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Voici une fiche de lecture complète (résumé et analyse) de la pièce Rhinocéros d’Eugène Ionesco.
Qui est Eugène Ionesco ?
Eugène Ionesco naît en 1909 à Slatina, en Roumanie, d’un père roumain et d’une mère française. Il passe une partie de son enfance en France, puis retourne en Roumanie à l’adolescence. Il y fait des études de français à l’université de Bucarest, devient professeur et publie ses premiers textes critiques en roumain. En 1938, il s’installe en France grâce à une bourse pour préparer une thèse qu’il n’achèvera jamais.
Dans les années 1930, Ionesco assiste en Roumanie à la montée de la Garde de fer, mouvement fasciste et antisémite. Il voit alors des amis, des intellectuels, des professeurs, adhérer les uns après les autres à cette idéologie. Cette expérience de l’isolement face à la contagion collective est à l’origine directe de Rhinocéros.
Il vient au théâtre tardivement, avec La Cantatrice chauve (1950), « anti-pièce » inspirée d’une méthode d’apprentissage de l’anglais, puis La Leçon (1951) et Les Chaises (1952). Avec Samuel Beckett et Arthur Adamov, il est rattaché à ce que le critique Martin Esslin appelle en 1961 le « théâtre de l’absurde ». Il est élu à l’Académie française en 1970 et meurt à Paris en 1994.
Rhinocéros est d’abord une nouvelle (1957), qu’Ionesco adapte pour la scène. La pièce est publiée en 1959 et créée la même année en Allemagne, avant d’être montée à Paris en 1960 par Jean-Louis Barrault, qui joue Bérenger. Ce personnage apparaît dans plusieurs pièces d’Ionesco (Tueur sans gages, Le Piéton de l’air, Le Roi se meurt) et fonctionne comme une sorte de double de l’auteur.
Comment résumer Rhinocéros ?
Acte I
Un dimanche matin, sur la place d’une petite ville de province, Jean, élégant et sûr de lui, reproche à son ami Bérenger, employé de bureau mal rasé et mal habillé, de trop boire et de se laisser aller.
Un rhinocéros traverse la place au galop, suscitant la stupeur des habitants : la Ménagère, l’Épicier et l’Épicière, la Serveuse, le Patron du café, le Vieux Monsieur et le Logicien.
Pendant que Jean exhorte Bérenger à se cultiver et à faire preuve de volonté, le Logicien initie le Vieux Monsieur aux syllogismes. Un second rhinocéros passe et écrase le chat de la Ménagère. Les personnages se disputent alors pour savoir s’il s’agit du même animal, s’il avait une corne ou deux et s’il était d’Asie ou d’Afrique. La discussion tourne à la querelle entre Jean et Bérenger, qui se séparent fâchés.
Acte II, premier tableau
Le lendemain, dans les bureaux d’une maison d’éditions juridiques, les employés commentent l’article de journal qui relate l’incident. Botard, ancien instituteur, refuse d’y croire et dénonce une manipulation de la presse ; Dudard, sous-chef et licencié en droit, adopte une position modérée ; Daisy, la dactylo dont Bérenger est amoureux, confirme avoir vu l’animal.
À ce moment, Madame Bœuf arrive, terrifiée : elle a été poursuivie par un rhinocéros, en qui elle reconnaît son mari. L’animal détruit l’escalier ; Madame Bœuf saute sur son dos et part avec lui. Les employés doivent être évacués par les pompiers par la fenêtre.
Acte II, deuxième tableau
Bérenger rend visite à Jean pour se réconcilier avec lui. Jean, malade, a la voix rauque, une bosse au front et la peau qui verdit. Au fil de la conversation, il fait l’éloge de la nature et de la force, et réclame l’abolition de la morale. Il se transforme sous les yeux de Bérenger, qui s’enfuit et découvre que d’autres habitants de l’immeuble et de la rue sont déjà devenus des rhinocéros.
Acte III
Dans sa chambre, Bérenger, la tête bandée, guette sur lui-même les signes de la métamorphose. Dudard vient le voir et lui apprend que Monsieur Papillon, le chef de bureau, est devenu rhinocéros, de même que Botard et le Logicien. Dudard cherche à comprendre et à excuser les rhinocéros, puis finit par les rejoindre.
Daisy arrive à son tour. Bérenger et elle s’avouent leur amour, et il rêve de régénérer l’humanité avec elle. Mais la radio et le téléphone ne transmettent plus que des barrissements et Daisy, fascinée par l’énergie et la beauté des rhinocéros, l’abandonne pour les rejoindre.
Resté seul, Bérenger se regarde dans le miroir, se trouve laid, tente de barrir, regrette de ne pas pouvoir se transformer, puis se ressaisit : il prend sa carabine et proclame qu’il ne capitulera pas.
Quels sont les thèmes importants dans Rhinocéros ?
Une allégorie du totalitarisme
- La transformation en rhinocéros est d’abord une allégorie du nazisme et des fascismes européens des années 1930. Ionesco transpose sur scène ce qu’il a vécu en Roumanie : la conversion progressive de son entourage à une idéologie qu’il juge monstrueuse.
- La pièce ne nomme pourtant aucun parti politique ni aucun pays spécifique. Ce choix lui donne une portée universelle. En effet, elle vise tout mouvement de masse qui exige l’adhésion de chacun, qu’il soit d’extrême droite ou d’extrême gauche.
- Le choix du rhinocéros n’est pas anodin. C’est un animal à la peau épaisse. Il avance en troupeau et fonce tête baissée sans réfléchir. Il incarne la force brute et l’absence de pensée individuelle. La corne au front qui pousse sur Jean est le signe visible de cette perte d’humanité.
- La métamorphose s’accompagne d’une perte du langage : la voix de Jean devient rauque, ses phrases raccourcissent, jusqu’au barrissement. Devenir rhinocéros, c’est cesser de parler et cesser de penser par soi-même.
La contagion et les mécanismes de l’adhésion
- Ionesco montre que le totalitarisme se répand comme une épidémie, par étapes. La pièce suit cette progression d’un acte à l’autre :
- D’abord la stupeur et l’incrédulité (acte I) : les personnages s’indignent contre les autorités qui laissent circuler des animaux sauvages en ville. Puis la banalisation (acte II) : les rhinocéros deviennent un simple fait divers dont on discute au bureau.
- Enfin l’adhésion (acte III) : ceux qui résistaient trouvent de bonnes raisons de rejoindre le troupeau.
- Chaque personnage trouve sa propre justification, ce qui montre qu’on ne cède pas pour une seule raison :
- Jean, qui se vantait de sa volonté et de sa culture, invoque le retour à la nature et rejette la morale humaniste : « Jean : La morale ! Parlons-en de la morale, j’en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale. Bérenger : Que mettriez-vous à la place ? Jean : La nature ! Bérenger : La nature ? Jean : La nature a ses lois. La morale est antinaturelle. » (p. 159) Botard, le plus sceptique, finit par suivre le mouvement. Son scepticisme systématique, qui lui fait voir partout des manipulations de la presse, était déjà une pensée toute faite. Ce personnage sert à montrer que ceux qui nient le plus fort ne sont pas les mieux protégés. Dudard, l’intellectuel tolérant, veut « comprendre » les rhinocéros. Cependant, à force de chercher à comprendre, il en vient à justifier, puis à adhérer. « Mon devoir est de ne pas les abandonner, j’écoute mon devoir. » (p. 217)
- Daisy cède par désir de bonheur, par attirance pour l’énergie et la joie collective des rhinocéros. Elle dit qu’ils « chantent », qu’ils « jouent », qu’ils « dansent », qu’ils sont « beaux » et va jusqu’à les qualifier de « dieux » (p. 241-242).
- Ionesco vise en particulier les intellectuels. En effet, le Logicien, Dudard, le licencié en droit, et Botard, l’ancien instituteur sont parmi les premiers à céder. Il démontre que la raison et la culture ne protègent pas du conformisme, mais, au contraire, peuvent servir à le justifier.
La résistance d’un antihéros
- Bérenger est un héros inattendu : il boit, il est en retard, il manque de volonté, et Jean le méprise à l’acte I. C’est pourtant le seul qui résiste jusqu’au bout.
- Sa résistance n’est pas fondée sur une doctrine ni sur des arguments : face à Dudard ou à Daisy, il perd souvent le débat. Il résiste par instinct et en raison d’un attachement à ce qui est humain. Ionesco suggère ainsi que la résistance relève moins du raisonnement que de la conscience individuelle.
- La fin reste ambiguë. Avant de se ressaisir, Bérenger se trouve laid face au miroir et regrette de ne pas pouvoir devenir rhinocéros. Son cri final est autant un acte de courage qu’un aveu de solitude. « Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! » (p. 246).
L’amour et la solitude
- L’histoire d’amour entre Bérenger et Daisy offre un moment d’espoir : Bérenger imagine qu’ils pourraient, comme un nouveau couple originel, repeupler le monde. L’échec de cet amour montre que même les liens les plus intimes ne résistent pas à la pression collective.
- La pièce s’achève sur la solitude absolue de Bérenger, dernier homme dans un monde qui ne lui ressemble plus. Celui qui fait le choix de rester humain en paie le prix par son isolement.
Quelles sont les caractéristiques de l’écriture dans Rhinocéros ?
Un théâtre de l’absurde plus « classique »
- Contrairement à La Cantatrice chauve, Rhinocéros suit une intrigue linéaire en trois actes (le deuxième étant divisé en deux tableaux), avec une progression dramatique claire jusqu’au dénouement.
- L’absurde réside dans la situation de départ (des hommes se transforment en rhinocéros) et dans les réactions des personnages, qui la traitent avec un sérieux déplacé, mais la construction de la pièce reste « classique ».
La critique du langage
- Ionesco montre comment le langage tourne à vide et empêche de penser :
- Les syllogismes du Logicien (acte I) parodient la logique. Un syllogisme comme « tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat » (p. 46) montre qu’un raisonnement formellement correct peut aboutir à une conclusion absurde. Les débats sur le nombre de cornes ou l’origine africaine ou asiatique de l’animal détournent l’attention de l’essentiel, c’est-à-dire le fait que des rhinocéros envahissent la ville.
- Les clichés, les formules toutes faites et les arguments d’autorité, en particulier le journal, la science ou encore la loi, remplacent la réflexion personnelle.
- À l’acte I, Ionesco fait se croiser deux dialogues, celui de Jean et Bérenger et celui du Logicien et du Vieux Monsieur. Les répliques se répondent en écho, d’un dialogue à l’autre, et produisent un effet comique tout en montrant le caractère mécanique de la parole.
« Jean, à Bérenger. Devenez un esprit vif et brillant. Mettez-vous à la page.
Bérenger, à Jean. Comment se mettre à la page ?
Le logicien, au Vieux Monsieur. J’enlève deux pattes à ces chats. Combien leur en restera-t-il à chacun ?
Le Vieux Monsieur. C’est compliqué.
Bérenger, à Jean. C’est compliqué.
Le logicien, au Vieux Monsieur. C’est simple au contraire.
Le Vieux Monsieur, au Logicien. C’est facile pour vous, peut-être, pas pour moi.
Bérenger, à Jean. C’est facile pour vous, peut-être, pas pour moi.
Le logicien, au Vieux Monsieur. Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
Jean, à Bérenger. Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
Le Vieux Monsieur, au Logicien. Je ne vois pas.
Bérenger, à Jean. Je ne vois vraiment pas.
Le logicien, au Vieux Monsieur. On doit tout vous dire.
Jean, à Bérenger. On doit tout vous dire. » (p. 50)
- Les répliques reprises en chœur par les habitants à chaque passage d’un rhinocéros montrent une parole collective, répétitive et dépersonnalisée, qui annonce le troupeau de rhinocéros à venir.
Des personnages-types
- La plupart des personnages de l’acte I ne portent pas de nom : la Ménagère, l’Épicier, le Patron du café, le Vieux Monsieur, ou encore le Logicien. Désignés par leur fonction sociale, ils sont interchangeables et annoncent le troupeau anonyme des rhinocéros.
- Le couple Jean-Bérenger repose sur une opposition construite dès la première scène : l’un est soigné, discipliné, sûr de ses principes ; l’autre est négligé, hésitant, sans certitudes. La pièce renverse ce rapport puisque celui qui semblait le plus solide cède le premier, alors que celui qui semblait le plus faible résiste.
Le mélange du comique et du tragique
- La pièce commence comme une farce : y abondent les quiproquos, les disputes absurdes, des personnages types (la Ménagère, l’Épicier, le Vieux Monsieur), ou encore des scènes satirisant la vie de bureau. Le comique de situation domine l’acte I et le premier tableau de l’acte II.
- Le ton s’assombrit progressivement : la métamorphose de Jean est une scène d’angoisse et l’acte III, huis clos dans la chambre de Bérenger, tient du drame. Ionesco mêle volontairement le rire et l’effroi : on rit d’abord des rhinocéros, puis on comprend que ce rire même participait de leur banalisation.
Un spectacle total : l’importance des didascalies
- Les didascalies sont nombreuses et très développées. Elles prévoient les bruits de galop et de barrissements, la poussière, les têtes de rhinocéros qui envahissent la scène et l’escalier qui s’effondre.
- La métamorphose de Jean (acte II, 2e tableau) repose entièrement sur le jeu de l’acteur et sur la mise en scène : voix qui change, peau qui verdit, allers et retours dans la salle de bains. Le spectateur assiste à la transformation au lieu de l’entendre raconter. « (Depuis un instant, Jean parcourt la chambre, comme une béte en cage, d’un mur à l’autre. Bérenger l’observe, s’écarte de temps en temps, légèrement, pour l’éviter. La voix de Jean est toujours de plus en plus rauque.) » (p. 152)
- À l’acte III, les têtes de rhinocéros qui apparaissent et les barrissements qui envahissent la radio et le téléphone font éprouver au spectateur l’encerclement de Bérenger, jusqu’à ce qu’il reste seul en scène.
Tu étudies Rhinocéros de Ionesco ? Regarde aussi :
- La ferme des animaux, Orwell
- La Vague, Todd Strasser
- Si c’est un homme, Primo Levi
- Incendies, Mouawad
- En attendant Godot, Beckett : résumé
- Oh les beaux jours, Beckett
- La cantatrice chauve, Ionesco
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