La Princesse de Clèves, le portrait dérobé : analyse linéaire

le portrait dérobé la princesse de clèvesVoici une lecture linéaire de la scène du portrait dérobé dans La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette.

L’extrait analysé va de « La Reine Dauphine faisait faire des portraits » jusqu’à « Et il se retira après ces paroles et n’attendit point sa réponse » (partie II de La Princesse de Clèves) .

Le portrait volé, lecture linéaire, introduction :

Mme de La Fayette publie La princesse de Clèves en 1678. Il s’agit d’un roman historique qui se déroule au XVIème siècle.

Dans la première partie de ce roman, Mme de Clèves rencontre le duc de Nemours. Les deux personnages se prennent de passion l’un pour l’autre. La Princesse de Clèves, déjà mariée et éduquée dans le respect de la vertu, a décidé de résister à tout prix à cette passion adultère.

(Pour réussir tes introduction, n’oublie pas d’aller lire ma fiche de lecture La Princesse de Clèves : analyse)

Problématique:

Comment Mme de La Fayette s’y prend-elle pour peindre l’âme humaine ?

Annonce du plan :

La scène du vol du portrait dans La Princesse de Clèves est un épisode romanesque qui s’inscrit dans la tradition du roman galant (I). Mais cet amour entre les personnages n’est qu’une illusion, un théâtre. En effet, derrière l’amour se cache l’amour-propre et Mme La Fayette, comme un moraliste, livre sa vision pessimiste de l’âme humaine (II).

I – Une scène de roman galant

(De « La reine dauphine faisait faire des portraits » à « il ne serait pas soupçonné plutôt qu’un autre » )

A – Un univers aristocratique

Ce passage permet le déploiement d’une scène de roman galant.

Le roman galant met en scène des personnages idéalisés dans un univers aristocratique.

Les personnages se caractérisent par leur grandeur d’âme et leur beauté, comme c’est le cas dans cet extrait («toutes les belles personnes de la cour», «elle était si belle» avec l’adverbe intensif hyperbolique « si » ).

On retrouve dans ce passage d’autres éléments qui s’inscrivent dans la tradition du roman galant :

♦ Le temps du texte : l’ « après-dîner» , c’est-à-dire un moment propice aux confidences et aux échanges amoureux dans le roman galant. Cette impression d’intimité est renforcée par le champ lexical du silence : «parlait bas», «dit tout bas»,  «n’attendit point sa réponse».

♦ Le champ lexical du sentiment est omniprésent dès le début de l’extrait : « amoureux», « les yeux attachés sur elle« , « la regarder« , «plaisir».

Ce champ lexical évolue puisqu’on constate une gradation ascendante dans les termes employés : le «plaisir» au fil du texte deviendra la «passion» à la fin de l’extrait.

♦ La princesse de Clèves a une relation aristocratique avec le peintre, proche de la relation vassal/suzerain comme en témoigne le parallélisme «ordonna» / «obéir». Mme de Clèves se rapproche ainsi de la belle dame sans merci, une dame exigeante et fière dans les romans médiévaux qui attend l’exploit d’un chevalier pour la conquérir.

♦ C’est exactement ce que fait M. de Nemours : en dérobant le portrait d’une femme mariée, il prend des risques, passe une épreuve comme un chevalier : « il ne put résister à l’envie de le dérober« .

Or, l’audace est un trait caractéristique du héros chevaleresque prêt à tout pour conquérir sa bien-aimée. M. de Nemours est ainsi représenté comme un amoureux courtois habité par la fine amor (Moyen-âge), un amour pur fondé sur la conquête d’une femme idéalisée.

B – Un monde régi par les apparences

Madame de la Fayette nous montre à tout instant que la cour est le lieu du paraître où, comme au théâtre, tout n’est que faux-semblant et illusion.

« La reine Dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour » : ces portraits miniatures donnent l’impression que les personnes sont entourées de miroir. Ces portraits sont le symbole de l’amour-propre dans un monde régi par les apparences.

De nombreuses phrases sont construites sur des oppositions qui soulignent la dichotomie entre l’être et le paraître:

♦ «Il ne laissait échapper aucune occasion de voir Mme de Clèves sans laisser néanmoins paraître qu’il les cherchât»

♦ «il en serait devenu amoureux quand il ne l’aurait pas été »

♦ «il craignait de laisser trop voir le plaisir qu’il avait à la regarder»

♦ «il ne serait pas soupçonné plutôt qu’un autre»

La Cour est un monde où règne la complexité, le double jeu et la dissimulation.

II – Le théâtre de l’amour

(De « Mme la dauphine était assise sur le lit » à « et n’attendit point sa réponse« )

A – Le vol du portrait

A y regarder de près, nous sommes même au théâtre dans ce texte, le théâtre de l’amour.

La scène du portrait dérobé s’apparente en effet à une scène de théâtre.

Le « rideau » derrière lequel se cache M. de Nemours est un décor théâtral (« Mme de Clèves aperçut par un des rideaux » )

Le champ lexical du regard est omniprésent : «aperçut», «vit», «il rencontra les yeux», «qu’elle eut vu», «si vous avez vu». Le regard souligne le lien amoureux mais fait aussi référence au spectacle.

Mme de La Fayette décrit précisément la position des objets et des personnages comme si elle était metteur en scène :

♦  Certaines expressions ressemblent à des didascalies de théâtre : Mme la Dauphine était assise sur le lit et parlait bas à Mme de Clèves.

♦ La multiplication des compléments circonstanciels montre le souci d’ancrer le passage dans un espace scénique : de Nemours le dos contre la table qui était au pied du lit.

Cette mise en scène intensifie la rencontre mais dévoile aussi une prise de distance parfois humoristique de Mme La Fayette avec ses deux personnages :

♦ Le personnage au départ héroïque et galant entre dans un schéma théâtral comique femme/amant/mari trompé.

♦ Mme la Dauphine en parlant «tout haut» crée un contraste entre le silence environnant et cette brusque interruption. On est proche d’un comique de situation.

Mme de Clèves n’apporte pas de réponse, ce qui crée une situation cocasse, comme si, absorbée par M de Nemours, elle négligeait de répondre à la Dauphine : « Mme de Clèves n’était pas peu embarrassée » .

A travers l’humour, Mme de La Fayette utilise le théâtre pour réaliser son véritable objectif : dépeindre la complexité des sentiments amoureux.

B – Une étude des sentiments amoureux

Cette scène de la disparition du portrait permet d’exprimer l’amour de manière allusive, indirecte, correspondant au style Précieux.

Ce style Précieux exprime en effet des choses simples par des formules raffinées et souvent complexes.

Cette complexité apparaît dans certaines constructions syntaxiques :

«il pensa [qu’il n’était pas impossible [qu’elle eut vu ce [qu’il venait de faire]]]» : l’enchâssement syntaxique de trois propositions subordonnées conjonctives montre un goût Précieux de la sophistication langagière.

Cette sophistication démontre la complexité de l’âme humaine, un labyrinthe dans lequel plusieurs chemins sont possibles et où l’on peut se perdre.

Le parallélisme de la phrase suivante montre bien cette bifurcation où, comme dans un labyrinthe, deux chemins sont possibles :
«[…] en le demandant publiquement, […], et en le lui demandant en particulier […]».
Mme de La Fayette nous invite à voir l’intériorité et les ressorts psychologiques de la Princesse de Clèves.

«Mme de Clèves n’était pas peu embarrassée» est une litote (figure de style consistant à dire moins pour laisser entendre davantage) qui suggère que la Princesse est très embarrassée.

C – Une vision janséniste de la nature humaine

(de « Mme de Clèves n’était pas peu embarrassée«  à « et n’attendit point sa réponse« )

Levant les masques, Mme de La Fayette dévoile les ressorts cachés de l’âme humaine. Car le véritable portrait de ce texte est bien celui de l’amour-propre.

Mme de La Fayette, après avoir fréquenté les salons Précieux, a été très influencée par le jansénisme, un courant du catholicisme du 17ème siècle qui prône une morale austère, rigoriste.

Dans cette scène du portrait dérobé, elle n’est pas neutre vis à vis de ses personnages : certains indices montrent qu’elle constate et condamne leur amour-propre et leur narcissisme.

Le champ lexical du sentiment ne doit ainsi pas faire oublier celui de la raison, plus important encore :
♦ «la raison voulait»;
♦ «elle jugea qu’il valait mieux»
♦ «lui accorder une faveur»;
♦ «en devinait la cause
»

Le calcul n’est pas absent chez les personnages comme en témoigne le raisonnement de la princesse de Clèves : «en le demandant publiquement, c’était apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, et, en le lui demandant en particulier, c’était quasi l’engager à lui parler de sa passion».

La princesse de Clèves fait une évaluation rationnelle des risques avant de décider de garder le silence.

Cette scène clé du portrait dérobé est d’ailleurs habitée par la figure du miroir, symbole de l’amour-propre. On se rend compte que beaucoup de mots ou expressions sont employés deux fois :

« n’était pas peu embarrassée« , « qui remarquait son embarras »
– « La raison voulait qu’elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement (…) et, en le lui demandant en particulier »
– « les sentiments« , « sa passion »
– « lui accorder une faveur qu’elle lui pouvait faire sans même qu’il sût même qu’elle la lui faisait« 
.

Ces effets de miroitements dans l’écriture montrent la puissance de l’amour-propre et du narcissisme que constate et condamne Mme de La Fayette.

La Princesse de Clèves, le portrait dérobé, conclusion 

La scène du portrait volé dans La princesse de Clèves résume tout le 17ème siècle.

Mme de La Fayette réécrit avec une certaine nostalgie cette scène d’un amour pur. Mais à la fin du XVIIème siècle, le romanesque galant passe un peu de mode. Des auteurs comme La Bruyère, et tous les auteurs classiques, adoptent comme Mme de La Fayette une démarche avant tout anthropologique : ils s’interrogent sur la nature humaine en étudiant la conduite et la psychologie des hommes.

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6 commentaires

  • J’ai une question du coup quelle image de l’amour Mme de la Fayette donne t-elle de l’amour?
    Je tiens a vous remerciez pour tous le travail que vous fournissez ! Merci encore

  • Je suis maintenant en terminale mais je reviens pour vous remercier infiniment pour votre site. Je suis tombé sur ce texte de la princesse de clèves en juin, ce qui n’était vraiment pas mon texte préféré, mais grâce à votre commentaire que j’avais travaillé j’ai obtenu 18 à l’oral ! franchement sans vous ça aurait juste été impossible, donc un merci n’est pas de trop !! 😉

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