Le Rouge et le Noir, incipit : lecture linéaire

le rouge et le noir stendhal incipitVoici une analyse linéaire de l’incipit du Rouge et le Noir, depuis le début du roman (chapitre 1) jusqu’à « Eh ! elle est à M. le maire » .

Incipit du Rouge et le Noir, lecture linéaire, introduction

Stendhal écrit Le Rouge et le Noir en 1830 et sous-titre son œuvre « Chroniques de 1830« .

Ce sous-titre souligne que c’est bien le siècle que Stendhal nous promet d’analyser dans ce roman.

Il analyse en effet son époque à travers le prisme d’une petite ville, Verrières, qui est le théâtre de l’ascension d’une nouvelle bourgeoisie industrielle qu’il décrit dans les premières pages de son roman.

(Voir mon analyse du Rouge et le Noir de Stendhal)

Problématique :

En quoi cet incipit du Rouge et le Noir annonce-t-il un roman à la fois réaliste et ironique ?

Annonce de plan linéaire :

Dès l’incipit du Rouge et le Noir, Stendhal pose les principes d’un roman réaliste (I) et porte un regard critique sur l’industrialisme qui forge une nouvelle société mais aussi un nouvel homme (II).

I – Un incipit réaliste

(de « La petite ville de Verrières » à « les façades de presque toutes les maisons de Verrières »)

 A – Le cadre du roman

(Le titre et la citation de Hobbes)

Le titre du premier chapitre – « Une petite Ville » – s’inscrit dans la logique du roman d’apprentissage. En effet, l’adjectif « petite » suggère que cette « petite ville » est le point de départ d’un itinéraire qui promet d’être ascendant.

La citation de Thomas Hobbes (« Put thousands together Less bad, But the cage less gay » – « Mettez ensemble par milliers les moins mauvais, mais la cage sera moins gaie » ), philosophe du XVIIème siècle, est probablement fantaisiste mais elle inscrit le roman dans le sillage du Léviathan, le livre majeur de Hobbes où l’auteur déclare que dans l’état de nature, « l’homme est un loup pour l’homme ».

Le choix d’une citation de Hobbes suggère donc dès le commencement la violence inhérente à l’homme que le roman va illustrer et expliciter.

La citation anglaise utilise des impératifs « Put » comme le protocole d’une expérience scientifique : cet impératif semble montrer le romancier au travail. Stendhal se propose de placer les hommes dans des situations extrêmes pour mieux les étudier.

La fin de la citation « But the cage less gay” (« mais la cage sera moins gaie ») place d’emblée Le Rouge et le Noir sous le signe de l’ironie et de la distance critique.

 B – Une esthétique réaliste

 (Les deux premiers paragraphes, jusqu’à « presque toutes les maisons de Verrières »)

Les deux paragraphes qui ouvrent le texte inscrivent d’emblée le roman dans le courant réaliste.

Le champ lexical de la géographie (« ville », « Verrières », « Franche-Comté », « Doubs », « du côté du nord », « Mulhouse ») et la mention des points cardinaux témoignent du souci d’une situation rigoureuse dans l’espace.

Néanmoins, Stendhal prend quelques libertés géographiques puisque son « Verrières » ne correspond pas parfaitement au village de Verrières-de-Joux en Franche-Comté manifestement moins grande que ne le dit Stendhal dans son roman.

Cela dit, les nombreux adjectifs qualificatifs et les expansions des noms manifestent le désir de donner une description exhaustive du réel, d’en montrer les moindres nuances, les moindres couleurs :  « Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges, s’étendant sur la pente d’une colline dont les touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités »

Les compléments circonstanciels de lieux (« à quelques centaines de mètres au-dessous de ces fortifications » et « du côté du nord par une haute montagne ») montrent le souci de structurer l’espace et de composer le paysage comme dans une peinture.

C – Une encyclopédie romanesque ?

 (Les deux premiers paragraphes, jusqu’à « presque toutes les maisons de Verrière »)

Stendhal se livre même dans cet incipit à une approche encyclopédique lorsqu’il utilise le type de texte informatif avec le présent de vérité générale : « c’est une des branches du Jura ».

Les nombreuses précisions topographiques rapprochent ces deux premiers paragraphes d’un atlas ou d’une encyclopédie.

Par exemple, le champ lexical des rivières (« torrent », «se précipite », « jeter », « Doubs ») relève d’une étude hydrographique du bassin du Doubs.

Le vocabulaire technique « cimes brisées » montre l’ambition presque scientifique du texte.

Stendhal inscrit également son roman dans le temps comme le souligne le chiasme (ABBA) « bâties jadis par les espagnols et maintenant ruinées». L’effet d’écho entre « jadis » et « maintenant » donne un cadre historique au récit.

Le complément circonstanciel de temps (« depuis la chute de Napoléon ») est un référent historique présent dans la mémoire des lecteurs de l’époque, ce qui renforce le réalisme du récit.

Après la description de la géographie physique de la ville de Verrières, Stendhal poursuit par la géographie humaine et l’économie.

Ainsi, le champ lexical de l’économie (« scies à bois », « industrie », « paysans », « bourgeois », « enrichi », « fabrique « , « toiles peintes ») évoque les changements sociologiques et économiques apportés par la première révolution industrielle.

C’est au développement du textile, évoquée dans « la fabrique des toiles peintes », que la ville de Verrières doit ses changements.

II – La critique de l’industrialisation

(De « À peine entre-t-on dans la ville » à «  »Eh ! elle est à M. le Maire »)

A – Un regard distant et critique

(De « À peine entre-t-on dans la ville » à « terrible en apparence »)

Dans le troisième paragraphe, Stendhal quitte l’objectivité de la description réaliste pour faire intervenir un regard distant et critique à l’égard de l’industrialisation.

Le pronom personnel « on » (« A peine entre-t-on dans la ville que l’on est étourdi par le fracas ») met fin à l’approche encyclopédique de la ville pour montrer l’interaction de la ville avec l’homme et la façon dont les machines perturbe le quotidien (« on est étourdi »).

Des modalisateurs mettent discrètement à distance les bienfaits de cette industrialisation en exprimant le point de vue du narrateur : « peut passer pour une des plus jolies villes de Franche-Comté », « un certain bien-être », « en apparence».

A travers ces modalisations, Stendhal montre sa distance critique vis-à-vis de l’industrialisation.

Son rôle d’écrivain est de traverser les apparences (« en apparence ») et de se défaire des mythes colportés par la révolution industrielle.

B – La critique du machinisme industriel

(De « Vingt marteaux pesants » à « qui séparent la France de l’Helvétie »)

La suite du troisième paragraphe décrit une ville industrielle froide et assourdissante, à l’opposé du tableau pittoresque de la ville du début du roman.

Le champ lexical de la machine crée un univers minéral et métallique : « machine », « marteaux », « roue », « clous », « morceaux » de fer.

L’artifice, l’ingénierie et le machinisme prennent le pas sur la nature et sur l’homme.

Le champ lexical du bruit (« fracas », « bruyante », « terrible » « pesant », « trembler », « coups de ces marteaux ») renforcés par les allitérations en (t) confèrent à ces machines un caractère monstrueux.

Le mot « terrible » ainsi que la mention du poids (« pesant », « retombant ») dessine un univers tragique où la chute est inévitable.

Les « jeunes filles fraîches et jolies » qui travaillent dans cette fabrique de clous donnent un caractère mythique et sacrificiel à cet univers industriel. Les jeunes filles rappellent en effet les enfants qui étaient tous les 9 ans sacrifiées et livrés au Minotaure par le roi Egée. Le monde industriel devient ainsi symboliquement un labyrinthe monstrueux.

Le champ lexical du nombre (« Vingt », « chacun de ses marteaux », « je ne sais combien », « milliers de clous ») suggère le gigantisme anxiogène de la fabrique.

L’adverbe « rapidement » qui précise le verbe « transformés » : « Les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous » donne un caractère inquiétant, presque fantastique au processus de production industrielle. Il s’agit d’un processus qui transforme le monde connu en un monde méconnaissable.

L’antithèse « belle » / « assourdit » (« à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens ») est ironique : elle dévoile que derrière la nouveauté de cette industrialisation se cache une agression de l’homme.

C – Un roman sociologique

(De  Si, en entrant à Verrières » à « Eh ! elle est à M. le maire »)

La dernière phrase de l’extrait prête un caractère sociologique à cet incipit.

En effet, le discours direct d’un habitant de Verrières donne l’impression qu’un chroniqueur relève les paroles précises d’un témoin : « Eh ! elle est à M. le maire ».

L’interjection « Eh ! » accentue la dimension réaliste.

La réponse de l’habitant de Verrières n’est pas anodine : en soulignant que la fabrique de clous appartient à M. le maire, Stendhal révèle la confusion, voire la collusion entre le pouvoir économique et politique dans la société industrielle.

Il met en évidence la formation d’une élite bourgeoise qui concentre les pouvoirs économiques et politiques.

L’ adjectif au suffixe péjoratif « un accent traînard » dévoile l’ironie de Stendhal à l’égard d’un peuple simple, manipulé et résigné.

Cette dernière phrase montre qu’un nouvel ordre social, avec ses privilèges, est en train de s’installer et les habitants de Verrières semblent l’accepter sans l’ombre d’une contestation.

Le Rouge et le Noir, incipit : conclusion

Cet incipit annonce les enjeux formels et thématiques du roman.

Stendhal place Le Rouge et le Noir dans une perspective réaliste mais n’exclut pas de porter un regard critique sur la société qu’il lui est donné d’observer.

Cette approche critique de la société annonce des écrivains comme Balzac ou Zola qui analysent la société comme dans un laboratoire.

Mais c’est surtout le style de Flaubert qui est annoncé par Stendhal avec cette ironie persistante et discrète qui sait garder une distance face au monde.

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Amélie Vioux

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