Arrias, les Caractères, La Bruyère : analyse

arrias la bruyèreVoici une lecture linéaire de l’extrait « Arrias » issu des Caractères de La Bruyère.

Arrias, La Bruyère, introduction

La Bruyère est un célèbre moraliste du XVIIème siècle dont l’oeuvre s’inscrit dans le classicisme.

Dans les Caractères publiés en 1688, Jean de La Bruyère dresse une série de portraits satiriques qui présentent des contre-modèles pour la société classique portée vers les valeurs de mesure, de modération et de civilité.

Le XVIIème siècle est en effet marqué par le modèle de l’honnête homme, qui incarne la mesure et la civilité. Le modèle au XVIIème siècle qui résume toutes ces valeurs est celui de l’honnête homme.

Le portrait d’Arrias se situe dans la section « De la société et de la conversation » des Caractères.

Problématique

Comment La Bruyère fait-il d’Arrias un contre-modèle de l’honnête homme et à travers lui, le contre-modèle d’une société qui préfère l’artifice à la vérité ?

Arrias

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d’un grand d’une cour du Nord : il prend la parole, et l’ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent ; il s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater. Quelqu’un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l’interrupteur : « Je n’avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d’original : je l’ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu’il ne l’avait commencée, lorsque l’un des conviés lui dit : « C’est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement de son ambassade. »

Annonce de plan linéaire

La Bruyère fait d’Arrias le contraire de l’honnête homme du XVIIème siècle (I) et critique à travers lui une société fondée sur le paraître et l’artifice (II).

I – Arrias, le contraire de l’honnête-homme

(De « Arrias à tout lu » à « jusqu’à éclater » )

A – Arrias : l’anti-portrait d’un honnête homme

(La première phrase)

Dès la première ligne, on comprend grâce au présent de vérité générale qu’Arrias est un personnage type qui représente un caractère.

En effet, La Bruyère place d’emblée son personnage dans le registre satirique avec l’hyperbole « Arrias a tout lu, a tout vu », ce qui l’inscrit dans la démesure et l’excès, des vices opposés à l’idéal classique.

La première phrase est saturée par le champ lexical de la tromperie qui met en évidence le masque que porte le personnage : « persuader », « se donne pour tel », « mentir », «  paraître ».

Ce champ lexical permet à La Bruyère de dénoncer le caractère théâtral d’une société qui fonde tout sur le paraître.

À travers la phrase « c’est un homme universel », La Bruyère dénonce la démesure d’Arrias qui se confond avec Dieu, ce qui est disproportionné.

Cette démesure ne pouvait que déplaire au lecteur du XVIIème siècle influencé par l’esthétique classique et le modèle de l‘honnête homme.

La démesure d’Arrias se retrouve le comparatif de supériorité « Il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose » qui valorise le vice (« mentir« ) au détriment de la vertu « se taire« ).

B – Un portrait en action

À partir de la deuxième phrase, Jean de La Bruyère met le portrait d’Arrias portrait en action.

Il invite de lecteur à « la table d’un grand« . Pour le lecteur du XVIIème siècle, une telle scène s’inscrit dans la tradition satirique du repas ridicule (déjà moqué par le poète latin Horace dans Satires 8 et par Boileau dans la Satire III en 1665).

Le sujet de discussion est « une cour du Nord », ce qui est très éloigné des préoccupations des français au XVIIème siècle.

L’allitération en (p) et en (l) suggèrent le ton péremptoire d’Arrias et le flot de parole qui vient prendre tout l’espace de la conversation : « Il prend la parole, et l‘ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent »  .

L’irréel du passé « ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent » montre qu’Arrias n’est pas dans une conversation mais dans un monologue, ce qui est une faute de goût et de bienséance au XVIIème siècle.

La conversation est un art véritable, qui relève du savoir vivre et de l’urbanité. Méconnaître ses règles de mesure, de discrétion, de civilité éloigne Arrias du portrait idéal de l’honnête homme.

C – Arrias monopolise la conversation

La Bruyère continue d’utiliser le registre satirique pour tourner Arrias en dérision.

Tout d’abord, l’anaphore du pronom personnel « il » sature la longue phrase, mettant en valeur le narcissisme d’Arrias qui veut être l’acteur principal de ce dîner : « il prend la parole (…) il s’oriente (…) il discourt (…) il récite (…) il les trouve et il en rit ».

Ces répétitions transforment Arrias en pantin dont les actions sont presque mécaniques.

Le champ lexical de la parole (« parole », « dire », « discourt », « récite » « contredire ») souligne la monopolisation de la parole.

Alors qu’Arrias n’est jamais allé à la « cour du Nord » évoquée au dîner, qui est une « région lointaine« , il en parle « comme s’il en était originaire« . La conjonction « comme si » révèle la tromperie d’Arrias qui dissimule la vérité.

L’énumération « mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes » est ironique car elle reproduit la structure des récits de voyages qui partaient de l’observation pour analyser les coutumes des pays.

Le lecteur a ainsi l’impression qu’Arrias compose un récit de voyage précis, documenté comme l’atteste les déictiques démonstratifs et possessifs (« cette cour », « ses lois » « ses coutumes » ) et le diminutif « historiettes » qui suggère qu’il connaît la moindre anecdote de ces peuples.

Pire encore, Arrias veut être l’acteur principal de ce théâtre de la société, mais il est lui-même son propre public comme le montre le champ lexical du divertissement : « il les trouve plaisantes », « il en rit le premier», « éclater ».

La société est donc présentée par La Bruyère comme un théâtre dont Arrias est à la fois acteur, metteur en scène et public.

A travers Arrias, La Bruyère dresse donc un anti-portrait de l’honnête homme, modèle du XVIIème siècle qui devait avoir le sens de la mesure, du naturel et du vrai.

II – Le retournement de situation

(De « quelqu’un se hasarde à le contredire » jusqu’à la fin)

 A – Un combat verbal qu’Arrias est sur le point de gagner

Opposé à l’illusion , un personnage « Quelqu’un » incarne la vérité comme en atteste le champ lexical du vrai « contredire », « prouve », « nettement », « vraies ».

La Bruyère adopte alors ironiquement le point de vue d’Arrias à travers la périphrase « l’interrupteur » comme si le convive soucieux de vrai n’était qu’un imposteur venant interrompre scandaleusement Arrias.

La métaphore « prend feu » suggère l’intempérance d’Arrias qui l’oppose à l’honnête homme.

L’utilisation du discours direct renforce la mauvaise foi de ce narcissique dont le lecteur a l’impression d’entendre la voix.

Arrias utilise alors le champ lexical de l’enquête pour une rigueur scientifique à ses propos : « que je ne sache d’original », « je l’ai appris », « Sethon », « interrogé », « circonstances ».

Il veut créer l’illusion d’un discours sourcé, avec un argument d’autorité car il ne ferait que rapporter les propos « de Sethon, ambassadeur de France » .

La longueur de la phrase atteste de cette volonté de persuader : « Sethon » la source, est expansé par une apposition « ambassadeur de France » censée faire autorité, puis par une proposition participiale « revenu à Paris », et par trois propositions subordonnées relatives : « que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance. »

Cet effet cumulatif donne l’impression que la parole d’Arrias submerge celle de l’« interrupteur ».

Arrias est donc en passe de gagner son duel verbal comme le montre le comparatif « Il reprenait sa narration avec plus de confiance qu’il ne l’avait commencée » ainsi que le terme « narration » qui place ironiquement le discours d’Arrias dans le domaine de la fiction et non de la vérité.

B – Un coup de théâtre plaisant et ironique

Mais la Bruyère propose un coup de théâtre plaisant pour le lecteur avec la rupture au passé simple et la conjonction de subordination « lorsque » : « Lorsque l’un des convives lui dit » .

Ce coup de théâtre est d’autant plus humoristique que le convive dévoile l’identité de celui qui se cachait sous les périphrases : le « Quelqu’un » et « l’interrupteur » n’est en réalité autre que Séthon lui-même.

Ce retournement plaisant campe définitivement le portrait du fat dont on découvre la supercherie.

Arrias, La Bruyère, conclusion

La Bruyère dresse un portrait du fat et du narcissique dans la plus pure tradition de l’écriture satirique.

Mais à travers Arrias il dresse surtout un anti-portrait de l’honnête homme et dénonce le théâtre de la société.

Pour les moralistes du XVIIème siècle, la société n’est qu’un théâtrum mundi (un théâtre du monde).

Le moraliste Chamfort (1741-1794) prolonge l’œuvre satirique de La Bruyère en critiquant l’artifice des salons et des repas de son époques : « Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soupers (…) tout cela est faux ou insuffisant ».

Dans Gnathon, La Bruyère fait le portrait de l’égocentrique.

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