Pot-Bouille, Zola, chapitre 13, l’adultère d’Octave et Berthe vu par les bonnes : analyse

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Voici une analyse linéaire pour l’oral du chapitre 13 de Pot-Bouille d’Émile Zola.

L’adultère d’Octave et Berthe est commenté par les bonnes. L’extrait analysé va de « Les mots ignobles continuaient » à « de viande gâtée et de légumes aigres ! ».

Pot-Bouille, chapitre 13, Introduction

Pot-Bouille, roman d’Émile Zola publié en 1882, suit Octave Mouret, jeune provincial ambitieux arrivé à Paris, et qui s’installe dans un immeuble bourgeois de la rue de Choiseul. C’est l’occasion pour Zola de dévoiler les hypocrisies, les adultères et les petitesses d’une bourgeoisie qui cache ses vices sous une façade de respectabilité et de convenances. (Voir la fiche de lecture pour le bac de français de Pot-Bouille)

Dans cet extrait issu du chapitre 13, Berthe et Octave, cachés à l’étage des bonnes où ils s’étaient donné un rendez-vous galant, surprennent les conversations des domestiques à leur propos. Ce qui constituait à leurs yeux une histoire d’amour romantique est réduit, dans le discours des domestiques, à un vulgaire adultère. D’une part, en faisant entendre les voix du peuple, Zola donne aux classes sociales les plus basses de la société une place en littérature. D’autre part, en révélant dans toute sa crudité la réalité obscène de l’adultère, le discours populaire accomplit la même fonction que le roman naturaliste, qui est de donner une représentation sans concession et la plus véridique possible de la société et des comportements humains.

Extrait étudié

Les mots ignobles continuaient, des mots que la jeune femme n’avait jamais entendus, toute une débâcle d’égout, qui, chaque matin, se déversait là, près d’elle, et qu’elle ne soupçonnait même pas. Maintenant, leurs amours, si soigneusement cachées, traînaient au milieu des épluchures et des eaux grasses. Ces filles savaient tout, sans que personne eût parlé. Lisa racontait comment Saturnin tenait la chandelle ; Victoire rigolait des maux de tête du mari, qui aurait dû se faire poser un autre œil quelque part ; Adèle elle-même tapait sur l’ancienne demoiselle de sa dame, dont elle étalait les indispositions, les dessous douteux, les secrets de toilette. Et une blague ordurière salissait leurs baisers, leurs rendez-vous, tout ce qu’il y avait encore de bon et de délicat dans leurs tendresses.

— Gare là-dessous ! cria brusquement Victoire, v’là des carottes d’hier qui m’empoisonnent ! C’est pour cette crapule de père Gourd !

Les bonnes, par méchanceté, jetaient ainsi des débris, que le concierge devait balayer.

— Et v’là un reste de rognon moisi ! dit à son tour Adèle.

Tous les fonds de casserole, toutes les vidures de terrine y passèrent, pendant que Lisa s’acharnait sur Berthe et sur Octave, arrachant les mensonges dont ils couvraient la nudité malpropre de l’adultère. Ils restaient, la main dans la main, face à face, sans pouvoir détourner les yeux ; et leurs mains se glaçaient, et leurs yeux s’avouaient l’ordure de leur liaison, l’infirmité des maîtres étalée dans la haine de la domesticité. C’était ça leurs amours, cette fornication sous une pluie battante de viande gâtée et de légumes aigres !

Problématique

Comment les voix du peuple illustrent-elles la fonction révélatrice du roman naturaliste ?

Annonce de plan linéaire

La conversation des domestiques est d’abord résumée par le narrateur (I), puis retranscrite au discours direct, faisant entendre directement les voix du peuple (II), avant une conclusion narratoriale mettant en avant la fonction révélatrice des discours populaires (III).

I – La conversation des domestiques est d’abord résumée par le narrateur

(De « Les mots ignobles continuaient » à « tout ce qu’il y avait encore de bon et de délicat dans leurs tendresses. »)

La coexistence de deux univers distincts — la bourgeoisie et la domesticité — au sein d’un même lieu, l’immeuble de la rue de Choiseul, se manifeste soudain à Berthe.

Le choix d’un adjectif très fort comme « ignoble », qui signifie vulgaire et répugnant, permet d’insister sur la grossièreté du dialogue des bonnes.

En outre, la métaphore filée des conversations des domestiques comme eau des égoutstoute une débâcle d’égout, qui, chaque matin, se déversait là ») traduit la vulgarité de leurs paroles et la réaction d’horreur et de répulsion qu’elles provoquent chez Berthe. Le substantif « débâcle » signifie au sens figuré et avec une connotation familière un déferlement ou jaillissement.

Puis, une autre métaphore filée fait de la relation d’Octave et Berthe une chose ayant une existence matérielle et qui « traîn[e] au milieu des épluchures et des eaux grasses ». Cette métaphore désigne simplement le fait que les domestiques parlent de la relation d’Octave et Berthe, mais en utilisant une métaphore filée, le narrateur crée un effet d’insistance.

De plus, le pluriel « leurs amours » donne à la relation d’Octave et Berthe une dimension poétique et noble qui transcende la réalité prosaïque de l’adultère. Le terme rappelle le topos (thème ou situation récurrente de la littérature) des amants maudits ou des histoires d’amour tragiques. Le contraste radical entre ce terme qui fait appel à un imaginaire poétique et appartient à un registre noble et la réalité prosaïque des épluchures et des eaux grasses crée un effet burlesque (le burlesque consiste à évoquer un sujet noble de manière vulgaire, triviale).

L’antithèse « ces filles savaient tout, sans que personne eût parlé » souligne l’étonnement de Berthe et Octave à constater que leur adultère est connu des domestiques.

De plus, la phrase « ces filles savaient tout, sans que personne eût parlé » est au discours indirect libre : la voix du narrateur et les pensées du ou des personnages se confondent. La phrase pourrait aussi bien être un commentaire du narrateur qu’une remarque que se font mentalement Berthe ou Octave. L’emploi du discours indirect libre permet de rendre le passage plus vivant pour le lecteur, qui a l’impression de pénétrer dans les pensées des personnages.

Puis, la conversation des domestiques est rapportée par le narrateur au moyen d’une énumération basée sur un rythme ternaire et sur la répétition de schémas syntaxiques similaires. La reprise trois fois de suite du même schéma phrastique « nom d’une des bonnes + verbe de discours + ragot rapporté sur Berthe, son frère ou son mari » crée un effet d’insistance.

En outre, les phrases sont de plus en plus longues et ont une syntaxe de plus en plus complexe, créant un effet de gradation. Enfin, l’asyndète (absence de mots de liaison entre deux phrases ou deux éléments d’une phrase) rend la narration plus vivante et se rapproche du style conversationnel où les répliques fusent sans transition les unes avec les autres.

De plus, le narrateur adopte un style familier, de sorte que même lorsque les paroles des domestiques ne sont pas retranscrites au discours direct, la familiarité de leur langage puisse être ressentie par le lecteur. L’expression « tenir la chandelle » signifie familièrement servir de tiers complaisant dans une aventure amoureuse. De même, le verbe « rigoler » est particulièrement familier, tandis que le verbe « taper sur » exprime au sens figuré et de manière familière le fait de dire du mal de quelqu’un en son absence.

L’intimité de Berthe est dévoilée au grand jour par Adèle : « les indispositions », c’est-à-dire les moments où Berthe ne se sent pas bien, « les dessous douteux » ou les sous-vêtements sales qu’elle cache sous des robes propres, « les secrets de toilette », soit les petites choses qu’elle fait lorsqu’elle se lave ou s’habille et qu’elle aurait honte de dévoiler en public. Le rythme ternaire crée, une nouvelle fois, un effet d’insistance.

La dernière phrase de ce paragraphe est, elle aussi, au discours indirect libre. Elle peut aussi bien correspondre à des pensées de Berthe et Octave qu’à un commentaire du narrateur. Cette phrase est structurée sur une antithèse opposant d’un côté l’adjectif « ordurière » et de l’autre les deux adjectifs « bon » et « délicat » qui correspondent au point de vue de Berthe et Octave.

Les rapports intimes entre Berthe et Octave sont désignés par le substantif « tendresses », qui est un euphémisme et qui fait appel à un imaginaire romantique et précieux. Il traduit ainsi l’image enjolivée qu’Octave et Berthe ont de leur aventure, opposée à la réalité crue que les domestiques en donnent.

II – Puis la conversation des domestiques est retranscrite au discours direct, faisant entendre directement les voix du peuple

(De « Gare là-dessous ! » à « dit à son tour Adèle. »)

Le narrateur insère, au sein de cette narration à la troisième personne, un court passage au discours direct. Cela permet de créer de rendre le passage plus vivant, un effet de variation qui empêche le lecteur de s’ennuyer, mais aussi, en faisant entendre directement les voix des domestiques, de faire du récit un tableau naturaliste qui peint la réalité le plus fidèlement possible.

Toutes les phrases sont des exclamations, ce qui traduit l’exubérance de la conversation des domestiques et la vivacité de leurs paroles.

Les répliques au discours direct sont émaillées d’argot et la syntaxe est lâche, imitant ainsi la langue populaire. La syncope (suppression d’une lettre ou d’une syllabe à l’intérieur d’un mot) de « v’là », l’emploi de l’insulte « crapule », qui désigne une personne sans principes, capable de commettre n’importe quelle bassesse, n’importe quelle malhonnêteté, ainsi que le fait d’appeler quelqu’un « le père + son nom » sont des marques d’oralité populaire.

La méchanceté et la mesquinerie des bonnes sont mises en avant, au moyen de la remarque du narrateur « par méchanceté ». De plus, l’instinct grégaire des domestiques est souligné, Adèle agissant par mimétisme et faisant la même chose que Victoire, comme le souligne la locution « à son tour ».

III – Enfin une conclusion narratoriale met en avant la fonction révélatrice des discours populaires

(De « Tous les fonds de casserole » à « de viande gâtée et de légumes aigres ! »)

Après la courte interruption que constitue le bref dialogue au discours direct, le narrateur omniscient reprend la main pour donner une conclusion mettant en avant la fonction révélatrice des paroles des domestiques.

Les bonnes continuent de critiquer Berthe et Octave en même temps qu’elles jettent les ordures ménagères dans la cour de l’immeuble. La conjonction « pendant que » fait de ces deux actions un seul et même geste de dégradation : jeter les déchets et déchiqueter verbalement l’intimité des amants deviennent une seule scène.

L’hypozeuxe (répétition de la même structure syntaxique) « tous les fonds de casserole, toutes les vidures de terrine », renforcé par l’adjectif indéfini « tous/toutes », crée un effet d’exhaustivité qui ne se limite pas aux détritus : il annonce la totalité de la souillure à venir, puisque le texte finira par désigner l’adultère lui-même comme « l’ordure de leur liaison ».

En outre, la violence des paroles des bonnes est exprimée par les verbes marqueurs d’intensité « s’acharner » et « arracher », renforcée par les allitérations en « r » et « ch » et l’assonance en « a ».

La personnification de l’adultère, qui apparaît dans la formule « la nudité malpropre de l’adultère », rend l’évocation de l’adultère plus frappante. Les mensonges des amants sont assimilés à des vêtements que les bonnes leur arrachent de force, mettant à nu leur liaison.

Berthe et Octave restent figés d’horreur en entendant les bonnes. La structure symétrique des formulations « la main dans la main » et « face à face » reproduit la posture des deux amants l’un en face de l’autre.

Les deux amants prennent conscience de la bassesse de leur relation, sans même prononcer un mot. La polysyndète (répétition d’une même conjonction) « et leurs mains se glaçaient, et leurs yeux s’avouaient l’ordure de leur liaison » relie en une seule phrase une réaction physique et une prise de conscience morale, comme is le corps et l’esprit cédaient en même temps.

Le substantif « infirmité », qui signifie aussi bien la maladie que le défaut, l’imperfection, permet de traduire la bassesse d’Octave et Berthe, mais aussi de rappeler la théorie zolienne de l’hérédité, selon laquelle on ne peut échapper aux tares génétiques transmises par nos ancêtres. Les vices sont comme des maladies que l’on transmet à ses descendants.

Enfin, la dernière phrase est au discours indirect libre : la voix du narrateur et les pensées des personnages se confondent. La phrase peut être aussi bien une remarque du narrateur que la transcription de la prise de conscience de Berthe et Octave. L’emploi du présentatif « c’était » et la forme exclamative donnent à cette phrase finale une grande force expressive.

Le substantif « leurs amours » est redéfini par l’apposition « cette fornication sous une pluie battante de viande gâtée et de légumes aigres ».

Le pluriel « leurs amours » contient une dimension poétique et noble. Il désigne de manière euphémistique, romantisée et idéalisée l’adultère, en en faisant une histoire d’amour.

Le narrateur met fin à cette illusion en créant un contraste avec le substantif « cette fornication ». La « fornication » désigne les relations charnelles, mais le terme possède une dimension morale, étant hérité directement des textes religieux. En faisant appel au lexique de la morale et de la religion, le narrateur met en avant la bassesse morale des bourgeois qui se cache derrière une apparence d’honnêteté et de respectabilité.

Enfin, la métaphore de la « pluie battante de viande gâtée et de légumes aigres » permet d’exprimer la violence des jets d’ordures et crée un contraste radical entre l’histoire d’amour que Berthe et Octave croient vivre et la réalité médiocre de leur adultère.

L’adultère d’Octave et Berthe vu par les bonnes, conclusion

En faisant entendre les voix du peuple, Zola fait des classes sociales les plus basses un objet littéraire.

De plus, les discours populaires, en révélant la réalité de l’adultère derrière les apparences de l’honnêteté bourgeoise, accomplissent la même fonction que le roman naturaliste, celle de représenter la société de la manière la plus fidèle possible. Berthe et Octave sont dépouillés des illusions qu’ils avaient sur la sincérité de leur attachement, un désabusement qui rappelle le désenchantement de Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert : plein d’idéaux et de rêves au début du roman, animé d’une grande passion romantique pour Madame Arnoux, Frédéric Moreau se heurte au fil du roman à la banalité du réel.

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