le mal rimbaud analyseVoici un commentaire littéraire du poème « Le Mal » d’Arthur Rimbaud.

Écrit en 1870 pendant la guerre franco-prussienne, « Le Mal » fait partie des poèmes de jeunesse de Rimbaud, alors âgé de seize ans.

Lire « Le Mal » de Rimbaud (le texte)

Problématiques possibles à l’oral sur « Le Mal » :

♦ En quoi « Le Mal » exprime-t-il la révolte de Rimbaud ?
♦ Analysez la construction du poème.
♦ Le poème « Le mal » est-il argumentatif ?
♦ Quel rôle joue la nature dans ce texte ?
♦ Analyser les effets d’opposition et de contraste

Dans cette analyse, nous verrons que la double dénonciation de la guerre et de la religion (I) en contraste avec un hymne à la nature (II) fait de ce texte un poème de révolte (III).

I – Une dénonciation de la guerre et de la religion

A – Une dénonciation de la guerre

La guerre est évoquée dès le vers 1 à travers l’image des « crachats rouges de la mitraille ».

Cette métaphore comparant les coups de feu à des « crachats rouges » peut aussi être une métonymie pour désigner les blessures des soldats.

Dans les deux cas, « crachats » se rattache à l’idée de projection et la couleur rouge peut être associée au feu et/ou au sang.

On remarque également un champ lexical de la guerre : « mitraille » (v. 1), « bataillons » (v. 4), « folie épouvantable » (v. 5), « cent milliers d’hommes » (v. 6), « morts » (v. 7).

Celui-ci est étoffé par une harmonie imitative qui consiste à rendre par le rythme et les sonorités les phénomènes décrits : l’allitération en « f » (« sifflent », « infini », v. 2 ; « feu », « folie », v. 4-5 ; « fais », « fumant », v. 6) et l’allitération en « r » (« crachats rouges », « mitraille », v. 1 ; « écarlates », « verts », « Roi », « raille », v. 3 ; « croulent », « broie », v. 4-5) reproduisent les sonorités des bombardements, qui se mêlent aux cris des soldats avec l’assonance en « a » .

De même, les nombreuses monosyllabes (« Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu », « ou verts, près du Roi qui les raille », v. 2-3 ; « en masse dans le feu », v. 4 ; « Et fait de cent milliers d’hommes un tas », v. 6) imitent le rythme saccadé et incessant des coups tirés.

Le poète dénonce l’aspect destructeur de la guerre dans une métaphore filée aux vers 4 et 6.
Le champ de bataille est comparé à un brasier où les hommes s’effondrent comme des bûches carbonisées : « Croulent les bataillons en masse dans le feu (…) Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ».

La personnification des armes de guerre (« crachats », « rouges », « sifflent », v. 1-2) est en contraste avec la déshumanisation des soldats. Ce ne sont plus des individus mais une « masse » de « bataillons » (v. 4) réduite en « un tas fumant » (v. 6).

Cette dénonciation de la guerre s’accompagne d’une dénonciation de la religion, faisant de ce poème un diptyque.

B – Une dénonciation de la religion

L’écho entre la raillerie du Roi au vers 3 (« du Roi qui les raille ») et le rire du Dieu au vers 9 (« un Dieu qui rit ») met en évidence un parallélisme.

Le poète associe ces deux figures qui ont en commun leur puissance. Celle-ci est marquée par la majuscule et le singulier, qui les individualise. Ils se distinguent alors de leurs victimes, qui se fondent dans la collectivité (« cent milliers d’hommes », v. 6 ; « des mères », v. 12).

On notera tout de même l’emploi du pronom indéfini « un » pour désigner Dieu (v. 9). Le poète marque ainsi sa distance et son scepticisme vis-à-vis de la religion.

La religion est introduite à la fin du vers 8 à travers l’adverbe « saintement » et se développe ensuite à travers un champ lexical dans le premier tercet : « Dieu », « autels », « encens », « calices » (v. 9-10), « hosannah » (v. 11).

Le champ lexical du sommeil (« bercement », « s’endort », v. 11 ; « se réveille », v. 12) dénonce la passivité et l’indifférence de Dieu vis-à-vis de la guerre et de ses victimes.

Cette insouciance et la gaieté associée au rire et aux hosannah (chants joyeux) s’opposent à l‘inquiétude et à la tristesse des mères : « ramassées », « Dans l’angoisse », « pleurant » (v.12-13).

Cette indifférence est aussi soulignée par le contraste entre la violence manifestée dans les quatrains et la douceur marquée par l’allitération en « s » dans les tercets : « damassées » (v. 9), « encens », « calices » (v. 10), « bercement », « ramassées » (v. 11-12), « angoisse », « sou » (v. 13-14).

Le poète dénonce également la cupidité de Dieu à travers le champ lexical du luxe (« nappes damassées », « grands calices d’or », v. 9-10) et le « gros sou » (v. 14) qui éveille l’intérêt de Dieu.

L’hymne à la nature présente dans « Le mal » contraste avec la critique virulente de la guerre et de la religion.

II – Une hymne à la nature

A – Un éloge de la nature

La nature est glorifiée par le poète. Elle est présentée à travers une allégorie et une interjection lyrique : « Nature ! » (v. 8). Elle est ici mise en valeur par le rejet en début de vers.

Le poète apostrophe la nature en la tutoyant (« ô toi », v. 8). La nature lui est familière, mais en même temps il la respecte.

L’accumulation au vers 7 exprime une vision idyllique de la nature : « dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie ». Ces termes, comme l’expression : « l’infini du ciel bleu » (v. 2),  évoquent la pureté et l’innocence.

Mais la Nature sacrée du poète est souillée par la guerre.

B – Le contraste avec la guerre

Le contraste entre la guerre et la nature est marqué par la symétrie entre l’apostrophe aux « pauvres morts ! » au début du vers 7 et l’apostrophe à la nature au début du vers suivant.

De même, la rime entre « ciel bleu » (v. 2) et « feu » (v. 4) suggère l’opposition entre la nature divine (ciel) et la guerre diabolique (enfer).

Chez Rimbaud, les couleurs servent souvent à créer des oppositions, des contrastes.

Le bleu et le vert sont associés à la nature, le rouge à la violence et à la mort.

On retrouve bien cette opposition entre la nature et la mort dans le premier quatrain : « rouges », « bleu » (v. 1-2), « écarlates ou verts », « feu » (v. 3-4).

C – Déification de la nature : une puissance créatrice

La nature se présente comme une puissance créatrice, menacée par la violence destructrice de la guerre : « Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement » (v. 8).

Le « faire » destructeur de la guerre, conjugué au présent (« Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant », v. 6), s’oppose au passé simple du « faire » créateur de la nature (« qui fis ces hommes », v. 8).
La guerre détruit ce que la nature a créé.

L’adverbe « saintement » suggère aussi une opposition entre Nature et Dieu.
Seule la nature est véritablement sainte aux yeux du poète.

Les rôles sont inversés : ce n’est pas « un Dieu » qui crée les hommes mais la Nature.

Cette conception païenne de la Création démontre la violente opposition du poète au Christianisme.

III – Un poème de révolte

A – Les émotions du poète

Les émotions du poète sont marquées à travers le vocabulaire affectif : « épouvantable » (v. 5), « Pauvres » (v. 7), « vieux » (v. 13).

Il exprime ainsi sa pitié envers les soldats et sa compassion pour leurs mères.

Le pathétique règne dans le second tercet. La détresse des mères est mise en évidence par leur posture ramassées », v. 12), leur pauvreté (« vieux bonnet », « un gros sou », v. 13-14) et leurs sentiments : « l’angoisse » (v. 13), la peine pleurant », « mouchoir », v. 13-14), le deuil (« noir », v. 13).

Les émotions transparaissent également dans la ponctuation.

Les nombreuses exclamations aux vers 7, 8 et 14 trahissent l’indignation du poète.

Les tirets (v. 7-8) marquent une parenthèse dans le poème et indiquent que le poète ne peut s’empêcher d’intervenir tant son émotion est forte.

Les points de suspension au vers 8 créent une rupture, comme si le poète devait reprendre son souffle avant de poursuivre :
« ô toi qui fis ces hommes saintement ! » .

B – La chute

La forme du sonnet favorise la progression du poème vers une chute.

L’effet d’attente est accentué par la construction du poème :

Celui-ci est constitué d’une seule et longue phrase, dont le verbe principal n’apparaît pas avant le vers 9.
Avant, quatre propositions subordonnées se succèdent, entrecoupées de points-virgules.

A partir du vers 12, les virgules donnent un rythme plus saccadé qui s’accélère progressivement jusqu’à la chute.

Ici, la chute est suscitée par une image forte : les prières et l’offrande de pauvres mères pour le salut de leurs fils à un Dieu indifférent et vénal, uniquement intéressé par le « gros sou ».

Cette chute marque le point culminant de la révolte de Rimbaud.

C – Un poème argumentatif ?

Rimbaud fait part ici de son engagement en exprimant sa révolte contre les pouvoirs, contre la guerre et la religion, et même contre la crédulité du peuple à travers l’offrande naïve des mères.

Le poème, dans sa structure, a l’allure d’un texte argumentatif.

Le poète multiplie en effet les parallélismes et les oppositions, joue sur les contrastes.

Les anaphores rhétoriques (« Tandis que » et « Tandis qu’ », vers 1 et 5 ; « Et », vers 6 et 12) prêtent au discours du poète un caractère oratoire.

De plus, la simultanéité marquée par le « tandis que » et l’emploi du présent, ainsi que les multiples images, soulignent l’aspect pictural du texte.

En permettant au lecteur de visualiser ces différentes scènes, le poète peut ainsi mieux le convaincre.

Il le persuade également grâce au pathétique et aux effets d’amplification et d’exagération des hyperboles : « tout le jour », « l’infini » (v. 2), « en masse » (v. 4), « épouvantable » (v. 5), « cent milliers » (v. 6).

Le Mal, Rimbaud – Conclusion :

« Le Mal » est l’un des premiers poèmes de Rimbaud, dans lequel il laisse éclater sa révolte adolescente. Témoin de la guerre et de sa violence (la guerre franco-prussienne de 1870), il s’en prend aux puissances supérieures responsables du mal : le Roi et Dieu, deux figures qu’il met en parallèle.

Pour lui, la seule religion valable se trouve dans la Nature, puissance créatrice qu’il célèbre comme un Idéal, en opposition avec la guerre et le christianisme.

Ce poème est à rapprocher du « Dormeur du val » écrit en octobre 1870, qui décrit un soldat endormi dans l’herbe. La chute révèle que le jeune soldat est mort (« Il a deux trous rouges au côté droit. »)

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  6 commentaires à “Le Mal, Rimbaud : commentaire”

  1.  

    Merci, c’est très clair !

  2.  

    j’ai tout compris :) mercii

  3.  

    Bonjour Amélie,
    Je suis une élève de 1ère S et j’ai à faire une lecture analytique sur « Ma Bohème » de Rimbaud. Je n’ai aucun soucis pour dégager les enjeux du texte ni pour trouver les procédés stylistiques. En revanche, je n’arrive pas à trouver l’intitulés de mes axes de lectures… .
    Pourriez-vous rédiger un plan pour ce texte, s’il vous plaît. J’ai un Bac Oral Blanc mercredi et « Ma Bohème » fera partie des textes sur lesquels je risque d’être interroger … .
    Merci D’avance.
    LéaDésirée

  4.  

    Bonjour,
    Je suis Pr. à l’université de La Réunion (en droit) et je suis mon fils dans sa préparation au bac français. Bravo pour ce que vous faites. Cela nous est vraiment très utile.
    Cdlmt.
    MML

  5.  

    Bonjour Amélie je suis en pleine révisions de mes textes pour l’oral du bac de français et vous m’aidez beaucoup à compléter mes notes! J’aurai juste une petite question qu’est-ce qu’est réellement une métaphore filée?
    merci d’avance
    alexandra

  6.  

    Bonjour Amélie,
    ce plan ne peut pas répondre au quatre dernières problématiques ?

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