sonnet 1 des regrets du bellayVoici une analyse du sonnet 1 des Regrets de Du Bellay (« Je ne veux point fouiller… »).

Je ne veux point fouiller, introduction

Joachim Du Bellay compose Les Regrets de 1553 à 1557 alors qu’il voyage à Rome pour accompagner le cardinal Jean Du Bellay à la cour pontificale.

Au milieu du 16e siècle en pleine Renaissance, la poésie est influencée par le courant des Grands Rhétoriqueurs (des poètes de cour français) et par la poésie savante illustrée par Ronsard dans les Odes (1550) et les Hymnes (1555).

Dans les Regrets, Du Bellay met un terme à cette écriture poétique savante pour mettre en place une poésie plus personnelle.

Questions possibles à l’oral de français sur le sonnet 1 des Regrets de Du Bellay :

♦ Quels sont les registres dans le sonnet 1 des Regrets ?
♦ Que critique Du Bellay dans le sonnet « Je ne veux point fouiller… » ?
♦ Dans quelle mesure ce sonnet est-il un préambule au recueil des Regrets ?
♦ D’après ce poème, vous exposerez la spécificité de la poésie de Du Bellay.
♦ A votre avis, pourquoi ce poème ouvre-t-il le recueil des Regrets ?

Annonce de plan :

Du Bellay présente son recueil dans un sonnet programmatique qui critique la poésie savante (I) pour mettre en place une poésie personnelle (II) et développer une stratégie d’incitation à la lecture (III).

I – Une critique de la poésie savante

A – Une critique de la poésie cosmologique

Le poème s’ouvre par une anaphore de négation, « Je ne veux point » qui affirme immédiatement une distance à l’égard de la tradition poétique savante.

L’ambition des poètes humanistes du début du XVIème siècle comme Maurice Scève (Délie, 1544) ou Pierre de Ronsard (Odes, 1550 ou Hymnes, 1555) est de représenter l’harmonie du cosmos et de donner à la poésie une dimension philosophique.

Le champ lexical du cosmos (« nature », « esprit », « univers », « ciel », « architecture ») montre cette ambition cosmologique voire religieuse de la poésie de l’époque.

La fin du premier quatrain « du ciel la belle architecture » est une allusion directe à Ronsard qui dans l’Hymne du Ciel adresse à la création un vers louangeur : « O Ciel rond et vouté, haute maison de Dieu ».

La poésie de la Renaissance avait pour fonction d’imiter la nature et d’en représenter le plus fidèlement possible les beautés comme le montre le champ lexical de l’art (« dessiner », « belle architecture », « tableaux », « riche peinture »). La rime « nature » / « architecture » assimile le cosmos à un objet artistique.

Mais Du Bellay refuse cette approche poétique car elle transforme le poète en savant comme le suggère le champ lexical de l’investigation scientifique : « fouiller », « chercher », « sonder », « dessiner ».

Ces verbes, mis en valeur par leur place en fin de premier hémistiche, sont à l’infinitif ce qui implique une activité poétique impersonnelle sans implication du sujet lyrique « je ».

Du Bellay applique ironiquement le terme « fouiller » au substantif « sein de la nature » transformant cette investigation en acte presque chirurgical.

B – Une critique du haut style

Selon Du Bellay, la poésie savante de la Renaissance relève de l’artifice.

Le champ lexical de l’épopée (« les abîmes », « hauts », « arguments », « braves ») montre que les termes épiques ne sont que des masques complexes pour désigner des réalités simples.

Du Bellay imite le style épique à travers les adverbes intensifs si riche peinture / Et si haut arguments ») qui feignent l’admiration.

Pour lui, le haut style est un style pompeux qui ne représente pas la simplicité de la nature. Il est le style de la tromperie qu’il a rencontré lors de son séjour à Rome.

Du Bellay utilise en effet un champ lexical de la courtisanerie « riche », « peigner », « friser », « déguiser » pour désigner la poésie des Grands Rhétoriqueurs qui étaient des poètes de cour. Ces verbes dénoncent un style affecté et théâtral, ce que traduit le verbe « déguiser ».

Au contraire, Joachim Du Bellay souhaite une poésie personnelle qui soit le reflet du monde intérieur.

II – Une poésie personnelle

A – Une poésie lyrique

Du Bellay en appelle à une poésie personnelle placée sous le signe du lyrisme.

A l’infinitif distant et hautain de la poésie noble et cosmologique (« fouiller », « chercher« , « sonder », « dessiner« ), Du Bellay substitue des verbes au présent de l’indicatif « j’écris », « je me plains », « je me ris » qui impliquent une proximité avec le lecteur.

Le « moi » devient sujet et objet de la poésie comme le montre l’omniprésence de la première personne « Je me plains à mes vers , si j’ai quelque regret:/ Je me ris avec eux je leur dis mon secret ».

Le champ lexical des sentiments (« plains », « regret » « ris » « secret », « mon cœur »), souligne que la poésie n’est plus la conquête du monde extérieur mais l’exploration du monde intérieur de Du Bellay.

Le lyrisme est enfin assuré par la musicalité :

Le parallélisme de construction « Soit de bien, soit de mal » crée un effet de balancement harmonieux.

Les allitérations en [v] (« … mes vers / Mais suivant de ce lieu les accidents divers,/Soit de bien, soit de mal, j’écris à l’aventure ») font résonner le terme « vers » .

Cette musicalité se répand dans tout le poème à travers l’homéotéleute (répétition d’un son ou d’un groupe de sons) : « argument» / « suivants » / « accidents » , «eu» /  « leu», « cœu»).

Le lyrisme est accentué par l’antithèse « Je me plains » / « Je me ris » qui rappelle les sentiments contradictoires du Canzionere de Pétrarque.

B – La poésie : un miroir

Dans « Je ne veux point fouiller… », Du Bellay personnifie la poésie : « Je me plains à mes vers », « Je me ris avec eux » « je leur dis », « les plus sûrs secrétaires ».

La poésie devient un ami intime ou un confident comme le suggère la paronomase (jeu sur la proximité des sons) « secret » / « secrétaires ».

Plus qu’un confident, le vers poétique est un miroir avec lequel le poète entre en dialogue.

L’écriture est animée par ces effets de miroitement comme le montrent les anaphores « Je ne veux point » ou « Soit […] soit » ou encore « Je me plains […] Je me ris ».

Cette transparence entre le poète et ses vers est visible dans l’asyndète (absence de liaison) du vers « Je me ris avec eux, je leur dis mon secret » qui montre une communication parfaite entre le poète et le texte poétique.

Transition : Le sonnet « Je ne veux point fouiller au sein de la nature » est aussi, par sa place dans l’œuvre, un préambule au Regrets.

III – Une stratégie pour inciter à la lecture

 A – Un préambule au recueil

La composition de ce premier sonnet obéit à une stratégie de persuasion.

Le premier quatrain est un phase critique où Du Bellay rejette la poésie savante.

La négation « Je ne veux point » renforcée par la position de l’adverbe « point» à l’hémistiche donne une image de fermeté et de conviction.

Puis Du Bellay énonce un programme ou du moins le cadre dans lequel il souhaite inscrire son écriture.

Le champ lexical de la littérature (« arguments », « vers », « j’écris », « secrétaires », « noms », « papiers journaux », « commentaires ») montre que le sujet du poème est bien la poésie de Du Bellay. Le poète cherche a positionner sa propre écriture poétique par rapport à celle de ses prédécesseurs.

Les mots « papiers  journaux » et « commentaires » ainsi que la forme négative du dernier tercet dévoile la modestie littéraire de Du Bellay : « Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser
Que de papiers journaux ou bien de commentaires »

Cette image de modestie est une stratégie classique dans la rhétorique traditionnelle.

 B – La promesse d’une poésie nouvelle

Du Bellay donne aussi au lecteur une nouvelle définition de la poésie.

En assimilant la poésie à la « peinture » (« Je ne peins mes tableaux de si riche peinture » v.5), Du Bellay s’inscrit d’abord dans le définition traditionnelle de la poésie donnée par le poète latin Horace dans son Art poétique.

Cependant, la conjonction de coordination « Mais » au vers 7, Du Bellay introduit une rupture avec la poésie traditionnelle.

Du Bellay fonde sa poésie sur la simplicité et le naturel comme le montre le parallélisme de construction « Je me plains » / « Je me ris ».

Le champ lexical du hasard (« accidents », « divers », « Soit […] soit », « aventure ») se substitue à celui de la science. La poésie obéit pour le poète au hasard et à la volonté.

Les liens logiques (« si » au v.9, « comme » au v.11, « Aussi » au v.12) montrent le caractère naturel et évident de cette nouvelle poésie.

L’absence de chute dans le sonnet montre aussi le souci de faire le moins d’effets possible dans une recherche de sobriété.

« Je ne veux point fouiller au sein de la nature », conclusion

Dans ce poème liminaire, Du Bellay donne le ton de son recueil à la fois lyrique et satirique.

Joachim Du Bellay refuse la poésie savante et promeut une poétique de la simplicité et de la sobriété loin des pièces complexes comme a pu en composer Ronsard dans ses Hymne.

Dans sa recherche du naturel et de la simplicité, Du Bellay préfigure le style de Montaigne qui considère aussi Les Essais comme un miroir du moi et des commentaires intérieurs.

Tu étudies Du Bellay ? regarde aussi :

Heureux qui comme Ulysse, Du Bellay (commentaire)
Comme un chevreuil, Ronsard (commentaire)
Je vis, je meurs, Louise Labé (commentaire)
L’humanisme [fiche sur le mouvement littéraire]

  6 commentaires à “Du Bellay, « je ne veux point fouiller… » : commentaire”

  1.  

    Bonjour, quelle est la différence entre l’asyndète et la parataxe ? Merci 🙂

  2.  

    Excellente représentation d’une analyse détaillée, beau travail continuez comme cela!

    Professeur de Français et de Latin Université de Lavalle-sur-Rhônes.

  3.  

    Je vous remercie c,une bonne étude

  4.  

    Bonjour Amélie,
    Tout d’abord un grand merci pour la création de ce site exceptionnel nous permettant d’aimer le français et d’évoluer dans cette matière magique! grâce vous, votre passion, a tous vos commentaires et vos conseils cela m’a permis d’avoir de meilleurs notes en tant que lycéenne. de plus, nombreux sont ceux a qui j’ai recommandé votre site.

    Je suis en 1S et je passe cette année le bac de français, mais aujourd’hui, j’ai un professeur pour lequel je priais pour ne pas l’avoir, seulement, manque de chance je l’ai eu. je vais vous décrire ses cours: il nous demande de lire un texte le weekend, nous pensons que nous allons l’étudié en cours et bien pas du tout il nous donne un autre texte en cours. le problème c’est qu’il n’est pas la pour nous soutenir mais plutôt pour nous faire stresser, nous faire peur, voire nous faire chuter.

    C’est pour cela qu’aujourd’hui, mes plus grands espoirs de réussir se reposent sur vous, quitte a ce que nous nous inscrivions chez vous pour vos cours particulier (es parents sont totalement d’accord et même pour). donc je vous supplie de plus profond de mon cœur de bien vouloir m’aider! pour vendredi il nous a demandé de rédiger une introduction canonique sur le sonnet 6 de Du Bellay. mais je suis totalement perdu et je m’arrache les cheveux jusqu’à devenir chauve mais s’il vous plait! j’ai très peur!

    en tout cas, un grand merci a vous pour avoir partagé votre passion a travers ce site.

    Jane

    •  

      Bonjour Jane,
      Merci pour ton message. Pour l’instant, votre professeur ne vous demande qu’une introduction. Je te conseille de suivre ma méthode de l’introduction, sans chercher à faire compliqué. Ce n’est pas grave de ne pas trouver facilement des plans sur les textes en début de Première. Concentre-toi sur la rédaction de l’introduction pour en comprendre le mécanisme, c’est ce que cherche votre professeur en vous proposant cet exercice. Bon courage !

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