gnathon la bruyereVoici un commentaire du portrait de Gnathon issu des Caractères de La Bruyère (1688).

Gnathon, Les caractères, La Bruyère, introduction

Les Caractères sont publiés par La Bruyère entre 1688 et 1696 à partir des Caractères de Théophraste (319 avant J.-C.).

Comme son prédécesseur grec, La Bruyère s’interroge dans cette série de portraits satiriques sur les vices et les travers de l’humanité.

Questions possibles sur le portrait de Gnathon à l’oral de français : 

♦ Qu’est-ce qui fait l’efficacité de ce portrait ?
Comment La Bruyère fait-il la critique de l’égocentrisme ?
♦ En quoi le portrait de Gnathon est-il satirique ?
♦ En quoi Gnathon est-il l’anti-portrait de l’honnête homme ?
♦ Quelles sont les valeurs défendues par La Bruyère dans ce texte ?
♦ Quel est le but de ce portrait ?

Annonce du plan :

A travers Gnathon, La Bruyère dresse le portrait satirique en actions (I) d’un égocentrique (II) qui est l’anti-portrait de l’honnête homme (III).

I – Un portrait satirique en actions

La Bruyère réalise le portrait en actions de Gnathon :  pas de descriptions physiques dans ce texte mais une action dans laquelle le personnage de Gnathon se ridiculise.

A – Un repas ridicule

La Bruyère met son personnage Gnathon en action au cours d’un repas ridicule pour en faire la satire.

Le repas ridicule est un topos (lieux commun) de la littérature satirique initié par l’auteur latin Horace (65-8 av J.-C) et poursuivi par Boileau au XVIIIème siècle (Satire III). Ici La Bruyère réécrit ce topos pour mettre en exergue le ridicule du personnage.

Tout d’abord, Gnathon signifie « mâchoire » en grec, ce qui place le personnage sous le signe de la gloutonnerie.

Le champ lexical du repas vient illustrer cette gloutonnerie grotesque : « table », « repas », « service », « mets », « savourer », « viandes », « conviés », « manger », « mangent », « appétit » , « affamés », « jus », « sauces », « ragoût », « plat », « nappe » « il mange », « en mangeant », « manger ».

Dans ce champ lexical, on observe un polyptote du verbe « manger » qui est à presque toutes les formes grammaticales (participe présent, infinitif, forme conjuguée). Ce polyptote montre que Gnathon est un personnage réductible à cette action primaire de manger.

B – Gnathon : un personnage animalisé

Gnathon est animalisé dans ce portrait, ce qui en accentue la dimension satirique.

Tout d’abord, de nombreux termes sont issus de la même famille que le mot « main » : « manie », « remanie », « manière » comme si Gnathon était réduit à un état instinctif et animal.

D’autres éléments évoquent l’animal :
♦ La gestuelle de Gnathon qui évoque celle d’un animal carnassier : « démembre », « déchire », « mal propretés dégoûtantes », « il mange haut et avec grand bruit », «  il roule les yeux en mangeant »;
♦ Sa manière d’être (« on le suit à la trace ») qui rappelle celle de l’animal;
♦ La comparaison de la table à un « râtelier » qui achève ce processus d’animalisation satirique.

La répétition du pronom personnel « il » en début de phrase ainsi que la juxtaposition des phrases séparées par des points-virgules (;) renforcent le caractère mécanique du personnage : Gnathon avale tout, comme un animal.

Cette animalisation conduit le lecteur à un rejet du personnage.

La Bruyère utilise ironiquement la paronomase entre « dégoûtantes » et « dégouttent » pour achever de nous éloigner de ce personnage-animal (la paronomase est l’emploi côte à côte de deux mots dont le son est semblable mais dont le sens est différent).

II – Gnathon : l’incarnation de l’égocentrisme

Mais ce portrait est surtout un portrait moral car le personnage Gnathon est imaginaire : il ne s’agit pas d’une personne en particulier mais d’un type, d’un caractère marqué par l’égocentrisme.

 A – L’omniprésence de Gnathon

Le nom « Gnathon » ouvre le texte, ce qui souligne d’emblée l’égocentrisme du personnage : ce dernier semble à l’origine de tout.

Le groupe nominal « genre humain » qui termine le texte offre un parallélisme savoureux entre Gnathon et « genre humain » comme si le personnage représentait à lui seul l’humanité toute entière et s’y substituait.

La répétition anaphorique du pronom « il » au début des phrases donne l’impression que Gnathon est partout, qu’il sature l’espace textuel. Ces répétitions volontaires illustrent l’égocentrisme du personnage qui veut être partout.

B – La négation d’autrui

L’égocentrisme de Gnathon est caractérisé par la négation des autres.

Les tournures négatives sont de plus en plus nombreuses à mesure qu’avance le texte : « comme s’ils n’étaient point », « il n’y a dans un carrosse que les places du fond », « ne se contraint pour personne », « ne plaint personne », « ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile », «ne pleure point la mort des autres », « n’appréhende que la sienne ».

A côté des tournures négatives classiques comme « ne…point » ou « ne…personne », la tournure négative restrictive « ne…que », souligne l’égocentrisme par excellence de Gnathon qui réduit le monde qui l’entoure à lui-même.

C – Le culte de l’avoir au détriment de l’être

En outre, Gnathon est maître et possesseur de tout ce qui l’entoure.

On observe l’omniprésence des déterminants ou pronoms possessifs : « son égard », « son propre », « ses mains », « sa chambre », « son usage », « ses valets » « son service », « sa main », « sa réplétion et sa bile » « la sienne ».

Les déterminants possessifs, déclinés à toutes les formes génériques et numériques (masculin, féminin, singulier et pluriel), soulignent que Gnathon est obsédé par l’avoir au détriment de l’être. Il souhaite tout posséder et garder pour lui.

Cette centralité que Gnathon se donne est illustrée par la répétition de la forme réflexive des verbes : « il ne se sert », « Il se fait, quelque part où il se trouve », « ne se contraint ». Ces formes réflexives miment l’attitude de l’égocentrique qui n’est tourné que vers lui-même.

III – L’anti-portrait de l’honnête homme

La Bruyère dresse le portrait d’un glouton qui symbolise l’égocentrisme. Mais il dresse aussi l’anti-portrait de l’honnête homme. L’honnête homme est un caractère de référence pour le 17ème siècle : il s’agit de l’idéal de l’homme de cour, élégant, discret et mesuré. Ici, Gnathon est donc l’exact contraire de l’honnête homme du 17ème siècle.

A – Un personnage artificiel et théâtral

Loin d’être sincère et intègre, Gnathon est un personnage artificiel et théâtral.

Le lecteur comprend vite que Gnathon est un noble : La Bruyère mentionne « ses valets », évoque le « sermon » ou le « théâtre », les « viandes » ou les « carrosses » qui rappellent l’environnement aristocratique de Gnathon.

Cette dimension aristocratique se retrouve dans les termes « premier », « dans la meilleure chambre le meilleur lit ».

Mais Gnathon représente une aristocratie matérielle et non plus intérieure ou spirituelle. La noblesse de Gnathon n’est pas une noblesse d’âme. C’est une noblesse tout en apparences au rebours de l’honnête homme dont la noblesse et l’élégance sont intériorisées.

Le personnage lui-même est un acteur.

Sa gestuelle est théâtrale comme le suggère la phrase : « si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse ». L’incise « si on veut l’en croire » fait allusion au jeu théâtral où le comédien ne ressent pas ce qu’il représente.

Gnathon est entouré de valets qui « courent dans le même temps pour son service ». La rapidité du rythme rappellent les valets de comédie de Molière : Gnathon se rapproche ainsi du personnage de l’Avare de Molière, aux antipodes de l’honnête homme.

B – Un personnage de démesure

Gnathon est l’antithèse de la mesure et du savoir-vivre propre à l’honnête homme du 17ème siècle.

Le texte est tout d’abord marqué par la figure de l’hyperbole (= exagération) : « tous les hommes », « pour lui et pour toute la compagnie » « qu’il n’ait achevé d’essayer de tous », « aucune de ces mal propretés dégoûtantes », « Il tourne tout à son usage ».

La répétition de « tout » insiste sur l’excès du personnage, marqué par une démesure contraire à l’esprit cartésien du 17ème siècle.

En outre, Gnathon transgresse tous les codes de la politesse et de la civilité.

Le style même de La Bruyère dans ce texte imite le mauvais goût de Gnathon. Le texte joue en effet sur la répétition de termes : « s’ils veulent manger, mangent ses restes » ou «  il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois ». Ces redondances sont volontaires : le lecteur a l’impression que le style s’enfle, devient pompeux, comme pour imiter le mauvais goût et la démesure de Gnathon.

Gnathon, La bruyère, conclusion :

A travers Gnathon, La Bruyère dresse la portrait satirique d’un glouton mais surtout le portrait plus général de l’égocentrisme.

Mais La Bruyère réalise aussi l’anti-portrait de l’honnête homme qui incarne l’idéal classique de mesure et de civilité.

Dans les Caractères, La Bruyère érige le portrait en genre littéraire et ouvre la voie au 18ème siècle à des moralistes comme Vauvenargues et Chamfort.

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  3 commentaires à “Gnathon, Les caractères, La Bruyère : analyse”

  1.  

    Je suis tombé sur ce texte au bas blanc de Français : j’ai eu 12 !

  2.  

    Bonjour Amélie,

    Je voulais savoir si on peut considérer chaque chapitre issu de « Les Caractères » de La Bruyère, comme un apologue

  3.  

    Bonjour!

    Pourriez vous faire le commentaire du portrait de « Giton et Phédon » de La Bruyère, s’il vous plait?
    Merci :)

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