Le Rouge et le Noir, chapitre 9 (la conquête de la main) : lecture linéaire

le rouge et le noir chapitre 9 la conquête de la mainVoici une explication linéaire de la tentative de séduction de Mme de Rênal par Julien, au chapitre 9 de la partie I du Rouge et le Noir de Stendhal (une soirée à la campagne).

L’extrait étudié va de « Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables » à « mais enfin cette main lui resta. » (la conquête de la main)

Le Rouge et le Noir, chapitre 9, introduction

Le Rouge et le Noir de Stendhal, écrit en 1830, est un roman d’apprentissage qui narre l’ascension sociale et la chute de Julien Sorel, un jeune paysan qui rêve de gloire.

(Voir ma fiche de lecture du Rouge et le Noir de Stendhal)

Au début du roman, Julien Sorel est engagé comme précepteur par M. de Rênal, le maire de Verrières.

Après la rencontre de Mme de Rênal au chapitre 6, Julien Sorel décide de séduire la femme du maire.

Par une soirée d’été au chapitre 8, Julien touche la main de Mme de Rênal qui la retire aussitôt.

Vexé, Julien décide alors de prendre cette main le lendemain, avant que sonne les dix coups de l’horloge, voyant dans ce geste le symbole de sa réussite et de son pouvoir de conquête.

Il exécute son plan dans cet extrait du chapitre 9, lors d’une soirée à la campagne en compagnie de Mme de Rênal et Mme de Derville.

Problématique

Comment le narrateur montre-t-il sa distance ironique vis-à-vis de son jeune héros ambitieux ?

Annonce du plan linéaire :

La conquête de la main de Mme de Rênal par Julien est assimilée à une scène de conquête militaire (I) qui permet à Stendhal de montrer de la distance ironique vis à vis de son personnage (II).

I – La conquête de la main : un combat militaire

 A – Une atmosphère angoissante

(de « Dans sa mortelle angoisse » à « en état de rien observer hors de lui-même »)

Les premières lignes de ce passage placent paradoxalement cette scène de séduction sous le signe du registre épique.

On relève ainsi le champ lexical du danger qui crée une atmosphère angoissante : « mortelle », « angoisse », « tous les dangers », « violence ».

Ce champ lexical est redoublé par celui du devoir (« obligeât », « était obligé », « le devoir ») : pour le jeune héros, la séduction est une affaire d’amour-propre et s’assimile à une conquête militaire.

La forme exclamative de la phrase et la formule du souhait « Que de fois ne désira-t-il (…) quitter le jardin !» suggère l’agitation intérieure de Julien.

Cette extrême tension est perceptible dans la voix des personnages « profondément altérée » pour l’un, « tremblante » pour l’autre. La scène est donc particulièrement angoissante.

Le registre épique se poursuit par la mention du combat intérieur de Julien : « L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité (…) »).

Mais il s’agit d’un combat particulier, celui de l’arriviste qui se fait un devoir de réussir ses projets.

B – Un combat épique contre le temps

 (De « neuf heures trois quarts venaient de sonner » à « me brûler la cervelle »)

Le champ lexical du temps (« Neuf heures trois quarts », « sonnent », « horloge », « dix heures », « sonneront »), omniprésent dans ce chapitre 9, accentue l’angoisse de Julien Sorel et dramatise le récit.

La récurrence des sonneries (« Neuf heures trois quarts venaient de sonner », « dix heures sonneront ») renforce le suspens de la scène, mettant le lecteur dans l’attente de chaque coup de cloche.

C’est alors une parodie de combat épique qui est lancée entre le temps et Julien.

La mention de « l’horloge du château » donne un caractère aristocratique à ce combat intérieur.

Le champ lexical de l’honneur (« indigné », « lâcheté », « promis », « brûler la cervelle ») montre la détermination et la résolution du héros qui crée un défi contre lui-même.

Ce vocabulaire est ironique car Julien n’évolue pas dans un monde aristocratique mais dans un monde bourgeois.

II – L’ironie de Stendhal sur son personnage arriviste

A – Une scène mélodramatique

 (De « Après un dernier moment d’attente et d’anxiété » à « mouvement physique »)

Dans la suite de l’extrait, Stendhal nous plonge dans un scène mélodramatique (= outrancière, exagérée) qui n’est pas dénuée d’ironie.

L’expression « brûler la cervelle » nous fait sortir de l’espace épique pour nous plonger dans un univers mélodramatique.

En menaçant de se suicider, Julien Sorel adopte un comportement surjoué et exagéré. Stendhal se moque ironiquement de son jeune héros démesuré, qui porte en lui un romantisme mal dégrossi.

Le registre tragique est également utilisé par Stendhal avec ironie :

– Les sonneries de l’horloge sont assimilées à la fatalité tragique comme l’atteste l’adjectif « fatale » : « dix heures sonnèrent », « chaque coup de cette cloche fatale retentissait ».

Les deux compléments circonstanciels de temps viennent étouffer la phrase comme le temps semble étouffer le personnage : « Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent… ».

La position symbolique de l’horloge (« qui était au dessus de sa tête » ) assimile le temps à l’épée de Damoclès qui menace le héros.

Les allitérations en (k), sonorité explosive, suggèrent ironiquement la violence du combat contre le temps :  « Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique » .

Ironiquement, le vocabulaire employé fait penser à un duel avec un adversaire physique (« coup », « poitrine », « mouvement physique ») alors qu’il ne s’agit que d’un combat avec le temps.

B – La main de Mme de Rênal : un trophée

 (De « Enfin, comme le dernier coup de dix heures » à « enfin cette main lui resta »)

Après cette attente angoissante, Julien Sorel se décide à passer à l’action comme le souligne les deux verbes au passé simple : « il étendit la main et prit celle de Mme de Rênal».

La succession d’action (« étendit » , « prit » , « retira », « saisit », « serrait » ) fait penser à un jeu de scène au théâtre comique ce qui fait retomber la tension.

Étonnamment, l’amour est absent de cette scène de séduction. Mme de Rênal est effacée par le jeu des noms ou des pronoms personnels : « la main qu’il prenait », « la serrait ».

Elle est si invisible aux yeux de Julien qu’elle est remplacée par le pronom impersonnel « on » : « on fit un effort pour la lui ôter».

Par « la froideur glaciale » de sa main, Madame de Rênal semble même s’absenter de son propre corps.

La dernière phrase « mais enfin cette main lui resta » donne l’impression que la main de Mme de Rênal devient un objet inerte (« lui resta »), comme un trophée tenu par l’arriviste qui a réussi son premier coup.

La focalisation sur la main montre également que Julien n’est pas encore amoureux de Mme de Rênal : seule cette main, symbole de sa conquête, l’intéresse.

L’ironie de cette scène ne doit pas faire oublier la critique de Stendhal qui déplore la violence potentielle de l’ambitieux comme le souligne l’inquiétant complément circonstanciel de manière « avec une force convulsive ».

Julien apparaît comme un personnage calculateur et libertin qui utilise les autres comme un instrument pour servir sa réussite.

Le Rouge et le Noir, chapitre 9, conclusion

La scène de la conquête de la main au chapitre 9 du Rouge et le Noir permet au lecteur d’assister à la naissance du héros d’apprentissage.

L’emploi du registre épique pour cette scène de séduction est ironique car le monde aristocratique a disparu au profit d’un monde bourgeois où l’honneur est remplacé par le réussite sociale.

Cette scène de séduction, froide et anxiogène, tranche avec la scène de rencontre amoureuse au chapitre 6 du Rouge et le Noir où la fraîcheur et la spontanéité des personnages laissait présager la possibilité d’un amour heureux.

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Le Rouge et le Noir, incipit [lecture linéaire]
Le Rouge et le Noir, chapitre 4 (portrait de Julien) [lecture linéaire]
Le Rouge et le Noir, chapitre 41 (discours de Julien à son procès) [lecture linéaire]
Le Rouge et le noir, chapitre 45, excipit [lecture linéaire]
Le Rouge et le Noir : résumé

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Amélie Vioux

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