pas comment ils vous viennent…
H.1. – Lesquels? Quels mots? Tu me fais languir… tu me taquines…
H.2. – Mais non, je ne te taquine pas… Mais si je te les dis…
H.1. – Alors? Qu’est-ce qui se passera? Tu me dis que ce n’est rien…
H.2. – Mais justement, ce n’est rien… Et c’est à cause de ce rien…
H.1. – Ah on y arrive… C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné? Que tu as voulu rompre avec moi?
H.2, soupire. – Oui… c’ est à cause de ça… Tu ne comprendras jamais… Personne, du reste, ne pourra comprendre…

Problématique

En quoi cet affrontement verbal montre-t-il la complexité de la psyché humaine et du langage ?

Plan linéaire

Dans un premier temps temps, nous verrons que H1 pousse H2 dans ses retranchements.

Dans un deuxième temps, H1 tente de faire émerger chez H2 les raisons inconscientes de la dispute.

Dans un troisième temps, nous analyserons que l’aveu de H2 est imminent.

I – H1 pousse H2 dans ses retranchements

De « H1 : Qu’est-ce qui est plus fort … » à « Non ne me force pas »

A la phrase idiomatique prononcée par H2 « C’est plus fort que moi », H1 répond par « Qu’est-ce qui est plus fort ?» prenant la phrase de H2 non dans son sens idiomatique (= je ne peux y résister) mais dans son sens littéral.

Il y a donc bien « quelque chose » et c’est à ce « quelque chose » que H1 veut donner un nom, un contenu. Il emploi des pronoms indéfinis (« Pourquoi tu ne veux pas le dire ? Il y a donc eu quelque chose ») pour montrer à H2 qu’il est déterminé à traquer la raison de la distance. L’étau se resserre donc autour de H2.

H2 tente de desserrer cet étau par une réponse nette « Non » mais les points de suspension qui suivent l’adverbe de négation trahissent l’hésitation et le manque de conviction de la réponse.

« vraiment rien », destiné à renforcer la négation ne parvient qu’à renforcer l’incertitude de sa réponse et la proposition relative « Rien qu’on puisse dire » confirme qu’il y a bien « quelque chose » mais que H2 ne parvient pas à l’exprimer.

H1 poursuit son enquête. Ses questions insistantes s’inscrivent dans une démarche d’investigation.

La locution adverbiale « quand même » feint d’accompagner H2 dans la difficulté de la démarche. Comme un psychanalyste ou un maïeuticien, il tente de le faire accoucher de ce « quelque chose » qui a provoqué la distance entre eux.

Les trois points de suspension utilisés par H1 n’ont pas le même sens que ceux de H2. Loin de marquer une hésitation ou une gêne, ils expriment la duplicité ce celui qui se pare de la bienveillance pour parvenir à ses fins.

H2 tombe dans le piège par sa réponse « Oh non… je ne veux pas ». Alors qu’il invoquait l’impossibilité avec le verbe « pouvoir » (« Rien qu’on puisse dire »), il déclare désormais que son refus est une volonté. (« je ne veux pas »). Son silence n’est plus une question de pouvoir mais de vouloir.

H1 n’en attendait pas tant et la répétition de l’adverbe interrogatif « pourquoi » témoigne de son acharnement.

H2 ne s’y trompe pas et disant : « Non, ne me force pas ». Nous sommes dans un rapport de force entre un prédateur déterminé et une proie qui tente de se dérober.

II – Comme un psychanalyste, H1 tente de faire émerger l’inconscient de H2

De « H1 : C’est donc si terrible ? » à « on n’en entend jamais parler »

Mais H1 adoucit sa stratégie en posant une question qui désarme la vigilance de H2 : « Est-ce donc si terrible ? » .

H2 répond de manière coopérative à H1 puisqu’il reprend le terme « Non, pas terrible… » mais en affirmant « ce n’est pas ça … », il maintient le mystère et stimule la curiosité de H1. Ce dernier rebondit donc sur son affirmation comme le montre l’adverbe « alors » : « Mais qu’est-ce que c’est, alors ? »

H2 se lance dans une courte tirade qui reprend le pronom indéfini négatif « rien » : « c’est plutôt que ce n’est rien … ce qui s’appelle rien », une expression qui est récurrente dans l’œuvre de Sarraute.

Le pronom indéfini négatif « rien » puis affirmatif « ça » entretient le mystère comme si la parole tournait autour d’une vérité qu’il faut continuer à cacher.

Le terme « ça » rappelle le moi pulsionnel de Freud (le Ça) comme si H2 était en train d’ouvrir l’espace de son inconscient.

La parole de H2 semble en effet montrer le travail de son inconscient à l’oeuvre. Le « ça » qui est en train d’affleurer et aussitôt recouvert par des phrases de valeur morale : « de quoi on aurait l’air » ou « personne ne l’ose » qui font référence à un sentiment de honte éprouvé par le contenu du « ça ».

Les points de suspension montrent la fragilité de ce contrôle et dévoilent les fissures intérieures qui mèneront au surgissement de l’aveu.

III – L’imminence de l’aveu

De « H1 : Eh bien, je te demande » à « Personne, du reste, ne pourra comprendre »

H1 sent cette fragilité et adopte alors un registre tragique.

La formulation « je te demande au nom de… » prend un tour soudain solennel et grave.

Il dramatise la scène en parlant de leur relation au passé (« ce que j’ai été pour toi ») pour signifier que cette relation, potentiellement fragile, est suspendue à l’aveu que H1 attend de H2.

La gradation « au nom de ta mère … de nos parents » crée une fraternité symbolique et renforce la pression sur H2. H1 situe sa tirade dans l’espace de la tragédie en invoquant la thématique tragique des frères et de la lignée.

Le verbe « adjurer » relève du vocabulaire religieux car une adjuration a Dieu pour témoin, ce qui renforce le caractère solennel et tragique.

H1 prend même la voix du Destin : « tu ne peux plus reculer » et il devient impérieux comme le montre le verbe à l’impératif « Dis-le ».

H1 termine par le sentiment de culpabilité qu’il fait naître chez H2 : en affirmant « tu me dois ça », H1 met H2 en position de débiteur, donc de faiblesse et rend désormais tout silence coupable.

H2 réplique « piteusement » comme le précise la didascalie externe car il est écrasé par le poids des mots tragiques prononcés par H1.

Il répète une formule qu’il a déjà préalablement employé « ce n’est rien qu’on puisse dire » et ajoute un interdit « dont il soit permis de parler » actant la puissance du surmoi.

H1 poursuit avec l’interjection bienveillante « Allons, vas-y » qui encourage H2 à dévoiler le moment critique qu’il tente de cacher.

H1 se fixe sur le terme « mots » dont le sens demeure ambigu « Des mots ? Entre nous ? Ne me dis pas qu’on a eu des mots ». Ici, le terme « mot » signifie des propos blessants ou insultants que l’on retrouve dans l’expression « avoir des mots » qui signifie avoir une dispute.

H2 comprend bien le glissement sémantique et corrige l’interprétation de H1 « Non, pas des mots comme ça…d’autres mots… pas de ceux dont on dit qu’on les a ‘eus’ ».

H2 écarte ainsi l’hypothèse d’une dispute et inverse la proposition « Des mots qu’on n’a pas ‘eus’ justement » montrant que le motif de la distance n’est pas spectaculaire et ne fait pas partie de motifs habituels de dispute.

Le motif de cette froideur échappe à H1 qui s’impatiente d’où la démultiplication des questions « Lesquels ? Quels mots ? ».

Le rapport de force s’inverse et H2 joue du caractère énigmatique de ses phrases comme le dit H1 : « Tu me fais languir… tu me taquines… » .

H2 répond par un habituel adverbe négatif « Non » qui montre que la discussion demeure placée sous le signe de l’opposition, y compris lorsque les paroles sont destinées à apaiser (« je ne te taquine pas »).

H1 souhaite démasquer le mot « rien » qui est repris comme une antienne par les deux personnages. Il est conscient du double niveau du langage : derrière le « rien » exprimé se cache un « quelque chose ».

Ce rien prend d’ailleurs de plus en plus de consistance dans la bouche de H2 puisqu’il est déterminé par un déterminant démonstratif « ce ». Or le déterminant démonstratif a justement vocation à montrer, ce qui signifie le « rien » cache bien « quelque chose ».

H1 a compris que le dévoilement est proche par la phrase « Ah on y arrive ». Il reprend là l’attitude du psychanalyste qui accompagne son patient dans la révélation de l’inconscient.

H1 va plus loin qu’un simple accompagnement. Il verse dans le chantage affectif en utilisant un registre amoureux « Que tu as voulu rompre avec moi ? ».

La didascalie apposée à H2 (« soupire ») est humoristique puisqu’elle transforme précisément H2 en « soupirant » ce qui montre qu’il tombe dans le piège de H1 et que l’aveu est proche.

L’adverbe négatif « Non » de résistance, systématiquement utilisé par H2 depuis le début de la scène laisse place à un adverbe affirmatif inédit « Oui… c’est à cause de ça ».

Le retour du pronom « ça » et le sens de la phrase « c’est à cause de ça » suggère que la Ça est bien en voie d’être révélé et que les résistances de H2 sont en train de céder.

H2 reprend une attitude de bête traquée en s’isolant du reste du monde : « Tu ne comprendras jamais… Personne du reste ne pourra comprendre ». Sarraute fait de H2 une parodie du héros romantique qui, dans un registre infantile, est seul face à un monde hostile.

Le fruit est mûr et l’aveu va pouvoir advenir.

Pour un oui ou pour un non, la recherche de l’aveu, conclusion

Cette scène marque un moment de tension dramatique où H1 essai d’obtenir l’aveu de H2 en utilisant tous les moyens verbaux et psychologiques à sa disposition.

Si la résistance de H2 est réelle, H2 finit par céder et la scène suivante sera celle de la révélation.

Nathalie Sarraute par cette scène montre la complexité de la psychè humaine non sans humour puisqu’elle place ses personnages dans des situations parfois ironiques.

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Qui suis-je ?

Amélie Vioux

Je suis professeur particulier spécialisée dans la préparation du bac de français (2nde et 1re).

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