le temps de vivreVoici un commentaire du poème « L’évadé » de Boris Vian (parfois appelé « Le temps de vivre » ).

L’évadé, Boris Vian, introduction

Boris Vian (1920-1959) est un écrivain protéïforme. Ingénieur de métier, il est aussi poète, musicien, trompettiste et passionné de jazz.

Alors que s’affirme la philosophie existentialiste sous l’égide de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, Boris Vian écrit en 1954 des poèmes qui s’interrogent sur la liberté de l’homme.

« Le Déserteur » écrit en février 1954 dénonce l’inutilité de la guerre d’Indochine (1946-1954).

« L’Evadé » (ou « Le temps de vivre ») écrit en 1954 est publié à titre posthume en 1966 dans le recueil Chansons et poèmes.

Questions possibles à l’oral sur « L’évadé » de Boris Vian

♦ Dans quelle mesure ce poème est-il tragique ?
♦ « L’Evadé » : un poème sur la liberté ?
♦ Etudiez la musicalité du poème.
Qui s’évade dans « l’Evadé » ?

Annonce du plan

Dans « L’évadé », Boris Vian évoque une évasion de prison (I) dont l ’issue est tragique (II). Mais à travers elle, c’est l’évasion poétique par la musique que Boris Vian met en lumière (III).

I – L’évocation d’une évasion

A – Une poésie cinématographique

L’évocation de l’évasion est si vivante que le lecteur a l’impression d’assister à une scène de cinéma.

Tout d’abord, le champ lexical du mouvement permet de suivre le prisonnier dans sa course : «Il a dévalé», «danser», «sautait», «Il est arrivé », «Il s’est relevé».

Ces verbes de mouvement créent une impression d’accélération dès le début du poème (« Il a dévalé la colline »).

Ensuite, les allitérations en [r] du premier quatrain font entendre les pas précipités de l’évadé qui s’éloigne de la prison : «Ses pieds faisaient rouler des pierres/Là-haut entre les quatre murs».

Dans le deuxième quatrain, les allitérations en [r] laissent entendre le souffle haletant de l’évadé : «Il respirait l’odeur des arbres / De tout son corps comme une forge» et le rythme effréné d’une course.

Le caractère cinématographique de ce poème est accentué par la répétition du vers «Pourvu qu’ils me laissent le temps» présent à la 3ème, 4ème, 5ème et 6ème strophe. A travers cette répétition, le lecteur adopte le point de vue de l’évadé dans un poème pourtant à la troisième personne.

Boris Vian se met donc en focalisation interne. On a l’impression qu’il utilise la méthode de la caméra embarquée tandis qu’une voix off répète cette obsession de la survie et de la liberté.

Le vers «La lumière l’accompagnait» et «Les canons d’acier bleu» jouent sur le double sens. Cette lumière, instrument de surveillance des miradors, est aussi le projecteur cinématographique qui suit le personnage dans sa course vers la liberté.

B – La valorisation de l’évadé

Dans ce poème, Boris Vian héroïse l’évadé.

Le titre «L’évadé» contribue déjà à valoriser le geste du personnage.

L’antithèse entre la «lumière» et  « l’ombre» aux vers 7 et 8 montre que le personnage est sous le feu des projecteurs.

Son évasion n’est ensuite pas sans obstacle puisque tout semble s’opposer à la progression du personnage : «pierres», «lumière», «herbes», «l’autre rive».

En quelques vers, Boris Vian construit donc un véritable course épique où son héros traverse avec succès les obstacles qui se mettent en travers de sa route.

La répétition du sujet « Il » en début de phrase (on appelle cela une progression linéaire à thème constant : « Il + [verbe d’action] » – Il a dévalé », « Il respirait», «Il sautait», «Il a cueilli») suggère la solidité et l’intrépidité d’un personnage qui est dans l’action quoiqu’il arrive. Sa course ne semble pouvoir être interrompue.

L’héroïsation de l’évadé est accentuée par la comparaison «comme une forge» qui transforme l’évadé en un Vulcain moderne.

Cette valorisation de l’action correspond à la philosophie existentialiste développée par Jean-Paul Sartre (1905-1980), l’ami de Boris Vian, qui considère que l’homme se réalise dans l’action et affirme sa liberté dans l’opposition à l’ordre établi.

Dans la perspective existentialiste, la prison que quitte l’évadé pourrait symboliser toutes les contraintes qui empêchent l’homme d’être ce qu’il a vocation à être : un homme libéré des contraintes sociales, civilisationnelles, naturelles voire biologiques.

C – L’évasion, une explosion sensorielle

Cette évasion est aussi valorisée car elle correspond à une explosion sensorielle comme le montre le champ lexical des sensations : «odeur», «lumière», «ombre», «feuilles jaunes», «chaud», «boire», «porter à sa bouche».

Cette synesthésie rappelle la synesthésie de Baudelaire dans « Correspondances » ou celle de Rimbaud dans le poème « Voyelles » : tous les sens sont sollicités et se répondent.

Boris Vian valorise ainsi l’expérience sensorielle qui permet à l’évadé de goûter pour quelques instants la véritable saveur du monde comme le montre le champ lexical du bonheurfaisait danser », «riait», « il a bu », « sauter », « sève », « soleil », « femme » .

Ce champ lexical des sensations n’est pas sans rappeler des poèmes de Rimbaud sur la joie adolescente comme « Sensation » ou « Roman ».

L’évasion est une renaissance sensorielle et existentielle pour le personnage qui sort des « quatre murs » pour conquérir le monde.

L’évadé est un anti-narcisse qui s’arrête près de l’eau («Il est arrivé près de l’eau») mais qui y plonge pour la boire sans s’y regarder.

Transition : Mais cette expérience de communion avec le monde est interrompue la mort.

 II – La tragédie de la mort

A – Un temps clos

La mort est inscrite dès le début du poème par le jeu des temps.

Le passé composé (« Il a dévalé ») crée d’abord un effet de proximité entre les faits narrés et le temps de l’énonciation.

Mais dès le deuxième vers, les verbes à l’imparfait (« faisaient», « chantait », « respirait », « l’accompagnait », « faisait ») donnent l’impression d’un passé lointain, très antérieur au temps de l’énonciation.

Si le présent « Pourvu qu’ils me laissent le temps » donne l’illusion du discours direct en laissant entendre la voix de l’évadé, le plus-que-parfait du septième quatrain « Il avait eu le temps de voir » suggère un temps définitivement révolu.

Ce plus-que-parfait qui clôt le poème « Il avait eu le temps de vivre » suggère, par euphémisme, la mort de l’évadé.

Si on y réfléchit bien, on peut même considérer que le temps est le personnage principal de ce poème.

Le temps apparaît de nombreuses fois sous la forme d’une anaphore (répétition en début de vers) et d’une épiphore (répétition en fin de vers). Ces répétitions du terme « temps » en début et fin de vers créent un effet de circularité, comme si l’évadé ne pouvait échapper au temps.

Cette circularité se retrouve aussi dans les effets d’écho entre les premières et les dernières strophes :

« Gorgées de sève et de soleil »/« Le Deux feuilles gorgées de soleil »;
« Il a bu / Le temps de boire »;
« Il riait »/ »Le temps de rire »

Le poème se referme donc sur lui-même : le temps imparti pour la vie est écoulé.

B – Une mort inéluctable

Ce poème est tragique dans la mesure où l’évadé ne peut se libérer de la prison qui le surplombe et le domine « Là-haut ».

La chute du héros est inéluctable.

La mort est inscrite dans le poème dès le départ avec le champ lexical de la mort disséminé à toutes les étapes du poème : «ombre», «canons», «acier», «flammes de feu», «sec», «foudroyé», «sang», «assassins» .

La danse avec son « ombre » au v.8 symbolise une danse mortuaire et prépare la mort de l’évadé.

« L’autre rive » rappelle le Styx qui, dans la mythologie grecque, est le fleuve de l’enfer qui symbolise la mort inéluctable.

La disposition typographique des vers suggère elle-même la chute de l’évadé. Le poème est en effet composé de 7 quatrains, un tercet et un monostiche (un seul vers) : cette structure reproduit la course effrénée qui est stoppée nette par un impact de balle.

La mort de l’évadé est euphémisée comme dans le « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud, ce qui, paradoxalement, la rend encore plus brutale et injuste.

La balle meurtrière n’est évoquée que par une surprenante métaphore « Une abeille de cuivre chaud ».

L’animalisation atténue la froideur métallique d’une balle qui tue aveuglément. En même temps, l’abeille symbolise le destin comme les mouches dans la pièce éponyme de Jean-Paul Sartre (1943).

Les ennemis n’apparaissent qu’à travers la troisième personne du pluriel (« Pourvu qu’ils me laissent le temps ») comme s’ils étaient masqués. La répétition de ce « ils » anonyme fait ressortir d’autant plus le caractère injuste et scandaleux de la mort.

Boris Vian transcende cette tragédie par une libération poétique.

III – Une évasion poétique par la musique

A – « L’évadé » : une musique de jazz

Ce poème est particulièrement musical.

L’anaphore du mot « temps » rappelle un autre univers, celui de la musique, dans lequel le temps est une unité rythmique.

Le quatrain reproduit les quatre temps d’une mesure. Le poème paraît ainsi être une partition musicale en 4/4. Chaque vers est un octosyllabe et chaque syllabe a la valeur d’une croche.

À y regarder de plus près, le tercet et le dernier vers (monostiche) semblent appartenir à un même quatrain, d’autant plus que « rive » et « vivre » ont une sonorité très proche. En séparant le dernier quatrain, Boris Vian introduit un décalage surprenant, un contretemps qui n’est pas sans rappeler le contretemps du jazz dont l’auteur était un passionné :

Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre.

A travers le jeu des sonorités, Boris Vian reproduit aussi la musicalité du jazz.

Les allitérations en [r] (« L’a foudroyé sur l’autre rive »), en [t] avec les répétitions du mot « temps », en [f] et [k] De courtes flammes de feu sec ») et les assonances en [en] à travers les répétitions du mot « temps » suggèrent la sonorités fricative des cymbales, celle sourde des percussions ou de la contrebasse.

La répétition « pourvu qu’ils me laissent le temps » est le thème autour duquel le poète-musicien va poser improviser (comme dans une musique de jazz).

Les nombreux effets d’écho (« Deux feuilles jaunes/Gorgées de sève et de soleil » / « Deux feuilles gorgées de soleil » ou « il a bu »/ »Boire à ce ruisseau ») sont comme des accords que le poète-musicien altère ou diminue en fonction de l’improvisation.

Le dernier vers (« monostiche ») est le final du morceau.

B – La liberté poétique

 Si l’évadé échoue dans son entreprise, l’évasion poétique de Boris Vian réussit.

Boris Vian se libère de la contrainte de la rime puisque les quatrains ne contiennent pas des rimes, ce qui symbolise une forme de liberté poétique.

Le poète se libère aussi de la syntaxe en supprimant les signes de ponctuation.

Il se libère du lyrisme traditionnel en alternant la première personne et la troisième personne du singulier « Pourvu qu’ils me laissent le temps / Il s’est relevé pour sauter ». Le poème est ainsi constitué de plusieurs voix (celle du poète et celle de l’évadé) créant une polyphonie poétique.

Enfin, si l’évadé meurt, le dernier mot du poème est le verbe « vivre » comme si le poète, au-delà de la captivité évoquée, montrait les ressources vitales de l’écriture poétique.

L’évadé, Boris Vian, conclusion

« L’évadé » de Boris Vian s’inscrit dans les thématiques existentialistes qui réfléchissent sur la liberté de l’homme.

Pour Boris Vian, la liberté s’exprime dans l’action, la musique et la poésie.

Cette continuité entre la poésie et la musique et en particulier le jazz se retrouve aussi chez un poète postérieur, Jacques Réda.

  2 commentaires à “L’évadé, Boris Vian : commentaire”

  1.  

    Poème très émouvant, très belle analyse

  2.  

    merci!

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