Voyelles, Rimbaud : analyse

rimbaud voyellesTu as des difficultés à comprendre le poème « Voyelles » de Rimbaud ?

Rien d’étonnant !

Bien qu’il s’agisse d’un des poèmes les plus connus d’Arthur Rimbaud, « Voyelles » conserve sa part de mystère.

La richesse des images employées se prête en effet à de nombreuses interprétations.

C’est ce que nous allons voir ensemble dans cette analyse.

« Voyelles » : introduction

« Voyelles » est extrait du recueil Poésies qui regroupe les poèmes composés par Rimbaud entre 1869 et 1871.

Dans sa fameuse « Lettre du Voyant » du 15 mai 1871 à Paul Demeny, Arthur Rimbaud exprime sa volonté de renouveler la langue poétique.

Ce désir de renouvellement est manifeste dans « Voyelles ». La richesse des correspondances dans ce poème (I)  se prête à de nombreuses interprétations (II) et donne à voir plusieurs figures du Poète (III).

Lire « Voyelles » de Rimbaud

voyelles rimbaud commentaire

Manuscrit de « Voyelles »

Problématiques possibles sur Voyelles :

♦ En quoi ce poème évoque-t-il le travail poétique ?
♦ Quelle conception de la poésie peut-on tirer de ce poème ?
♦ En quoi ce poème est-il moderne ?
♦ Analyser les correspondances dans ce poème.
♦ Quels sens peut-on attribuer à ce poème ?

I – Un « dérèglement de tous les sens »

A – Les correspondances

Arthur Rimbaud multiplie les correspondances dans ce poème.

Chaque voyelle est associée à une couleur: « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu »  (v. 1).

A ces associations entre lettres, couleurs et formes (« U, cycles »,   v. 9) correspondent également des sensations :

Tactiles et visuelles : « corset velu des mouches éclatantes » (v. 3), « d’ombre » (v. 5)
Olfactives : « puanteurs » (v. 4)
Corporelles : « frissons » (v. 6), « vibrements » (v. 9).

En outre, chaque couleur est associée à une connotation morale :

♦ Le noir représente la mort, la décomposition, la saleté (« puanteurs », v. 4, « golfes d’ombre », v.5)
♦ Le blanc représente la pureté et l’innocence (« candeurs »,v. 5)
♦ Le rouge est associé à la violence (« sang », v. 7), à la chair (« lèvres », v. 7) et aux excès (« colère », « ivresses », v. 8)
♦ Le vert correspond au calme et à la paix (« paix des pâtis » et « paix des rides », v. 10).
♦ Le bleu est associé au divin (« suprême Clairon », « Anges », v. 12-13).

B – La musicalité du poème

La musicalité du poème renforce les correspondances évoquées.

L’allitération en « r » et l’allitération en « v » associées à l’assonance en « i » tout au long du poème semblent faire entendre le « rire des lèvres belles » (v. 7), les « vibrements divins » (v. 9) ou les « strideurs étranges » (v. 12).

On croirait entendre les vibrations des basses ou les notes aiguës du violon, d’autant plus quand l’assonance en « i » s’accompagne de diérèses : « stu/di/eux » (v. 11) et « vi/o/let » (v. 14).

Par ailleurs, des rimes léonines (des rimes qui présentent deux syllabes semblables) produisent un effet d’écho : « latentes » (v. 2) et « tentes » (v. 5), « ombelles » (v. 6) et « belles » (v. 7), « virides » (v. 9) et « rides » (v. 10).

La richesse des sons dans « Voyelles » crée ainsi un tissu sonore qui renforce les multiples correspondances du poème.

C – Le désordre syntaxique

A l’unité du poème favorisée par les correspondances et la richesse sonore s’oppose toutefois un désordre syntaxique.

Ainsi, l’unique phrase du poème est entrecoupée de virgules et de points virgules.

Ces multiples juxtapositions créent un effet d’accumulation.

L’association du singulier et du pluriel dans de nombreuses expressions accentue l’hétérogénéité du poème : « quelque jour vos naissances latente» (v. 2), « noir corset velu des mouches éclatantes » (v. 3), « rire des lèvres belles » (v. 7), « Clairon plein des strideurs » (v. 12), « rayon violet de Ses Yeux » (v. 14).

Transition : Le poème « Voyelles » semble vouloir provoquer chez le lecteur un « dérèglement de tous les sens » (pour reprendre l’expression utilisée par Arthur Rimbaud dans sa « lettre du Voyant » de 1871). Ces associations correspondent-elles à un simple exercice de style ou peut-on leur attribuer une signification ?

II – La signification du poème

A – Interprétations possibles de « Voyelles »

Plusieurs interprétations s’affrontent sur le sens du poème « Voyelles« .

♦ L’évolution des couleurs peut faire penser à la décomposition du prisme lumineux, du rouge au violet.

♦ Le poème suggère aussi que les voyelles se succèdent suivant le cycle de la vie :

– Il débuterait sur la décomposition et la mort (« A noir » );
– L
e E évoquerait la naissance, puis l’enfance (« candeurs », v. 4) nourrie d’imaginaire (« lances des glaciers fiers, rois blancs », v. 5) et d’idéal (« ombelles », v. 6, désignant un groupement de fleurs);
– Le I représenterait la maturité et ses corruptions (« les ivresses pénitentes », v. 8);
– Le U la sérénité de la vieillesse avec l’image des rides (v. 10 « paix des rides » );
– Le O, enfin, renverrait au moment « suprême » du Jugement Dernier avec la référence au Clairon (v. 12) et l’évocation des « Mondes et des Anges » (v. 13).

De ce point de vue, le poème forme une boucle. Cette structure cyclique évoquerait le cycle de la vie.

B – L’inversion entre le O et le U

Dès le premier vers, on observe une inversion entre le O et le U.

En effet, au lieu de reprendre l’ordre alphabétique des voyelles (A, E, I, O, U), Rimbaud intervertit la place du O et du U : (A, E, I, U, O).

Rimbaud rompt avec la logique du cycle des voyelles pour terminer sur l’Oméga, dernière lettre de l’alphabet grec.

Cette inversion se retrouve également dans les deux quatrains. On remarque en effet une structure en miroir dans le schéma des rimes : ABBA pour le premier quatrain et BAAB pour le deuxième – soit l’inverse.

Ce mouvement d’inversion n’est pas dû au hasard. Il appuie la volonté première du poète : celle d’un renouveau poétique.

Transition : Arthur Rimbaud souhaite un renouveau poétique. On perçoit d’ailleurs dans « Voyelles » plusieurs fonctions du poète.

III – Les figures du Poète

A – L’Alchimiste

La référence à l’alchimie apparaît explicitement au vers 11 : « Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ».

La transmutation des métaux (du plomb en or) devient chez Rimbaud une transmutation des voyelles qu’il transforme en couleur.

B – Le Voyant

Rimbaud a écrit dans sa « Lettre au Voyant » que le poète doit se faire voyant. Or la vue est très importante dans « Voyelles ».

Le poème se clôt ainsi sur l’évocation d’un regard perçant : « rayon violet de ses yeux » (v.14).

De plus, les sonorités rappellent celle des mots « œil » et « yeux » (« voyelles », v. 1,  « studieux », v. 11, « rayon violet, v. 14).

Le poète voyant voit au delà des apparences. Il découvre des correspondances cachées.

On retrouve ainsi dans « Voyelles » de nombreuses hypallages (figure de style qui consiste à attribuer à un mot un adjectif qui conviendrait logiquement à un autre mot) :  « mouches éclatantes » (v. 3), « puanteurs cruelles » (v. 4) ou encore « glaciers fiers » (v. 6). Ces adjectifs donnent aux mots une nouvelle réalité.

C – Le Savant

Si le poète réinvente le réel et la langue poétique, c’est avant tout un inventeur.

Représenté par l’image des « grands fronts studieux » (v. 11), le poète-Savant renouvelle la langue avec des néologismes (mot nouveau, créé de toutes pièces ou obtenu par dérivation ou déformation d’un mot existant) : « bombinent » (v. 4), « vibrements » (v. 9), « strideurs » (v. 12).

Voyelles : conclusion

Dans « Voyelles », Arthur Rimbaud, comme un chef d’orchestre, compose une œuvre d’une musicalité très perceptible.

Il emprunte à Baudelaire l’idée des correspondances pour créer une langue poétique neuve et renouvelle notre perception du réel en déréglant nos sens.

Rimbaud illustre ici sa conception du Poète, qui « devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le Suprême Savant – car il arrive à l’inconnu ».

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