les liaisons dangereuses localos lettre XLVIIIVoici une analyse de la lettre 48 des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782).

Les liaisons dangereuses, lettre 48, introduction

Les Liaisons dangereuses, roman par lettres de Choderlos de Laclos publié en 1782, s’inscrivent dans le courant du libertinage de mœurs.

La lettre 48, écrite par le Vicomte de Valmont sur le dos d’une de ses maîtresses, Emilie, s’adresse à Madame de Tourvel pour lui déclarer sa flamme.

Questions possibles à l’oral de français sur la lettre XLVIII des Liaisons dangereuses :

♦ A partir de cette lettre, quelle définition peut-on donner du libertinage ?
♦ Le lyrisme dans la Lettre 48.
♦ La tromperie dans la lettre 48.
♦ Sur quoi repose selon vous la réussite de cette lettre 48 des Liaisons dangereuses ?

Annonce du plan :

Nous verrons dans ce commentaire que derrière cette apparente lettre de désespoir amoureux (I) se cache la stratégie cynique d’un libertin (II) qui invente une langue nouvelle : celle de la duplicité et de la tromperie (III).

I – Une apparente lettre de désespoir amoureux

A – Le registre lyrique

Cette lettre 48 des Liaisons Dangereuses se lit d’abord comme une lettre de désespoir écrite par un amoureux éconduit.

Le champ lexical de l’amour place ainsi le texte dans un univers lyrique : « âme », « puissance irrésistible de l’amour », « le trouble», « les tourments», «l’amour », « le désespoir », « une émotion », « transports », « l’autel sacré de l’amour », « le serment de vous aimer toujours », « mes sentiments », « mon amour », « la peine que j’éprouve ».

Le Vicomte de Valmont allégorise la passion amoureuse en en faisant une force agissante qui le tourmente :  « la puissance irrésistible de l’amour ».

Ce lyrisme amoureux passe par les sonorités poétiques et la musicalité. Par exemple, les assonances en [an] dans la phrase suivante créent une certaine langueur et suggèrent la plainte de l’amoureux éconduit :
« Je reviens à vous, Madame, et sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi. ».

Le Vicomte de Valmont laisse même échapper quelques alexandrins lorsqu’il exprime la passion amoureuse : « Vous n’y seriez pas entièrement insensible » ou  « une émotion si douce, et cependant si vive ».

Mais son vocabulaire reste abstrait et ressemble à celui d’un philosophe ou d’un moraliste qui raisonne sur sa passion :
« Croyez-moi, Madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur ; les passions actives peuvent seules y conduire ».

Comme un moraliste, Valmont utilise des concepts (« âme, bonheur, passions)» et le présent de vérité générale (« peuvent »), ce qui donne une profondeur philosophique à son discours et ménage son image auprès de Mme de Tourvel.

B – Un amour tragique

Le Vicomte de Valmont donne une tonalité tragique à ses sentiments amoureux.

Comme dans le lyrisme pétrarquiste (= de Pétrarque, poète italien du 14ème siècle qui a beaucoup influencé la poésie française), le Vicomte de Valmont est tiraillé entre deux états opposés :

♦ Des conjonctions de coordination exprimant l’opposition comme « cependant » (4 fois) ou « pourtant » montrent une âme écartelée entre deux états contradictoires : « une émotion si douce, et cependant si vive ».

♦ Des adjectifs antithétiques sont utilisés dans la même phrase (douce / vive).

(NB : Pour voir un exemple de lyrisme pétrarquiste, vous pouvez lire « Je vis, je meurs » de Louise Labé)

Valmont se positionne donc comme l’amoureux courtois qui affronte les rigueurs de sa bien-aimée.

Il joue d’ailleurs sur les pronoms pour se présenter comme un objet impuissant entre les mains de Madame de Tourvel :

« En vain m‘accablez-vous de vos rigueurs désolantes
le désespoir auquel vous me livrez
je veux me venger de l’exil auquel vous me condamnez
 »

Dans les phrases ci-dessus, Le Vicomte est syntaxiquement en position de complément d’objet direct (me) et subit l’action de Madame de Tourvel qui est syntaxiquement en position de sujet des verbes. Il est soumis à la fatalité car il n’est plus maître de son destin.

De plus, le caractère répété de ses efforts l’enferme dans une circularité tragique : « Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la force m’abandonnent à la fois ».

Les apostrophes « Madame » montrent la distance respectueuse et presque religieuse adoptée par le Vicomte.

L’ «autel sacré de l’amour » concourt à cette divinisation courtoise de la femme aimée.

II – En réalité : la lettre d’un libertin

Mais la lettre 48 du Vicomte de Valmont est en réalité la lettre d’un libertin. Derrière le discours amoureux, se cache la stratégie d’un libertin cynique.

A – Valmont : un personnage théâtral et manipulateur

Le style utilisé par le Vicomte dans la lettre 48 est très hyperbolique : « sans cesse », « plus que jamais », « puissance irrésistible de l’amour », « le sommeil de l’âme, image de la mort ». Ces hyperboles démontrent une expression excessive de l’amour dont la sincérité est douteuse.

En effet, derrière le style tourmenté de la passion amoureuse se cache une âme calculatrice et rationnelle comme en témoignent les nombreux connecteurs logiques qui structurent le discours : « pourtant », « en effet », « cependant », « c’est ainsi que », « si… c’est pour ».

Le style est posé et équilibré; le rythme souvent binaire : « Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant; jamais je ne ressentis, dans cette occupation ».

Les mots se dédoublent comme « reviens », « jamais », et le verbe craindre. Cela donne une stabilité à la phrase qui dévoile une maîtrise intérieure.

Le Vicomte de Valmont est en réalité un personnage habité par le théâtre.

Le champ lexical de l’illusion montre qu’il est un acteur plein de duplicité : « J’ose croire », « je crois », « tout semble », « sans doute ».

Valmont joue un rôle, celui de l’amoureux. D’ailleurs, certaines phrases de sa lettre résonnent comme des répliques de tragédie : « Quoi! Ne puis-je donc espérer» ou « Croyez-moi, Madame » . L’interjection « Quoi ! » est caractéristique du style racinien et l’utilisation de la deuxième personne du pluriel (vous) crée un dialogue théâtral fictif.

B – Valmont : un personnage libertin et cynique

Le vicomte de Valmont est un libertin accompli.

Il maîtrise toute d’abord l’ironie à la perfection.

C’est en premier lieu sa mise en scène qui crée une situation ironique : Vicomte écrit sa lettre sur le dos de sa maîtresse Emilie, ce que Madame de Tourvel ignore

L’ironie est ensuite présente dans le choix des mots employés.

♦ Par exemple, Valmont écrit « En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes ». Or le terme « désolantes » est polysémique : il signifie désespérantes mais aussi dérisoires et marque alors le mépris du Vicomte pour Madame de Tourvel.

♦ « La situation où je suis » suggère à Madame de Tourvel l’état amoureux mais fait aussi référence à sa position concrète d’écriture de la lettre (écrite sur le dos d’Emilie).

♦ Le terme « objet » désigne dans son sens abstrait la cause de l’amour mais il désigne aussi de manière plus prosaïque l’objet matériel que l’on manipule.

Ce libertinage est poussé à son comble dans le parallélisme entre ce que dit la lettre et ce que vit le Vicomte de Valmont au moment où il l’écrit.

Le champ lexical de l’érotisme (« orageuse », « je n’ai pas fermé l’œil », « agitation », « ardeur dévorante », « jouir », « brûlant de volupté », « ivresse », « retrace encore les plaisirs de l’amour ») s’adresse à Madame de Tourvel, mais désigne en fait les ébats amoureux entre le Vicomte et Emilie.

L’intensification de ces termes en fin de premier paragraphe mime la montée du désir. Le silence entre les deux paragraphes suggère la fin des ébats. L’expression « Je reviens à vous », extrêmement cynique, est à prendre au sens littéral puisqu’il laisse Emilie pour écrire à Madame de Tourvel.

Le Vicomte est un double de Don Juan car il multiplie ses conquêtes féminines. Les ébats sexuels sont avec Emilie et les ébats textuels avec Madame de Tourvel et ce simultanément. La perversion du libertin est ici aboutie.

III – L’art de Laclos : l’invention d’une langue libertine

A – La démystification du lyrisme

Grâce à cette ambiguïté langagière, Choderlos de Laclos démystifie le lyrisme amoureux et désacralise le mariage et l’amour.

A y regarder de près, derrière les quelques alexandrins qui émaillent le texte, on trouve beaucoup de phrases qui contiennent 13 syllabes : « les passions actives peuvent seules y conduire », « et malgré les tourments que vous me faites éprouver ».

Choderlos de Laclos pervertit l’alexandrin pour signifier la fin du lyrisme amoureux.

En outre, la phrase introduite par « Croyez-moi Madame… » est un pastiche de la poésie ronsardienne notamment le sonnet pour Hélène.

B – Une langue de la tromperie

Cette lettre 48 des Liaisons dangereuses contient deux textes en un et illustre ainsi le libertinage littéraire où chaque mot a deux sens : un sens sexuel et un sens sacré. Tel est le cas de nombreux termes :

« ardeur dévorante » : désir/feu sacré divin;
« anéantissement » : fatigue amoureuse/acédie spirituelle;
« jouir » : plaisir physique/bonheur intellectuel;
« volupté » : plaisir physique/bien-être moral;
« autel sacré de l’amour » : le sexe féminin/le symbole du mariage;
« je me retrace les plaisirs de l’amour » : sens pornographique / sens lyrique.

Le libertin met en doute la véracité du langage. Chaque mot a un sens double et le monde de Choderlos de Laclos est un monde ambigu, insaisissable, où la vérité ne peut advenir.

Les Liaisons dangereuses est le roman de la tromperie par excellence car le dire et le faire sont dissociés et même opposés.

Mais cette ambiguïté du langage est un pari risqué. Si Madame de Tourvel est une excellente lectrice, le libertin sera démasqué – ce risque fait partie intégrante du libertinage : « Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments ». C’est la tonalité de la réponse de Madame de Tourvel qui dira si elle a interprété avec justesse la lettre virtuose et ambiguë du Vicomte.

Lettre 48 des liaisons dangereuses, conclusion

La lettre 48 est l’une des plus connue des Liaisons dangereuses. Elle montre la virtuosité de Choderlos de Laclos qui a su écrire deux textes radicalement opposés en un seul : un texte lyrique et sincère et simultanément un texte qui désacralise le lyrisme et la vérité.

Le libertinage littéraire que met en scène Laclos n’a plus rien à voir avec le libertinage du 17ème siècle. Il s’agit d’un libertinage fondé sur l’idée presque nihiliste que rien n’est vrai, que les mots ne disent plus le vrai et que tout n’est que relation de pouvoir.

Cette dimension philosophique du libertinage exercera une influence forte encore au XXème siècle sur des intellectuels comme Georges Bataille.

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  Une commentaire à “Les liaisons dangereuses, Laclos, lettre 48 : commentaire”

  1.  

    Vos commentaires m’ont complètement fait changer le regard que je portais sur le français. Je commence à beaucoup mieux comprendre les textes que nous voyons en classe. Franchement, votre travail aide énormement d’élèves, je tiens à vous remercier ! 🙂

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