Le Rouge et le noir, Stendhal, excipit (chapitre 45) : lecture linéaire

le rouge et le noir stendhal excipitVoici une analyse linéaire de l’excipit (dernière page du roman) du Rouge et le Noir de Stendhal (1830).

L’extrait étudié est issu du chapitre 45 et va de « Le mauvais air du cachot » jusqu’à la fin du roman (« elle mourut en embrassant ses enfants« ).

Le Rouge et le Noir, excipit, introduction

Le Rouge et le Noir, sous-titré « Chroniques de 1830 » narre l’ascension sociale de Julien Sorel, un jeune paysan ambitieux.

Julien se sert des femmes pour gravir les échelons de la société. (Voir ma fiche de lecture du Rouge et le Noir de Stendhal)

Dans la première partie du roman, il séduit Mme de Rênal, la femme du maire de Verrières, puis, dans la deuxième partie du roman, Mathilde de la Mole, la fille du marquis de la Mole.

Mais le mariage de Julien avec Mathilde est annulé suite à une lettre de Madame de Rênal adressée au marquis et dénonçant l’arrivisme du jeune homme.

Furieux, Julien revient à Verrières et tire sur Mme de Rênal, qui n’a été que blessée.

Bien que Madame de Rênal lui pardonne son geste, Julien est condamné à mort.

Sa décapitation devrait être le point d’orgue dramatique de cet épilogue, mais Stendhal donne une autre tonalité à la fin de son roman.

Problématique

En quoi l’ambiguïté du texte donne-t-elle à cet excipit une originalité littéraire indéniable ?

Annonce de plan linéaire

L’ambiguïté de Julien subsiste dans ce dénouement : il apparaît tantôt comme un héros romantique (I) tantôt comme un personnage calculateur (II). De façon surprenante, sa mort est éclipsée dans les dernières pages du roman (III) au profit de la mise en scène macabre de Mathilde (IV) puis de Mme de Rênal dont la mort clôt le roman (V)

I – La mort d’un héros romantique

(De « Le mauvais air du cachot devenait insupportable » à « sans aucune affectation » )

A – Le détachement de Julien

(De « Le mauvais air du cachot devenait insupportable » à « je ne manque point de courage« )

Dans cet excipit, Julien Sorel apparaît comme un héros romantique par son attitude détachée face à la mort et par le refuge qu’il trouve dans la nature.

L’extrait étudié s’ouvre ainsi sur une antithèse entre « bonheur » et « mourir » qui souligne le détachement du héros : « Par bonheur, le jour où on lui annonça qu’il fallait mourir, un beau soleil réjouissait la nature« .

Paradoxalement, les dernières heures de Julien Sorel sont marquées par le champ lexical de la sensualité et du bonheur  (« bonheur », « beau », « soleil », « réjouissait », « nature », « sensation délicieuse », « tout va bien ») qui contraste avec l’atmosphère étouffante de la prison (« mauvais air« , « cachot« , « insupportable« ).

La peine de mort à laquelle il ne peut échapper (le destin fatal apparaît dans le pronom impersonnel « on » et le verbe « falloir » : « on lui annonça qu’il fallait mourir« ) apparaît comme une libération.

Le champ lexical de la nature (« soleil », « nature », « grand air », « terre », « mer ») convoque les quatre éléments (le feu, air, la terre et l’eau) comme si Julien entrait en communion avec la nature au moment de la quitter.

La comparaison avec la navigation (« comme la promenade à terre pour le navigateur qui longtemps a été à la mer ») assimile la vie à une mer tumultueuse .

Cette métaphore poétique montre un Julien lyrique et philosophe qui apprend à domestiquer la mort.

B – Le regard distancié de Stendhal sur son personnage

(De « Jamais cette tête n’avait été aussi poétique » à « sans aucune affectation« )

La phrase suivante tombe comme un couperet : « Jamais cette tête n’avait été aussi poétique qu’au moment où elle allait tombait ».

Stendhal insiste sur la destinée tragique de Julien par le plus que parfait « n’avait été » qui relègue Julien Sorel dans un passé révolu.

Mais c’est l’ironie de cette phrase, dans ce contexte tragique, qui peut surprendre.

En effet, Stendhal utilise ironiquement les deux sens du mot « tête » : le sens d’intelligence (aussi poétique) et le sens physique (elle allait tomber). Cette ironie souligne le regard distancié de Stendhal sur son personnage.

La mort de Julien Sorel est alors rapportée en une phrase elliptique :  « Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation. »

Les deux adverbes « simplement, convenablement» sont surprenants car ils ralentissent la phrase et viennent rompre la dramatisation attendue pour un tel moment.

II – Julien, un personnage ambigu

(De « L’avant-veille, il avait dit à Fouqué » à « ils te vendront ma dépouille mortelle« )

A – Un héros tragique

Le récit n’est pas linéaire et Stendhal revient en arrière pour évoquer au plus-que-parfait (« avait dit », « avait pris », « avait-il dit ») les dernières volontés de Julien.

Cette analepse (« L’avant-veille« ) suggère déjà que la destinée de Julien est accomplie, comme celle des héros tragiques.

A travers sa déclaration, Julien apparaît aussi digne qu’un héros ou qu’un sage stoïcien : « mais de la peur non on ne me verra point pâlir ».

L’antéposition du complément « de la peur » donne une certaine noblesse à la déclaration de Julien : « mais de la peur non on ne me verra point pâlir »

B – Julien, un personnage calculateur

Stendhal rapporte ensuite au discours direct les dernières volontés de Julien.

Ces derniers arrangements font voir un personnage devenu adulte et mature, soucieux de prévoir le futur de ceux qu’il aime comme l’atteste les verbes à l‘impératif qui s’adressent à Fouqué : « Emmène-les » , « Arrange-toi » .

Mais ces arrangements ont aussi un caractère plus inquiétant : elle font apparaître un personnage calculateur et arriviste.

Les verbes « enlevât », « Emmène-les » chosifient en effet les deux femmes qui ne sont perçues que comme des objets.

La répétition de la conjonction « pour que » (« il avait pris des arrangements d’avance, pour que« , « Arrange-toi pour que« ) et les verbes au futur (« elles tomberont », « se témoigneront », « seront ») dévoilent mise en scène réalisée par Julien sur sa propre mort.

Ce portrait froid et calculateur de Julien est accentué par le verbe « avait exigé »  qui dévoile le pouvoir qui régit son rapport aux femmes : « Julien avait exigé de Mme de Rênal le serment qu’elle vivrait pour donner des soins au fils de Mathilde. »

B – Julien, un personnage diabolique ?

Julien veut maîtriser les femmes mais il veut aussi maîtriser le destin en organisant l’enterrement de sa dépouille dans la grotte de Verrières.

Il perçoit la vie comme un cercle parfait puisqu’il souhaite reposer à Verrières, point de départ de son ambition démesurée comme le montre l’antithèse « petite grotte de la grande montagne » qui semble faire écho à sa propre destinée.

La grotte est un lieu romantique par excellence, qui symbolise le retrait du monde, le retour à la nature, mais aussi pour Julien le retour au bonheur trouvé dans la solitude au chapitre XII (« et je suis libre ! »)

Julien insiste sur la situation de surplomb de la grotte : « montagne« , « ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de France » : cette position en hauteur assimile Julien à un rapace ou à un ange déchu qui observe le monde de haut.

Le verbe « enflammé » annonce symboliquement les flammes de l’Enfer : « L’ambition a enflammé mon coeur« .

La phrase « Ils te vendront ma dépouille mortelle », avec le verbe « vendre » désacralise le corps.

Julien ironise même sur les congrégationnistes, sans aucune crainte de la religion : «  ces bons congréganistes de Besançon  font argent de tout »

Il apparaît ainsi jusqu’au bout comme un personnage cynique et anticlérical.

III – La surprenante ellipse de la mort de Julien

 (De « Fouqué réussit dans cette triste négociation » à « il vit entrer Mathilde« )

Ce passage de l’excipit est d’une originalité remarquable car Stendhal s’amuse avec le lecteur pour l’amener sur une fausse piste.

Les trois points de suspension (…) à la fin des paroles de Julien rapportées au discours direct laissent en effet penser que Julien va poursuivre ses instructions.

Mais Stendhal accélère spectaculairement le récit et projette le lecteur directement après la mort de Julien.

La phrase de transition fait en effet comprendre brutalement que Julien est déjà mort : « Fouqué réussit dans cette triste négociation ».

A l’évocation du « corps de son ami », le lecteur comprend définitivement que Julien a été exécuté et qu’il est décédé.

Cette ellipse est ambiguë et peut conduire à deux lectures opposées de la scène :

1 – Au premier abord, Stendhal souhaite créer un effet de saisissement chez le lecteur qui en s’attend pas à une mort si soudainement annoncée.

2 – Mais on peut aussi penser que Stendhal occulte le moment tant attendu de la mort de Julien comme s’il l’effaçait de l’histoire pour montrer l’inanité d’une vie ambitieuse.

IV – La mise en scène macabre de Mathilde

(De « il vit entrer Mathilde » à « marbres sculptés à grands frais en Italie« )

L’issue du roman n’est pas centrée sur la mort de Julien mais sur la mise en scène macabre menée par Mathilde de la Mole qui occupe désormais le premier plan.

Le caractère théâtral de Mathilde commence par la phrase « Il vit entrer Mathilde » qui donne l’impression que nous sommes au théâtre.

Le registre pathétique qui se rapporte à Mathilde (« se jeta à genoux », « courage surhumain », « yeux égarés », « mains tremblantes ») intensifie le caractère tragique de la scène.

L’agitation de Mathilde, qui transparaît dans les verbes d’action (« se jeta« , « lui donna« , « ouvrirent« , « marcher« , « avait placé« , « le baisait« , « suivit« ), contraste avec le silence et la pudeur de Fouqué, dont les actes sont marqués par la négation (« Fouqué n’eut pas le courage de parler ni de se lever (…) Fouqué tourna les yeux »).

Mathilde met en place une cérémonie macabre avec un décor lumineux (« Elle allumait plusieurs bougies ») et pose la tête de Julien sur une table de marbre dans un geste de dévotion.

Le champ lexical des obsèques « bougies » « marbre », « tombeau », « prêtres », « bières », « drapée », « cierges », « prêtres », « services des morts », « cérémonie » confère une atmosphère funèbre et religieuse à la scène.

Mais cette scène d’enterrement est une « étrange cérémonie », un adjectif décalé qui détruit l’intensité tragique de la scène et mène le lecteur à garder ses distances.

Mathilde reproduit le geste de Marguerite de Navarre qui avait enterré de ses propres mains la tête de son amant Boniface de la Mole, un ancêtre de Mathilde.

Ainsi, la cérémonie intimiste au départ, devient un véritable spectacle comme le montre le champ lexical de la foule (« toutes les habitants », « suivis », « attirés », « milliers de pièces »).

Les villageois sont comme des spectateurs « attirés par la singularité de cette étrange cérémonie ». Le terme « singularité » relève d’une appréciation esthétique inadaptée pour une cérémonie funèbre.

La grotte « ornée de marbres sculptés » devient artificielle, ce qui tranche avec son caractère initialement « sauvage ».

Mathilde crée un décor trop soigné voire pompeux sur lequel Stendhal porte un regard ironique.

La distribution de pièces et le champ lexical de l’économie («milliers de pièces », « cinq francs », « marbre », « grands frais »,) crée un décalage ironique avec le respect attendu au mort.

La solennité initiale est complètement brisée par la mention prosaïque du prix de la cérémonie (« à grands frais« ).

La plume satirique de Stendhal n’est jamais très loin : par ce champ lexical, l’auteur critique la puissance de l’argent dans une société matérialiste.

V – L’amour sincère de Mme de Rênal

Le dernier paragraphe du roman évoque avec pudeur et simplicité la mort de Mme de Rênal.

Ces quelques lignes qui clôturent le Rouge et le Noir tranchent avec la tonalité théâtrale qui précédait et éclipsent la douleur de Mathilde.

La quasi-simultanéité des décès de Julien et Mme de Rênal présente la mort de Louise de Rênal comme une conséquence naturelle de la mort de Julien, les unissant de manière posthume dans un mariage symbolique.

Cette union est accentuée par la juxtaposition de « Julien » et « elle » : « trois jours après Julien, elle mourut ».

Les assonances en (an) donnent une musicalité harmonieuse à ce dénouement : « Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfant» .

Après les déchirements de la vie, la mort apparaît comme une paix pour les personnages et semble les réunir.

Le rouge et le noir, fin du roman, conclusion

Stendhal réalise un excipit d’une grande originalité.

Il occulte les moments attendus par le lecteur – la mort du héros – pour mieux montrer l’inanité d’un destin dominé par l’ambition et la tromperie.

Mais il parvient à une situation d’équilibre en réunissant in fine les deux héros – Julien et Mme de Rênal – qui ont passé le roman, à s’éviter, à se rater et même à se détruire.

L’espace romanesque est pour Stendhal l’espace du mouvement, de l’ambition, et de l’insincérité de tous envers tous. C’est l’achèvement du roman qui rend possible le passage de l’illusion à la vérité.

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Le Rouge et le Noir, incipit [lecture linéaire]
Le Rouge et le Noir, chapitre 4 (portrait de Julien) [lecture linéaire]
Le Rouge et le Noir, chapitre 6 (rencontre amoureuse) [Lecture linéaire]
Le Rouge et le Noir, chapitre 9 (la conquête de la main) [lecture linéaire]
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Le Rouge et le Noir : résumé

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