desnos j'ai tant revé de toi analyse (l'ombre de Picasso)Voici un commentaire du poème « J’ai tant rêvé de toi » de Robert Desnos issu de Corps et biens (1930).

J’ai tant rêvé de toi, introduction

Le poème « J’ai tant rêvé de toi », deuxième poème de la partie « A la mystérieuse » du recueil Corps et biens, croise deux thèmes de prédilection du mouvement surréaliste : l’amour et le rêve.

En 1926, Robert Desnos connaît un amour passionnel, mais non partagé, pour une chanteuse, Yvonne de Knops dite Yvonne George.

« J’ai tant rêvé de toi » est ainsi un poème marqué par l’absence et le manque.

Questions possibles à l’oral de français sur « J’ai tant rêvé de toi »

♦ Etudiez le registre lyrique dans « J’ai tant rêvé de toi ».
♦ Quelles sont les caractéristiques de la femme aimée ?
♦ En quoi peut-on rattacher ce poème au mouvement surréaliste ?
♦ Etudiez la musicalité du poème.

Annonce de plan :

« J’ai tant rêvé de toi » est un poème lyrique (I) sur le manque et l’absence de l’être aimé (II), une absence sublimée par l’écriture surréaliste qui réalise l’amour par les mots (III).

 I – Un poème lyrique

A – L’expression lyrique du sentiment amoureux

Ce poème est dominé par le registre lyrique.

Tout d’abord, la première personne du singulier est omniprésente.

En tête de chacune des quatre strophes (« J’ai tant rêvé de toi »), le moi adopte toute les formes grammaticales :
♦ Complément d’objet direct (« me hante », « me gouverne »);
♦ Complément d’objet indirect (« m’ »);
♦ Déterminant possessif « mes bras »;
♦ Complément circonstanciel (« pour moi »).

Le caractère protéiforme du moi montre que le « je » lyrique est au cœur du poème.

Le champ lexical du sentiment (« m’est chère », « ma poitrine », « sentimentales », « l’amour ») est exacerbé par l’anaphore  « j’ai tant rêvé de toi ».

L’adverbe intensif « tant » renforce la force du sentiment amoureux.

L’énumération des verbes d’action « rêvé de toi, marché, parlé / Couché » suggère une démultiplication du sujet lyrique.

Les vers sont irréguliers et leur disposition typographique donne l’impression que l’écriture obéit aux intermittences du cœur du poète. Le rythme du vers libre épouse ainsi l’évocation du sentiment amoureux.

B – L’évocation de la femme aimée

Ce poème est adressé à la femme aimée qui apparaît sous le pronom « tu ».

Les deux personnes « J’ » et « toi » sont rassemblées dans le titre du poème qui se situe ainsi dans la tradition du lyrisme amoureux : « J‘ai tant rêvé de toi » .

La deuxième personne du singulier est omniprésente dès le premier vers : « J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité ». L’allitération en [t] crée un effet d’écho au tutoiement.

L’évocation de la femme est sensuelle comme en témoigne le champ lexical du corps : « ce corps », « cette bouche », « la voix », « mes bras », « ma poitrine », « ton corps », « le corps », « ton front », « tes lèvres » .

Transition : Cet amour entre Robert Desnos et Yvonne Georges reste pourtant placé sous le signe de l’attente et de la déception.

II – Un poème sur le manque et l’absence

A – La déréalisation des personnages

Ce poème traite de l’absence. L’absence de la femme aimée est telle que son existence physique est remise en question.

L’anaphore du terme « ombre » (4 occurrences) et du terme « fantôme » (3 occurrences) assimile le poète et la femme aimée à deux fantômes.

Ces répétitions font glisser le poème vers un registre fantastique qui déréalise les personnages.

Le champ lexical de l’illusion (« tu perds ta réalité », « apparence », « dors debout », « apparences de la vie ») ainsi que la répétition de l’adverbe « peut-être » font basculer ce poème dans un univers incertain situé entre le rêve et la réalité.

Cette incertitude gagne le poète lui-même qui disparaît aussi dans l’ombre : « J’ai tant […] / Couché avec ton fantôme / Qu’il ne me reste plus peut-être/ Et pourtant qu’à être fantôme / Parmi les fantômes et plus ombre ».

D’ailleurs la posture dont rêve le poète rappelle une position funéraire : « […] mes bras habitués / A se croiser sur ma poitrine ».

L’anaphore « J’ai tant rêvé de toi » résonne alors comme un écho qui se perd.

Des références à Verlaine soulignent que la femme aimée n’a pas de réalité.

Par exemple, l’expression « balances sentimentales » au v.11 rappelle le célèbre poème de Paul Verlaine « Colloque sentimental » où se parlent deux fantômes qui se sont aimés.

« De la voix qui m’est chère » au vers 4 rappelle « L’inflexion des voix chères qui se sont tues » dans « Mon rêve familier » où Verlaine évoque une femme dont il rêve.

Le poète et la femme aimée sont ainsi déréalisés : l’amour évoqué semble n’avoir existé qu’en rêve.

B – Un poème au conditionnel : une impossibilité tragique d’aimer

L’amour célébrée est un amour impossible, ce que montre Desnos en jouant sur le thème du temps.

Tout d’abord, le champ lexical du temps montre le travail destructeur du temps sur l’amour : « temps », « depuis des jours et des années », « temps », « aujourd’hui », « premières », « Cent fois », « cadran solaire », « ta vie » .

L’adverbe « tant » dans le titre exprime l’intensité de l’amour mais, par effet d’homophonie, laisse aussi entendre le terme « temps ».

Le mode interrogatif « Est-il encore temps » se transforme en mode négatif « qu’il n’est plus temps » soulignant le passage fatal du temps qui détruit le lien amoureux.

Le passé composé (« J’ai tant rêvé de toi , tant marché, parlé ») et la juxtaposition des verbes donne l’impression que le poète feuillette un album jauni par un temps destructeur.

La répétition « J’ai tant rêvé de toi » crée un effet de circularité tragique : la femme aimée est enfermée dans le passé et dans l’espace du rêve. L’amour ne parvient pas à s’incarner dans la réalité.

Les verbes au conditionnel expriment l’irréel du présent : « ne se plieraient pas », « deviendrais », « pourrais ». Cet irréel du présent traduit l’impossibilité de Desnos de vivre son amour : il ne peut, au mieux, que dire un amour qui ne se réalise pas.

Transition : Pourtant l’absence de la femme aimée est sublimée par l’écriture surréaliste fondée sur le lien entre l’amour et les mots.

III – Une écriture surréaliste

A – Une libération du vers poétique

Le poème « J’ai tant rêvé de toi » s’inscrit dans le surréalisme par sa volonté de libérer le vers poétique.

La syntaxe des phrases est mouvante comme dans l’anacoluthe :
« Qu’il ne me reste peut-être / Et pourtant, qu’à être fantôme » (v18) (L’anacoluthe est une rupture volontaire dans la syntaxe d’une phrase).
Dans ce vers v.18, « Et pourtant » interrompt le sens rationnel du poème.

Les mots semblent ainsi se libérer des contraintes grammaticales et logiques, ce qui est un des principes du surréalisme.

L’utilisation du vers libre matérialise cette libération poétique.

Le poème passe par tous les types de vers qui existent : l’octosyllabe, l’ennéasyllabe, et le décasyllabe comme si le poète ne s’interdisait plus aucun vers, pair, impair, régulier, irrégulier.

La poésie se transforme même en chanson, le répétition de « J’ai tant rêvé de toi » sonnant comme un refrain.

Les rimes internes créent des effets d’écho : « Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant ».

Les mots semblent être liés les uns les autres non par le sens concret mais par une énergie musicale : « Et pourtant, qu’à être fantôme / Parmi les fantômes et plus ombre  / Cent fois que l’ombre qui se promène / Et se promènera allègrement ».

B – Une union amoureuse par le rêve

Dans « J’ai tant rêvé de toi », l’union amoureuse se réalise dans le rêve.

Le dédoublement des mots comme « peut-être » , « sans doute », « ombre », « fantôme » fait de ce poème un poème-miroir, qui donne un autre reflet de la réalité.

« Fantôme » désigne à la fois la femme aimée (« ton fantôme ») et le poète (« être fantôme »). La fusion des deux amants s’opère donc par les mots.

Le champ lexical du rêve (« rêvé », « rêvé », « rêvé », « m’éveille », « dors », « rêvé », « rêvé ») laisse penser que la vérité réside dans le rêve. C’est lui qui donne une clé pour comprendre le monde.

Ce poème ne montre pas le réel mais il montre le surréel, c’est à dire une vision imagée et poétique de la réalité pour mieux la comprendre.

L’image finale du « cadran solaire » est une métaphore lumineuse et fertile : elle suggère que le poète transcende par la poésie l’absence et la fatalité du temps.

J’ai tant rêvé de toi, Desnos, conclusion

Le poème de Robert Desnos « J’ai tant rêvé de toi » est un pont entre la tradition lyrique et l’imaginaire surréaliste qui permet d’exprimer l’amour sans les contraintes de la logique et de la syntaxe, en laissant libre cours à la musicalité et aux images.

En ce sens, ce poème est typique du courant surréaliste.

L’écriture surréaliste se caractérise par un lien indéfectible entre l’amour et les mots. Ce lien entre poésie et amour s’exprime encore davantage dans Nadja ou un poème comme « Union libre » d’André Breton.

Tu étudies « J’ai tant rêvé de toi » ? Regarde aussi :

Ce cœur qui haïssait la guerre, Desnos (commentaire)
Je t’aime, Eluard (commentaire)

  3 commentaires à “J’ai tant rêvé de toi, Desnos : commentaire”

  1.  

    Bonjour Amélie je vous remercie pour tout ce que vous faites sur ce site c’est super, je voulais vous demander si il était possible que vous fassiez une lecture analytique, de l’incipit, de la scène 5 et du dénouement de la pièce de théâtre Incendies de Wajdi Mouawad, celle-ci étant une oeuvre récente je trouve des plans totalement différents d’un site à l’autre qui ne sont pas toujours très clairs, donc je ne parvient pas à faire ma lecture analytique correctement.
    En vous remerciant encore, Julia.

  2.  

    Votre analyse est incroyable, merci de sauver mon bac, coeur sur vous <3

  3.  

    Merci beaucoup pour cette analyse incroyable.

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