L’île des esclaves, Marivaux, scène 6 : analyse

Voici une lecture linéaire de la scène 6 de L’Île des esclaves (1725) de Marivaux.

L’extrait étudié va de « Arlequin à Iphicrate : qu’on se retire à dix pas » jusqu’à « nous sommes d’excellents partis pour eux.« 

L’île des esclaves, scène 6, introduction

Marivaux, auteur du XVIIIème siècle, est aujourd’hui l’un des dramaturges les plus joués en France.

Il excelle dans les comédies qui mobilisent un comique farcesque et des intrigues virtuoses pour interroger et dénoncer l’ordre social. Marivaux préfigure en cela les Lumières, à travers des comédies comme Les Fausses Confidences (1737) ou L’île des esclaves.

L’Île des esclaves est une brève comédie en forme d’utopie antique.

Iphicrate et Euphrosine échouent sur une île avec leurs esclaves respectifs, Arlequin et Cléanthis.

Mais sur cette île, l’ordre social est inversé: les maîtres deviennent esclaves et les esclaves deviennent maîtres.


Ce renversement carnavalesque questionne le rapport maître/valet au XVIIIème siècle et la légitimité de l’aristocratie à dominer.

Entre comique farcesque et répliques tragiques, cette utopie, ou parodie d’utopie, envisage par le biais de la fiction une société rendue plus égalitaire.

Après avoir fait le portrait moqueur de leurs anciens maîtres dans les scènes 3 et 5, Arlequin et Cléantis, les esclaves devenus maîtres, imitent dans la scène 6 les mœurs galantes de leurs anciens maîtrestraitons l’amour à grande manière; puisque nous sommes devenus maîtres».

Problématique

Comment la parodie de la galanterie aristocratique par les anciens esclaves dénonce-t-elle l’hypocrisie des normes sociales?

Texte étudié

ARLEQUIN, à Iphicrate. ? Qu’on se retire à dix pas.
Iphicrate et Euphrosine s’éloignent en faisant des gestes d’étonnement et de douleur. Cléanthis regarde aller Iphicrate, et Arlequin, Euphrosine.
ARLEQUIN, se promenant sur le théâtre avec Cléanthis. ? Remarquez-vous, Madame, la clarté du jour ?
CLEANTHIS. ? Il fait le plus beau temps du monde; on appelle cela un jour tendre.
ARLEQUIN. ? Un jour tendre ? Je ressemble donc au jour, Madame.
CLEANTHIS. ? Comment ! Vous lui ressemblez ?
ARLEQUIN. ? Eh palsambleu ! le moyen de n’être pas tendre, quand on se trouve en tête à tête avec vos grâces ? (A ce mot, il saute de joie.) Oh ! oh ! oh! oh !
CLEANTHIS. ? Qu’avez-vous donc ? Vous défigurez notre conversation.
ARLEQUIN. ? Oh ! ce n’est rien : c’est que je m’applaudis.
CLEANTHIS. ? Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. (Continuant.) Je savais bien que mes grâces entreraient pour quelque chose ici, Monsieur, vous êtes galant; vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.
ARLEQUIN. ? Et moi je vous remercie de vos dispenses.
CLEANTHIS. ? Vous m’allez dire que vous m’aimez, je le vois bien; dites, Monsieur, dites; heureusement on n’en croira rien. Vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.
ARLEQUIN, l’arrêtant par le bras, et se mettant à genoux. ? Faut-il m’agenouiller, Madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux ?
CLEANTHIS. ? Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d’affaires; levez-vous. Quelle vivacité ! Faut-il vous dire qu’on vous aime ? Ne peut-on en être quitte à moins ? Cela est étrange.
ARLEQUIN, riant à genoux. ? Ah! ah ! ah ! que cela va bien ! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages.
CLEANTHIS. ? Oh ! vous riez, vous gâtez tout.
ARLEQUIN. ? Ah ! ah ! par ma foi, vous êtes bien aimable et moi aussi. Savez-vous ce que je pense ?
CLEANTHIS. ? Quoi ?
ARLEQUIN. ? Premièrement, vous ne m’aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde.
CLEANTHIS. ? Pas encore, mais il ne s’en fallait plus que d’un mot, quand vous m’avez interrompue. Et vous, m’aimez-vous ?
ARLEQUIN. J’y allais aussi, quand il m’est venu une pensée. Comment trouvez-vous mon Arlequin ?
CLEANTHIS. Fort à mon gré. Mais que dites-vous de ma suivante ?
ARLEQUIN. ? Qu’elle est friponne !
CLEANTHIS. ? J’entrevois votre pensée.
ARLEQUIN. ? Voilà ce que c’est; tombez amoureuse d’Arlequin, et moi de votre suivante. Nous sommes assez forts pour soutenir cela.
CLEANTHIS. ? Cette imagination-là me rit assez. Ils ne sauraient mieux faire que de nous aimer, dans le fond.
ARLEQUIN. ? Ils n’ont jamais rien aimé de si raisonnable, et nous sommes d’excellents partis pour eux.

L’ïle des esclaves, Marivaux, scène 6

Annonce du plan

Dans une première partie, du début à«Cela est étrange!», Arlequin et Cléantis parodient involontairement la galanterie aristocratique.

Mais dans une deuxième partie, de «riant à genoux» à «Comment trouvez-vous mon Arlequin?», les nouveaux maîtres cessent ce ridicule jeu galant.

Enfin, dans une troisième partie, de «Fort à mon gré» à la fin, les anciens esclaves orchestrent un stratagème amoureux pour se rire de leurs anciens maîtres.

I – Arlequin et Cléantis parodient involontairement la galanterie aristocratique

(De «Qu’on se retire à dix pas» à «Cela est étrange»)

L’extrait s’ouvre sur un ordre qu’Arlequin adresse à Iphicrate: «Qu’on se retire à dix pas.»

Cette réplique brève au subjonctif présent à valeur d’impératif manifeste l’autorité brutale de l’ancien esclave, qui se venge des humiliations subies.

La didascalie suivante rend compte de la souffrance que les anciens maîtres éprouvent à être ainsi humiliés: «Iphicrate et Euphrosine s’éloignent en faisant des gestes d’étonnement et de douleur.»

Les «gestes d’étonnement et de douleur» participent aussi du comique farcesque de la pantomime, d’autant plus drôle que ces gestes émanent des deux aristocrates.

Le théâtre de Marivaux met ainsi en scène la vengeance sociale, et montre que les opprimés, contraints au silence, n’expriment plus leurs souffrances que par le corps.

La didascalie suivante, «Arlequin, se promenant sur le théâtre avec Cléantis.» indique que les anciens esclaves veulent adopter la posture des nouveaux maîtres en imitant leur mode de vie: converser galamment en se promenant.

Et c’est bien ce qu’essaie de faire Arlequin: «Remarquez-vous, Madame, la clarté du jour?» L’adresse respectueuse «Madame», la deuxième personne du pluriel «vous», ainsi que la légèreté du propos, sont censées imiter l’entretien galant.

L’expression «clarté du jour» fait songer à la poésie galante du XVIème siècle.

Cléantis poursuit le même jeu badinIl fait le plus beau temps du monde; on appelle cela un jour tendre.»

Les pronoms personnels de la troisième personne («il fait», «on appelle»), ainsi que l’emploi du présent de l’indicatif, confèrent à cette réplique un caractère très général.

L’expression «jour tendre» tient de la préciosité, ici moquée pour ses inventions langagières artificielles. La conversation, creuse et inintéressante, révèle la superficialité des échanges galants.

La question rhétorique «Un jour tendre?» d’Arlequin entend maintenir une concorde absolue. La galanterie cherche en effet à tout prix à éviter le conflit et à assurer la fluidité des échanges.

Le langage galant est un langage codé, qui permet généralement d’exprimer des compliments voilés. Mais Arlequin s’adresse des compliments à lui-même et non à Cléantis: «Je ressemble donc au jour, Madame.»

La répétition du substantif «jour», pour la troisième fois, confère un caractère comique et mécanique à cette conversation qui se voulait spirituelle.

Cléantis ne comprend pas cette autocongratulation qui s’oppose à la générosité attendue de l’aristocrate courtois: « Comment, vous lui ressemblez?»

Mais Arlequin, au lieu de se corriger, renchérit par des interjections exclamatives et blasphématoires «Eh palsambleu!»

Cette exclamation révèle son appartenance sociale que le jeu théâtral cherchait à masquer. La spontanéité d’Arlequin le trahit.

Grossièrement, il explique son trait d’esprit: «le moyen de n’être pas tendre quand on se trouve tête à tête avec vos grâces?».

L’absence du pronom interrogatif et du verbe être («Quel serait le moyen de…») souligne le manque de maîtrise langagière de l’ancien esclave.

Les pesantes allitérations en «t» et «r» retirent toute harmonie à cet éloge de la «grâce» de Cléantis: : «le moyen de n’être pas tendre quand on se trouve tête à tête avec vos grâces?».

La didascalie qui suit et les interjections invalident définitivement le discours courtois : «(À ce mot il saute de joie.) Oh! oh! oh! oh!»

Cette réaction du corps et ces cris manifestent en effet une excitation qui contredit la maîtrise propre à l’aristocratie. La classe dominante est en effet censée se dominer.

Cléantis regrette l’agitation d’Arlequin par une question qui marque son agacementQu’avez-vous donc, vous défigurez notre conversation?»

La personnification «vous défigurez notre conversation» montre bien que les mœurs galantes reposent sur le masque social.

Arlequin justifie son exaltation: «Oh! ce n’est rien; c’est que je m’applaudis.» Le verbe «applaudir» fait signe vers le théâtre. En admirant son imitation des aristocrates, l’ancien esclave souligne que ces derniers mènent eux aussi une permanente performance sociale, procédant d’un effort sur le langage et le corps.

Cléantis intime à Arlequin de reprendre des manières aristocratiques: «Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent.»

Elle tente de renouer avec le ton galant grâce à l’adresse respectueuse «Monsieur» et au champ lexical de la galanterie («galant», «promenez», «douceurs», «compliments » ): «Monsieur, vous êtes galant, vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceur; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.»

Elle y parvient cependant maladroitement: la pesante anaphore en «vous» et l’énumération révèlent son incapacité à se comporter comme une aristocrate. Le comique provient du décalage entre son appartenance sociale et son comportement.

Arlequin est content de n’avoir pas à jouer l’aristocrate qui complimente: «Et moi, je vous remercie de vos dispenses.» Le pronom personnel clitique mis en emphase en début de réplique («Et moi») va à l’encontre des codes de la courtoisie.

Mais le rejet des mœurs galantes permet surtout de souligner l’artificialité et la vanité de ces codes.

L’esclave est du côté de la spontanéité et de la nature: il n’est pas corrompu par les mœurs artificielles de la haute société.

Cléantis insiste cependant pour maintenir le ton artificiellement galant de l’échange: «Vous m’allez dire que vous m’aimez, je le vois bien; dites, Monsieur, dites».

Par l’impératif, elle entend faire advenir ce dialogue galant qui ne vient pas. Mais l’ordre est ridicule et pédant.

Cléantis prévient même Arlequin qu’elle ne sera pas charmée par lui, comme l’indique le futur de l’indicatif:«vous ne persuaderez pas.» Elle joue la coquette. Cette réplique met en valeur la vanité des codes galants où chacun joue un rôle prévisible.

Arlequin s’exécute. Son jeu est fidèle aux normes galantes, mais il est comique car excessif et trop théâtral: «l’arrêtant par le bras, et se mettant à genoux.»

Arlequin use du champ lexical de la passion amoureuse («m’’agenouiller», «flammes», «feux»), mais la métaphore de la passion en feu est si cliché qu’elle est faussement poétique. C’est une parodie de conversation galante.

Comme prévu, Cléantis feint l’agacementavec l’emploi de l’impératif et de la négation totale :«Laissez-moi, je ne veux point d’affaire».

Sa réplique est composée de propositions ou de phrases brèves et sèches pour donner l’impression qu’elle est en colère. Mais son discours perd toute cohérence car elle mêle un vocabulaire amoureuxqu’on vous aime»), sérieux («sérieux», «affaire») et fantastiqueétrange»): «levez-vous. Quelle vivacité! Faut-il vous dire qu’on vous aime? Ne peut-on en être quitte à moins? Cela est étrange!»

II – Arlequin et Cléantis cessent ce ridicule jeu galant

(De «riant à genoux» à «Comment trouvez-vous mon Arlequin?»)

Arlequin rit de la réplique de Cléantis: «riant à genoux. Ah! ah! ah!»

Sa spontanéité dénonce par contraste l’artificialité des codes galants.

L’antithèse bouffons/sages dans la réplique d’Arlequin inverse les valeurs traditionnelles: ce sont les maîtres qui sont «bouffons» de par leur jeu galant ridicule, tandis que les esclaves, qui n’usent pas de ce jeu, sont plus «sages» : « Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages » .

Cléantis regrette néanmoins la fin du jeu: «vous riez, vous gâtez tout.»

Mais Arlequin la rassurevous êtes bien aimable et moi aussi.» Il juge inutile de mobiliser les codes de la galanterie pour plaire et donner envie d’aimer.

La mystérieuse question qu’il pose ensuite suscite un effet d’attente: «Savez-vous bien ce que je pense?»

En s’aprêtant à révéler enfin ses pensées, Arlequin rappelle que les aristocrates utilisent le langage non pas pour exprimer leurs pensées mais au contraire pour mieux les cacher.

Méthodiquement Arlequin énonce donc des vérités: «Premièrement, vous ne m’aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde.»

Cette franchise est le propre des roturiers et dénonce l’hypocrisie des sentiments galants.

Cléantis le reconnaît, mais considère qu’ «il ne s’en fallait plus que d’un mot» pour qu’elle l’aime : pour elle, le langage est doué d’un puissant pouvoir de séduction.

Cléantis l’interroge à son tour franchement: «Et vous, m’aimez-vous?»

Mais comiquement, Arlequin préfère interroger Cléantis à propos d’Iphicrate: «Comment trouvez-vous mon Arlequin?» L’inversion des noms participe du comique carnavalesque, celui du renversement de l’ordre social.

III – Les nouveaux maîtres orchestrent un stratagème amoureux pour se rire de leurs nouveaux esclaves

(De «Fort à mon gré» à la fin)

Arlequin et Cléantis s’avouent mutuellement leur attirance pour Iphicrate et Euphrosine.

Arlequin s’exclame à propos de l’ancienne maîtresse de Cléantis: «Qu’elle est friponne!» L’adjectif familier «friponne» montre la spontanéité du valet. Il est comique car ce qualificatif sied mal à une aristocrate.

Cléantis comprend alors le projet d’Arlequin: «J’entrevois votre pensée.» Cette brève réplique suscite un effet d’attente et de complicité avec spectateur.

Arlequin explicite son projet avec la tournure présentative «Voilà ce que c’est». Il propose de courtiser les anciens maîtres, mais l’ordre à l’impératif «tombez amoureuse d’Arlequin, et moi de votre suivante» est déplacé, l’amour devant naître spontanément et naturellement.

Cléantis accepte avec joie : «Cette imagination-là me rit assez.» Sa réplique joyeuse annonce aux spectateurs de plaisantes scènes à venir.

Comme Arlequin, Cléantis exprime ouvertement la confiance en leurs charmes: «Ils ne sauraient mieux faire que de nous aimer, dans le fond.»

La réplique est ironique car elle rappelle la perte de pouvoir des anciens maîtres, qui n’ont d’autres choix que d’aimer leurs anciens esclaves.

Arlequin surenchérit: «Ils n’ont jamais rien aimé de si raisonnable, et nous sommes d’excellents partis pour eux.»
L’adverbe intensif «si» et l’hyperbole «excellents partis» montre comiquement la confiance des anciens esclaves.

L’adjectif «raisonnable» est paradoxal: ce sont les maîtres qui sont censés être sages. Mais leurs mœurs ridicules ont été démasquées, si bien que les anciens esclaves sont devenus plus «raisonnables» que leurs maîtres.

Le jeu amoureux qui va se jouer se présente ainsi comme une leçon de morale.

L’île des esclaves, scène 6, conclusion

Nous avons vu que cette parodie de galanterie aristocratique permet de dénoncer l’hypocrisie des normes sociales.

Les anciens esclaves tentent d’imiter les normes galantes mais leur conversation est un échec comique. Elle révèle combien, chez les aristocrates, le discours amoureux peut être hypocrite et ridicule.

À ce discours artificiel s’oppose la sincérité enthousiaste des esclaves, qui se réjouissent finalement de ne pas appartenir à l’aristocratie.

Le stratagème amoureux qu’ils mettent en scène entend venger et instruire leurs anciens oppresseurs sous une autre forme, toujours comique.

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Amélie Vioux

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