Le chevalier de la charrette, Chrétien de Troyes, épisode de la charrette : analyse linéaire

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Voici une analyse linéaire pour l’oral de français de l’épisode clé de la charrette dans le roman de Chrétien de Troyes.

L’extrait étudié va de « On se servait alors des charrettes comme aujourd’hui on se sert des piloris » à « Mais va donc là où tu voudras, et je te suivrai partout où tu iras ». La translation utilisée est celle du Classico Belin Gallimard p.30 à 32.

Le chevalier monte dans la charrette, introduction

La reine Guenièvre a été enlevée par Méléagant, et Gauvain s’est lancé à sa poursuite. En chemin, il croise un chevalier inconnu à qui il donne un cheval.

Le passage étudié se situe peu après : le chevalier, qui a perdu sa monture, rencontre une charrette conduite par un nain, qui lui propose d’y monter s’il veut avoir des nouvelles de la reine. C’est l’épisode qui donne son titre au roman. Le chevalier n’est pas encore nommé. Ce n’est que plus tard que le lecteur apprendra qu’il s’agit de Lancelot.

Cet épisode est fondateur pour le roman : la première épreuve que l’amour impose au chevalier n’est pas un combat, mais une humiliation. (Voir la fiche de lecture sur Le Chevalier de la charrette)

En acceptant de monter dans la charrette, Lancelot accepte d’être traité en criminel aux yeux de tous. Le chevalier prouve ainsi que son amour pour la reine passe avant son honneur, conformément aux principes de l’amour courtois selon lesquels l’amant doit se soumettre entièrement à sa dame.

La scène repose sur un renversement des valeurs : ce qui est infamant selon le code chevaleresque, fondé sur le regard des autres, devient dans la logique de l’amour une preuve de valeur.

Problématique

Comment le conteur fait-il de la montée dans la charrette une épreuve qui révèle la force de l’amour du chevalier ?

Annonce de plan linéaire

Le conteur explique d’abord que la charrette est un objet d’infamie (I). Le chevalier hésite, puis y monte sur l’ordre d’Amour (II), alors que Gauvain refuse de le suivre (III).

I – La charrette est un objet d’infamie

(De « On se servait alors des charrettes comme aujourd’hui on se sert des piloris » à « de peur qu’il ne t’arrive malheur. »)

Le conteur interrompt le récit pour expliquer à son public ce que représentait une charrette « en ce temps-là ».

Les marqueurs temporels « alors », « aujourd’hui », « maintenant » et « en ce temps-là » opposent le temps du récit et celui du conteur et de ses lecteurs. Cette digression est nécessaire, puisque le public du XIIe siècle ne perçoit plus la charrette comme un objet honteux. La comparaison avec le pilori (« comme aujourd’hui on se sert des piloris », reprise ensuite par « comme aujourd’hui le pilori ») lui donne un équivalent connu de tous, qui rend sensible l’humiliation attachée à la charrette.

L’opposition chiffrée « où l’on en compte maintenant trois mille, il n’y en avait qu’une en ce temps-là » repose sur une hyperbole. Elle souligne que la charrette était un objet unique, réservé à un usage précis, ce qui la rend d’autant plus infamante. On peut aussi y lire une pointe d’humour : le conteur laisse entendre que les mœurs se sont dégradées depuis le temps du roi Arthur.

L’énumération des condamnés, rythmée par l’anaphore de la préposition « pour » (« pour les gens convaincus de meurtre ou de vol, pour ceux qui avaient perdu un combat judiciaire, pour les brigands et voleurs de grand chemin »), crée un effet d’insistance. Monter dans la charrette revient à se ranger parmi les pires criminels. La mention du « combat judiciaire » est particulièrement frappante pour un chevalier : celui qui perd un combat en armes est considéré comme coupable. La honte de la charrette touche donc directement les valeurs chevaleresques.

La voix passive (« tout repris de justice était placé sur la charrette et promené par toutes les rues ») fait du condamné un objet exposé aux regards qui ne décide plus de rien. Le déterminant « toutes » montre que l’humiliation est publique et totale.

Les conséquences de cette exposition sont exprimées par le rythme ternaire « déshonoré, interdit d’audience à la cour, et privé de toute marque d’estime et de sympathie ». Les trois termes s’allongent progressivement, dans une gradation qui va de la perte de l’honneur à l’exclusion de toute la société. Pour un chevalier, être « interdit d’audience à la cour », c’est perdre sa place auprès du roi, c’est-à-dire ce qui fonde son identité. La locution « dès lors » souligne le caractère définitif de cette déchéance.

L’adverbe d’intensité « terriblement » dans « terriblement mal famées » insiste encore sur la mauvaise réputation des charrettes.

Le conteur cite ensuite au discours direct un dicton populaire : « Quand charrette verras et rencontreras, signe-toi et souviens-toi de Dieu, de peur qu’il ne t’arrive malheur. » La phrase possède les caractéristiques grammaticales d’un dicton : l’absence de déterminant devant « charrette », l’inversion du verbe, le tutoiement à valeur générale, les impératifs et la rime entre « verras » et « rencontreras ». Elle souligne que la peur de la charrette est si ancrée qu’elle donne lieu à une superstition collective. La mention du signe de croix, qui est un geste de protection contre le mal, exprime l’idée que la charrette est associée à une menace presque diabolique, comme si sa seule vue pouvait porter malheur.

Cette digression retarde l’action et ainsi accroît la tension dramatique. Le lecteur, qui connaît le titre du roman, sait que le chevalier va monter dans la charrette. En insistant longuement sur l’infamie de la charrette, le conteur fait apparaître le sacrifice du chevalier comme d’autant plus admirable.

II – Le chevalier hésite, puis monte dans la charrette sur l’ordre d’Amour

(De « Le chevalier qui s’avançait à pied » à « c’est l’ordre et la volonté d’Amour. »)

Le chevalier est présenté « à pied et sans lance ». Il est démuni des deux caractéristiques qui faisaient de lui un chevalier, son cheval et son arme. Il se trouve donc déjà dans une situation de faiblesse avant même la rencontre avec le nain.

La figure du nain est ambivalente dans les romans de chevalerie, tantôt il s’agit d’un personnage malfaisant, tantôt d’un auxiliaire fidèle du héros. Ici, le nain est présenté de manière péjorative. La formule « en bon charretier » est ironique, et la « longue baguette » qu’il tient à la main rappelle à la fois le fouet du conducteur et le bâton de celui qui châtie les condamnés.

La question du chevalier au discours direct montre que sa seule préoccupation est la reine. L’apostrophe « Nain » et le tutoiement marquent sa supériorité sociale. L’interjection « pour Dieu » traduit son impatience. Enfin, l’expression « ma dame la reine » est une formule de politesse courtoise, mais le possessif « ma » laisse aussi deviner, de façon implicite, l’amour qu’il porte à Guenièvre.

Le conteur intervient pour juger le nain : « une sale engeance ! », « le misérable ». L’incise exclamative et le lexique péjoratif montrent que le conteur prend parti et oriente le jugement du lecteur contre le nain.

La réponse du nain prend la forme d’un marché, avec une proposition subordonnée de condition : « Si tu veux, dit-il, monter sur la charrette que je conduis, tu pourras savoir d’ici demain ce qu’est devenue la reine. » Le chevalier doit choisir entre son honneur et la reine. Le tutoiement du nain, qui s’adresse à un chevalier comme à son égal, est déjà une première humiliation.

Le conteur raconte l’hésitation du chevalier (« Sur le moment, le chevalier a poursuivi sa route sans y monter »), puis la commente aussitôt : « il a eu tort, tort d’avoir honte ». L’anadiplose (reprise du dernier mot d’un segment au début du segment suivant) sur « tort » crée une insistance sur le déplacement de la notion de faute. Ce jugement est en effet paradoxal, puisque le conteur vient d’expliquer longuement que la charrette est infamante, et pourtant il reproche au chevalier d’en avoir eu honte. Le conteur montre un renversement des valeurs où l’amour passe avant l’honneur.

Le futur « il le regrettera un jour » constitue une prolepse (mention de faits qui se produisent plus tard). Il crée du suspense et annonce le moment où, plus loin dans le roman, la reine reprochera précisément à Lancelot cette hésitation.

Le conteur met ensuite en scène le débat intérieur du chevalier sous la forme d’un combat allégorique entre des forces morales dans l’âme du personnage. Raison et Amour sont personnifiés par la majuscule et deviennent sujets de verbes de parole et d’action (« lui dit », « l’exhorte », « l’invite »). La relative « qui s’oppose à Amour » pose d’emblée le conflit entre les deux personnages.

Raison est présentée comme une sorte de maître qui donne une leçon de morale. À l’inverse, Amour « enfermé dans le cœur » occupe le lieu de la vérité intérieure. Les deux verbes « exhorte » et « invite » sont presque synonymes et créent un effet pressant.

La brièveté de la phrase « Amour le veut, alors il y saute » traduit la rapidité de l’obéissance. La négation « il n’a plus peur de la honte » marque un changement complet. Le couple « l’ordre et la volonté d’Amour » fait de l’amour un seigneur auquel le chevalier doit obéissance, conformément à la conception de l’amour courtois.

III – Gauvain refuse de monter dans la charrette

(De « Cependant monseigneur Gauvain prend en chasse la charrette » à « et je te suivrai partout où tu iras. »)

La conjonction « Cependant » introduit un second personnage placé dans la même situation. Gauvain est désigné par le titre honorifique « monseigneur », alors que le chevalier reste anonyme. Il est à cheval (« en piquant des deux », c’est-à-dire en piquant son cheval des deux éperons), alors que le chevalier est à pied. Le verbe « il s’étonne » montre que Gauvain ne comprend pas le geste du chevalier.

La scène est construite en symétrie avec la précédente, comme une sorte de diptyque. Gauvain pose au nain la même question, avec la même apostrophe (« Nain ») et le même tutoiement. Cependant, il ne dit pas « ma dame la reine », mais seulement « la reine », et il demande des « renseignements ». Ce terme neutre montre qu’il cherche la reine par devoir.

La réponse du nain reprend la même structure hypothétique qu’auparavant (« Si tu as pour toi, répondit le nain, autant de haine que le chevalier qui est assis là »). Le refus de Gauvain est rapporté au discours indirect : il « estima que ce serait une grande folie ». Gauvain se place ainsi du côté de Raison. Or, dans la logique de l’amour courtois, c’est précisément cette « folie » qui fait la valeur du chevalier.

La justification de Gauvain relève du lexique du commerce : « il perdrait au change en troquant un cheval contre une charrette ». Gauvain calcule les pertes et les gains comme un marchand.

La dernière réplique de Gauvain repose sur un parallélisme (« là où tu voudras » / « partout où tu iras ») et sur le futur. Gauvain promet de suivre la charrette, mais à cheval. Ainsi, il continue à la quête chevaleresque, tout en refusant le sacrifice exigé par les principes de l’amour courtois.

Le chevalier monte dans la charrette, Conclusion

Ainsi, la scène de la charrette constitue une épreuve qui révèle la force de l’amour du chevalier.

Le conteur construit d’abord l’infamie de la charrette, pour mieux faire mesurer ensuite le sacrifice du chevalier. Le débat entre Raison et Amour montre que l’amour courtois exige une obéissance totale et immédiate. Enfin, le refus de Gauvain sert de contrepoint.

L’épisode de la charrette rappelle Tristan et Iseut, dans lequel Tristan accepte lui aussi l’humiliation par amour. Chassé de la cour du roi Marc, il revient déguisé en fou pour revoir Iseut. Comme le chevalier de la charrette, il renonce à son rang et endure les moqueries de la cour pour retrouver la femme qu’il aime.

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