ronsard comme un chevreuilVoici une lecture analytique du poème « Comme un chevreuil » issu du recueil Les Amours de Cassandre (1552) de Ronsard.

« Comme un chevreuil », Ronsard, introduction

Pierre de Ronsard (1524-1585) surnommé le Prince des poètes est un des plus célèbres auteurs du groupe de la Pléiade.

Les poètes de la Pléiade, dont Pierre de Ronsard et Joachim Du Bellay sont les plus illustres, sont fortement influencés par Pétrarque, poète italien du XIVème siècle.

On retrouve cette influence pétrarquiste dans Les Amours de Cassandre où Ronsard s’adresse à Cassandre Salviati, jeune femme que le poète a rencontrée en 1545 et qui a épousé Jean de Peigne en 1546.

Annonce du plan de commentaire :

« Comme une chevreuil » de Ronsard est un sonnet traditionnel (I) dans lequel Ronsard évoque son coup de foudre pour Cassandre dans la tradition pétrarquiste (II). Néanmoins, Ronsard s’éloigne de la tradition pétrarquiste en mettant à distance sa souffrance pour créer un lyrisme personnel (III).

Questions possibles pour l’oral sur « Comme un chevreuil »

♦ En quoi ce poème est-il lyrique ?
♦ Quels sont les registres présents dans ce poème ?
♦ Peut-on dire que le poème « Comme un chevreuil » est pétrarquiste ?
♦ Comment Ronsard exprime-t-il son amour dans le poème ?
Comment Ronsard utilise-t-il la structure du sonnet pour mettre en valeur sa rencontre avec Cassandre ?

I – Un sonnet traditionnel

A – Un sonnet construit sur une analogie poétique

Le sonnet « Comme un chevreuil » est un sonnet traditionnel : il se compose de deux quatrains et de deux tercets en décasyllabes (vers de 10 syllabes) selon le schéma de rimes suivant : ABBA ABBA CCD EED.

Comme de nombreux poèmes de la Renaissance et de Ronsard en particulier (voir « Comme on voit sur la branche…« , « Mignonne allons voir si la rose…« ), ce poème est construit sur une analogie, ici entre le chevreuil et le poète.

Il débute ainsi par une proposition subordonnée introduite par « Comme » qui couvre les deux quatrains et le premier tercet et se conclut au dernier tercet par l’adverbe « Ainsi ».

Cette structure permet la comparaison entre le « Chevreuil » et le poète (« j’ »).

Cette analogie est renforcée par de nombreux effets d’écho entre les strophes :
♦ Au « printemps » du premier vers répond « avril » (v.13);
♦ Au « trait » du premier tercet répond les « mille traits » du dernier vers.

Ces effets d’écho sont traditionnels dans la poésie de la Renaissance qui voit le monde comme un réseau de symbole.

B – Un univers bucolique traditionnel

Dans « Comme un chevreuil », Ronsard créé un univers bucolique qui s’inscrit dans la tradition pastorale très familière aux lecteurs de l’époque (œuvres littéraires qui représentaient la vie champêtre).

Ainsi, le champ lexical de la nature est omniprésent : « chevreuil », « printemps », « gelée », « herbette emmiellée », « bois », « Aube », « mont », « vallée », « onde à l’écart», « avril ».

Tous les éléments de la tradition pastorale sont convoqués ici par Ronsard : une nature printanière qui symbolise la renaissance et une géographie protectrice qui isole le chevreuil dans un lieu agréable.

L‘allitération en  [l] « L’oiseux cristal de la morne gelée » suggère la transition d’une saison hivernale, immobile et figée, au mouvement printanier de la vie, comme si la sève de la vie coulait sous la glace hivernale.

De même, la transition entre la nuit et le jour est évoquée à travers l’ « Aube », allégorie de la renaissance.

Cet univers bucolique est accentué par le champ lexical de la liberté (« Hors de son bois », « sûr », « libre », « folâtre », « conduit ») et de la solitude (« seul », « loin », « à l’écart », « recelée »).

Cette liberté est aussi rendue sensible par le jeu de rythme du deuxième quatrain :

« Et seul, et sûr, loin de chien et de bruit,
Or sur un mont, or dans une vallée,
Or près d’une onde à l’écart recelée
Libre folâtre où son pied le conduit « 

L’effet de balancement induit par les parallélismes de construction suggère la légèreté et la liberté du chevreuil qui suit sa course.

De plus, le rythme ternaire introduit par les répétitions de l’adverbe « Or » mime la course primesautière du chevreuil.

Ce mouvement de liberté est accru par la variété des prépositions de lieu « sur », « dans », « près de… » qui donnent l’impression que la course du chevreuil est sans limite.

II – Une mise en scène de l’innamoramento (du coup de foudre)

A – Un innamoramento pétrarquiste

Dans « Comme un chevreuil », Ronsard évoque le moment de l’innamoramento, c’est à dire le moment crucial de la rencontre avec la femme aimée.

Pour évoquer ce coup de foudre, Ronsard se place sous l’influence de Pétrarque, poète italien auteur du Canzoniere qui célèbre à travers ses poèmes sa rencontre avec Laure de Sade.

En effet, la métaphore « l’avril de mon âge » au vers 13 est un référence à Pétrarque qui a écrit à propos de sa rencontre avec Laure : « Laure apparut à mes regards pour la première fois au temps de ma jeunesse en fleurs, l’an du Seigneur 1327, le 6 avril, à l’église de Sainte-Claire d’Avignon, dans la matinée ». A travers l’expression « l’avril de mon âge », Ronsard rend hommage à Pétrarque et compare implicitement son coup de foudre pour Cassandre avec l’innamoramento de Pétrarque avec Laure.

Ronsard emprunte également à Pétrarque la métaphore de la prison pour évoquer l’amour : « De rets ni d’arcs sa liberté n’a crainte ».

Le terme « rets », typiquement pétrarquiste, désigne les chaînes amoureuses qui emprisonnent l’amant. L’ « arc » désigne la figure mythologique de Cupidon abondamment utilisée par Pétrarque.

De Pétrarque, Ronsard emprunte aussi la vision spirituelle de la femme aimée. Par l’utilisation de la synecdoque « un œil », Ronsard évoque le tout (la femme aimée, Cassandre) par sa partie spirituelle « l’oeil » traditionnellement siège de l’âme dans la poésie pétrarquiste.

En évoquant seulement une partie du corps de la femme aimée, Ronsard renoue avec la tradition du blason mais en limitant ce blason à la dimension spirituelle de la femme. On peut ainsi parler d’une divinisation de la femme aimée.

Par ailleurs, l’évocation du seul « œil » fait que cette femme est quasiment absente du poème. Elle apparaît donc mystérieuse ce qui renforce son idéalisation.

L’écriture hyperbolique est aussi une caractéristique de la poésie pétrarquiste que Ronsard reprend dans l’hyperbole « Tira d’un coup mille traits dans mon flanc ». Cette hyperbole est mise en relief par l’antithèse entre « un » et « mille ».

B – Un amour tragique

Ronsard présente le moment de son innamoramento comme une tragédie.

On est tout d’abord frappé par l’utilisation du champ lexical de la mort pour évoquer une rencontre amoureuse : « vie atteinte », « trait », « meurtrier », « empourpré », « sang », « tira », « un coup », « mille traits ».

Ensuite, le cadre printanier et verdoyant laisse place à un décor dominé par le rouge qui symbolise à la fois le sang et la passion.

Ce symbole tragique est renforcé par l’allitération en [r] « D’un trait meurtrier empourpré de son sang » qui  laisse entendre la violence de l’innamoramento.

De même, la synérèse (fusion de deux voyelles pour les besoins de la rime) « meur/trier » accentue la soudaineté imprévue et violente de la blessure.

Enfin, le tragique est mis en relief par la circularité inscrite dans le poème. La comparaison (« Comme … Ainsi »), les mots « Et », « Or », « trait » se répètent créant un effet de circularité tragique, comme si les mots dessinaient la prison amoureuse dans laquelle le poète est enfermé.

Transition : Mais cette tragédie n’est qu’une mise en scène à travers laquelle le poète se plait à exprimer l’amour pour Cassandre et à revivre cet instant de passion.

III – Une évocation lyrique de l’amour

 A – Un effet d’attente

Ronsard met en scène son innamoramento avec Cassandre avec un réel sens dramatique.

La comparaison qui couvre les trois-quarts du poème crée un véritable effet d’attente.

Le poète enchâsse les propositions subordonnées pour créer une tension dramatique : «{Comme un chevreuil, {quand le printemps détruit […]/ {Pour mieux brouter[…] }}}. Cet enchâssement crée une attente qui ne trouve son issue qu’au dernier tercet « Ainsi ».

Cette mise en scène de son innamorento marque une certaine distance de Ronsard avec sa propre tragédie.

Il semble même user d’un certain humour en accentuant sa liberté d’antan pour mieux mettre en valeur sa captivité actuelle.

Il joue ainsi avec le mouvement du chevreuil et  l’allitération en [s] « Et seul, et sûr… » qui suggèrent le caractère conquérant du chevreuil inconscient du danger qui l’attend.

Par cette mise en scène travaillée, le poète met à distance sa souffrance pour en faire une œuvre poétique maîtrisée.

 B – Le registre lyrique

Derrière la mise en scène tragique de son coup de foudre avec Cassandre, Ronsard use d’un lyrisme discret pour chanter ses sentiments amoureux.

Tout d’abord, Ronsard ouvre son monde intérieur par le passage du comparant « chevreuil » au comparé « j’ ».

La première personne est omniprésente dans le deuxième tercet à travers les déterminants possessifs : « mon âge » et « mon flanc ». C’est donc bien le je qui est le sujet du poème.

Ensuite, Ronsard crée une complicité amoureuse par l’alternance des rimes féminines (terminées par un « e » muet « gelée », « emmiellée », « vallée », « recelée », « crainte », « atteinte », « dommage », « âge ») et masculines suggérant la fusion imaginaire de l’amant avec sa bien-aimée.

Le poème en disant la séparation et la souffrance crée un lyrisme amoureux compensatoire.

Enfin, Le lyrisme se déploie surtout dans la musicalité du poème.

Outre les rimes traditionnelles, Ronsard crée des effets de rimes internes (« L’oiseux cristal de la morne gelée,/ Pour mieux brouter l’herbette emmiellée ») qui confèrent une harmonie au poème.

De plus, les assonances en [on] créent un effet de basse, en particulier dans le quatrain suivant :

Et seul, et sûr, loin de chien et de bruit
Or’ sur un mont, or’ dans une vallée,
Or’ près d’une onde à l’écart recelée,
Libre folâtre où son pied le conduit :

Sur cette basse continue, le poète introduit des ruptures de rythmes. Par exemple, le vers 5 vient casser le rythme balancé des vers du poème 4/6 :
♦ « Et seul,/ et sûr,/ loin de chien et de bruit » (2/2/6).

Ronsard reprend cette même rupture rythmique dans le premier du dernier tercet :
♦ « Ainsi /j’allais/ sans espoir de dommage » (2/2/6).

Cette alternance entre la régularité de la basse et les ruptures de rythme s’apparente à une véritable orchestration du poème.

Les poètes du XVIème siècle et Ronsard en particulier étaient très attentifs à la musicalité des mots et considéraient que le poète est héritier d’Apollon joueur de lyre d’où le terme lyrisme.

Comme un chevreuil, Ronsard, conclusion

« Comme un chevreuil » de Ronsard est une reprise traditionnelle de la poésie pétrarquiste et s’inscrit dans une tradition poétique bien connue des lecteurs de l’époque.

Son originalité réside dans la mise à distance de cette passion amoureuse pour en faire une œuvre poétique travaillée. L’objet du poème est bien là : transformer la syntaxe en harmonie musicale et des mots en sonorités. Du Bellay et la plupart des poètes de la Pléiade s’éloignent ainsi de la poétique pétrarquiste trop mignarde et trop formelle.

La plainte amoureuse est un thème privilégié des poètes de la Renaissance. On peut songer par exemple à « Je vis je meurs » de Louise Labé qui tire aussi profit de la forme du sonnet pour chanter sa souffrance amoureuse.

Tu étudies « Comme un chevreuil » de Ronsard ? Regarde aussi :

« Comme on voit sur la branche », Ronsard : commentaire
« Mignonne, allons voir si la rose », Ronsard : commentaire
Sonnet pour Hélène, Ronsard : commentaire
« Je vis, je meurs », Louise Labé : commentaire

  2 commentaires à “Ronsard, Comme un chevreuil : commentaire”

  1.  

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