Giton, Les Caractères, La Bruyère : analyse linéaire

Voici une lecture linéaire du portrait de « Giton » issu de la partie VI « Des Biens de fortune » des Caractères de la La Bruyère (VI, 83).

Giton, introduction

Avec Les Caractères (1688-1696), Jean de La Bruyère tend à la haute société un miroir satirique dépeignant ses vices : amour-propre, hypocrisie, fausseté, ambition personnelle…

Mais le moraliste du XVIIème siècle ne cherche pas à condamner sa société.

Bien qu’il porte un regard pessimiste sur la condition humaine, La Bruyère aspire à corriger les mœurs par ses maximes et ses portraits plaisants et mondains.

Les Caractères s’inscrit en cela dans le mouvement du classicisme qui vise à plaire et instruire. (Voir ma fiche de lecture sur Les caractères de La Bruyère)

« Giton » (VI, 83) constitue l’avant-dernier portrait de la sixième partie, « Des Biens de Fortune » dans laquelle le satiriste dénonce le pouvoir de l’argent.

Giton est l’allégorie des fortunés se donnant tous les droits sur les autres.

Extrait analysé

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’oeil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que  médiocrement tout ce qu’il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il  éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la  promenade plus de place qu’un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s’arrête, et l’on s’arrête ; il  continue de marcher, et l’on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne  l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. S’il  s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer le sourcil, abaisser son  chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est  enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit  du talent et de l’esprit. Il est riche.

Portrait de Giton, Les Caractères, VI, 83.

Problématique

Comment le portrait satirique de Giton, homme riche et prétentieux, dénonce-t-il la supériorité de l’argent sur la vertu dans la société ?

Annonce du plan linéaire

Dans un premier temps, du début de la remarque 83 à « ferme et délibérée », La Bruyère dresse le portrait physique de Giton, homme en pleine santé.

Puis, dans un deuxième mouvement, de « il parle » à « qu’il débite », le portraitiste montre comment Giton domine l’espace social.

Enfin, dans un troisième mouvement, de « S’il s’assied » à « il est riche. », le satiriste explique l’odieuse personnalité de Giton par sa richesse.

I – Le portrait physique de Giton, homme en pleine santé

(Du début à «ferme et délibérée»)

Ce caractère constitue en premier lieu un portrait au sens pictural du terme, puisque Jean de La Bruyère dépeint un visage et une posture, comme en témoigne le champ lexical de la physionomie (« teint », « visage », « joues », « oeil », épaules », estomac », « démarche ») : « Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. »

Les adjectifs mélioratifs témoignent d’une pleine santé. Il en découle pour Giton une assurance qui se manifeste dans la solidité de la posture.

La parataxe (juxtaposition de propositions sans mots de liaison) crée un effet d’accumulation qui souligne cette vigueur.

II – L’impolie domination de l’espace social par Giton

(De « il parle » à « qu’il débite »)

Le portrait physique glisse ensuite au sociologique quand La bruyère dépeint les relations de Giton avec les autres : « Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit. »

Le dédain de Giton à l’égard de ses interlocuteurs est la première remarque dépréciative du portrait. La répétition du pronom personnel « il » témoigne de l’égocentrisme de Giton, incapable d’un réel échange avec autrui.

Son excès de confiance le mène à une impolitesse choquante : «Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut.» La répétition de l’adverbe intensif « fort » insiste sur la grossièreté de cet homme qui répand aussi largement ses paroles que sa salive.

Giton domine donc l’espace social sans respecter la bienséance si importante au XVIIème siècle.

Le lecteur peut deviner que Giton est un homme très riche, l’argent étant au cœur de la partie « Des biens de Fortune » des Caractères. L’argent confèrerait donc aux individus une sorte de passe-droit (=privilège) permettant de ne pas respecter les règles de la bonne société.

La Bruyère, en moraliste, dénonce ainsi la corruption d’une société où la fortune prévaut sur la vertu.

De plus, la richesse de Giton ne semble pas le fruit d’un travail abondant, comme le souligne le parallélisme avec la répétition du verbe dormir : « Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ».

L’antithèse « jour »/ « nuit«  a en effet comique et animalise Giton dont la durée du sommeil se rapproche de celle d’un animal.

Le long adverbe « profondément », par ses quatre syllabes, s’oppose à la brièveté des monosyllabes qui le précèdent et restitue la paresse de Giton.

Le présent de l’indicatif a ici valeur de vérité générale : il dépeint un homme à la paresse exemplaire.

La Bruyère, attaché aux principes chrétiens de mérite par le travail, dénonce dans « Des Biens de Fortune » les fortunes qui s’érigent sans efforts, mais par l’habileté parfois malhonnête d’opérations fiscales et financières.

Et même lorsqu’il dort, Giton dérange, puisqu’il ronfle en compagnie.» La société ne se repose donc jamais de lui.

La littérature associe généralement les outrances et l’impudeur aux classes populaires. Or La Bruyère dépeint une société qui détient à sa tête des individus d’une impudeur choquante.

Cette domination de l’espace se manifeste également en société comme en témoigne le superlatif « plus…que » : « Il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre. ».

Par son embonpoint et sa centralité, Giton incarne une aristocratie dominatrice, voire étouffante : « Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux.  » Le terme « égaux » est ironique ici car Giton écrase ses interlocuteurs en occupant systématiquement le centre.

Giton commande le rythme des promenades : « il s’arrête, et l’on s’arrête ; il continue de marcher, et l’on marche. » Les parallélismes syntaxiques, avec la répétition des verbes « arrêter » et « marcher », montrent le fonctionnement d’une société où l’aristocratie dicte tout : « tous se règlent sur lui ».

La promenade est donc une métaphore qui permet de critiquer l’aristocratie qui dirige la société.

On remarque que La Bruyère n’adopte pas un ton polémique mais use d’une hypotypose plaisante (= une description frappante, qu’on croit vivre) pour faire méditer le lecteur sur la toute-puissance de l’argent et sur la monarchie absolue.

Giton domine également l’espace de la conversation.

La parataxe (juxtaposition de propositions sans mots de liaison) restitue les sèches interruptions que Giton impose aux autres ainsi que son flot de paroles incessant : « Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. »

Si Giton domine ainsi la conversation, c’est qu’il se considère comme supérieur. Giton est ainsi une allégorie de l’arrogance et de la ploutocratie (=régime politique où la richesse est source du pouvoir).

Giton étouffe ses interlocuteurs et donne à voir une société inégalitaire où seuls peuvent s’exprimer ceux qui possèdent de l’argent. Une telle société s’interdit de bénéficier de l’esprit de ceux qui possèdent peu, ce que La Bruyère dénonce.

L’anaphore du pronom indéfini « on » désigne les interlocuteurs de Giton en incluant le lecteur : « on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite.

Le lecteur est ainsi invité à retrouver cette scène de la comédie sociale dans sa propre vie et à faire le lien entre Giton et des personnes réelles de son entourage. Le moraliste noue ainsi avec son lecteur une complicité favorable à l’autocritique.

III – L’odieuse personnalité de Giton expliquée par sa richesse

(De « S’il s’assied » à « il est riche »)

Après avoir traité de la manière avec laquelle Giton parle, le satiriste dépeint ses postures.

Par la tournure hypothétique « S’il s’assied », La Bruyère montre combien il maîtrise son sujet. Giton devient en effet une sorte de marionnette grotesque évoluant dans le theatrum mundi (=théâtre du monde), et dont le moraliste saurait dépeindre chaque attitude.

Ainsi, lorsque Giton s’assied, « vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. » La suite de verbes à l’infinitif dénonce l’excessive mise en scène de soi.

Giton est presque transformé en machine. Ses postures travaillées et artificielles s’opposent à une attitude naturelle et honnête.

L’homme riche traite son corps comme un spectacle. Ainsi, le chapeau peut être vu comme une métaphore du rideau de théâtre que Giton abaisse ou relève à sa guise.

Par l’emploi du verbe « voir » (« vous le voyez« ), La bruyère nous invite à devenir le spectateur de cette comédie sociale et déconstruit la mise en scène de ses acteurs.

Puis le rythme s’accélère par une énumération d’adjectifs péjoratifs dressant le portrait satirique de Giton : « Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ». L’énumération restitue l’inconstance de Giton qui change de masque au gré des circonstances.

L’adjectif « libertin » laisse entendre l’impiété du personnage, l’impiété étant pour le moraliste chrétien la source des vices qui affectent sa société.

À l’énumération succède la remarque ironique « il se croit du talent et de l’esprit. » Après avoir donné à voir Giton de l’extérieur, La Bruyère fait pénétrer le lecteur dans l’intériorité du personnage.

Les prétentions de Giton sont niées par le portrait qui vient d’être fait de lui mais aussi par la brève chute explicative : « il est riche. »

Cette ultime remarque apparaît comme la conclusion évidente à ce portrait dépréciatif : seul un homme riche pourrait se comporter ainsi.

Ironiquement, la phrase est presque inutile, d’autant plus qu’elle figure dans la partie « Des Biens de Fortune ».

Le portraitiste entend néanmoins souligner combien la seule condition d’homme riche permet toutes les attitudes qu’il a dépeintes, et qui sont à ses yeux profondément blâmables.

Le portrait de Giton, conclusion

Nous avons montré comment le portrait satirique de Giton, homme riche et prétentieux, dénonce la supériorité de l’argent sur la vertu dans la société.

Giton incarne en effet de nombreux vices, et contamine l’espace social par son arrogance et son mépris.

Le satiriste dénonce la puissance croissante de l’argent, qui bouscule les principes d’une société d’ordre censée être régie par le mérite aristocratique.

Ce portrait constitue un diptyque (=œuvre en deux parties) avec celui qui lui succède : « Phédon », l’homme pauvre.

Ces deux figures antithétiques – le riche et le pauvre – représentent les deux pôles d’une société où l’argent dicte le destin des individus.

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Amélie Vioux

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