le portrait dérobé la princesse de clèvesVoici une lecture analytique de la scène du portrait dérobé dans La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette.

L’extrait analysé va de « La Reine Dauphine faisait faire des portraits » jusqu’à « Et il se retira après ces paroles et n’attendit point sa réponse » (partie II de La Princesse de Clèves) .

Le portrait volé, introduction :

Mme de La Fayette publie La princesse de Clèves en 1678. Il s’agit d’un roman historique qui se déroule au XVIème siècle.

Dans la première partie de ce roman, Mme de Clèves rencontre le duc de Nemours. Les deux personnages se prennent de passion l’un pour l’autre. La Princesse de Clèves, déjà mariée et éduquée dans le respect de la vertu, a décidé de résister à tout prix à cette passion adultère.

Questions possibles à l’oral sur la scène du portrait dérobé :

♦ Quelle image Mme de La Fayette donne-t-elle de l’amour dans ce texte ?
♦ En quoi Mme de La Fayette se rapproche-t-elle des moralistes du XVII ème siècle ?
♦ Mme de La Fayette, romancière ou moraliste ?
♦ « Le monde entier est un théâtre » (Shakespeare) : en quoi cette scène du portrait dérobé illustre-t-elle ce propos ?
♦ Mme de La Fayette n’est-elle qu’une romancière Précieuse ?
♦ Comment Mme de La Fayette s’y prend-elle pour peindre l’âme humaine ?

Annonce du plan :

Le vol du portrait dans La Princesse de Clèves est un épisode romanesque qui s’inscrit dans la tradition du roman galant et de la Préciosité (I). Mais cet amour entre les personnages n’est qu’une illusion, un théâtre. En effet, derrière l’amour se cache l’amour-propre et Mme La Fayette, comme un moraliste, livre sa vision pessimiste de l’âme humaine (II).

I – Une scène de roman galant et précieux (Mme de la Fayette romancière)

La construction narrative rigoureuse de cet extrait (A) permet le déploiement d’une scène de roman galant (B) où les hommes et l’amour sont purs et idéalisés à la manière des romans Précieux (C).

A – La construction narrative

La scène du portrait volé est un épisode romanesque qui comprend toutes les caractéristiques du récit traditionnel :

♦ Une situation initiale : Mme la Dauphine vient passer l’après-dîner chez la Princesse de Clèves (1ère phrase).

♦ Une élément perturbateur : la présence de M. de Nemours rompt l’équilibre de la situation initiale.

♦ Une suite de péripéties :

1 – Mme la Dauphine demande à M. de Clèves un portrait qu’il avait de sa femme
2 – De Nemours dérobe le portrait
3 – Mme de Clèves l’aperçoit
4 – De Nemours demande à la Princesse de Clèves sa discrétion

♦ Un élément de résolution : « Et il se retira après ces paroles et n’attendit point sa réponse ».

♦ Une situation finale : retour à l’équilibre par le silence.

Transition : Cette construction narrative montre que la perturbation est le surgissement de la personne aimée (le duc de Nemours) ce qui place le lecteur dans l’univers – bien connu à l’époque – du roman galant.

B – Un roman galant

Le roman galant met en scène des personnages idéalisés dans un univers aristocratique.

Les personnages se caractérisent par leur grandeur d’âme et leur beauté, comme c’est le cas dans cet extrait («toutes les belles personnes de la cour», «si belle» avec l’adverbe intensif hyperbolique « si » ).

On retrouve d’autres éléments qui s’inscrivent dans la tradition du roman galant :

♦ Le temps du texte : l’ « après-dîner» , c’est-à-dire un moment propice aux confidences et aux échanges amoureux dans le roman galant. Cette impression d’intimité est renforcée par le champ lexical du silence : «parlait bas», «dit tout bas»,  «n’attendit point sa réponse».

♦ Le champ lexical du sentiment est omniprésent : « amoureux», «plaisir», «souhaitait», «envie», «tendrement aimé», «troublée», «pas peu embarrassée», «sentiments», «passion».
Ce champ lexical évolue puisqu’on constate une gradation ascendante dans les termes employés : le «plaisir» au fil du texte devient «passion».

♦ La princesse de Clèves a une relation aristocratique avec le peintre, proche de la relation vassal/suzerain comme en témoigne le parallélisme «ordonna»/ «obéir». Mme de Clèves se rapproche ainsi de la belle dame sans merci, une dame exigeante et fière dans les romans médiévaux qui attend l’exploit d’un chevalier pour la conquérir.

♦ C’est exactement ce que fait M. de Nemours : en dérobant le portrait d’une femme mariée, il prend des risques, passe une épreuve comme un chevalier, et la réussit. M. de Nemours évoque d’ailleurs «ce que j’ai osé faire» . Or, l’audace est un trait caractéristique du héros chevaleresque prêt à tout pour conquérir sa bien-aimée. M. de Nemours est ainsi représenté comme un amoureux courtois habité par la fine amor (Moyen-âge), un amour pur fondé sur la conquête d’une femme idéalisée.

♦ Le rideau «à demi fermé» précédé de la tournure restrictive «ne…que» trahit le jeu de la suggestion et du désir, caractéristiques du roman galant.

C – Une étude des sentiments amoureux

Mme de La Fayette est influencée par le courant littéraire et esthétique de la Préciosité.

La Préciosité est un mouvement du XVIIème siècle (1650-1660) qui privilégie les discours sur l’amour dans un langage raffiné voire sophistiqué.

Mme de La Fayette s’inscrit dans ce courant littéraire pour étudier les ressorts de l’amour. On retrouve ainsi dans la scène du portrait volé de nombreux éléments propres à la Préciosité :

♦ L’adverbe «tendrement» fait une référence à la Carte de Tendre (de Madeleine de Scudéry), carte imaginaire où les personnages traversent un pays dont les villes et fleuves portent le nom de sentiments amoureux. Cette carte du tendre retraçait ainsi les différentes étapes de la vie amoureuse selon les précieux de l’époque.

L’amour, thème de prédilection des précieuses,  est exprimé de manière allusive, indirecte, par des litotes (figure de style consistant à dire moins pour laisser entendre davantage). Par exemple, il est écrit «Mme de Clèves n’était pas peu embarrassée» pour suggérer qu’elle était très embarrassée. Ce style Précieux exprime donc des choses simples par des formules raffinées et souvent complexes.

♦ Cette complexité apparaît dans certaines constructions syntaxiques :

«il pensa [qu’il n’était pas impossible [qu’elle eut vu ce [qu’il venait de faire]]]» : l’enchâssement syntaxique de trois propositions subordonnées conjonctives montre un goût Précieux de la sophistication langagière.

Cette sophistication démontre la complexité de l’âme humaine, un labyrinthe dans lequel plusieurs chemins sont possibles et où l’on peut se perdre.

Le parallélisme de la phrase suivante montre bien cette bifurcation où, comme dans un labyrinthe, deux chemins sont possibles :
«[…] en le demandant publiquement, […], et en le lui demandant en particulier […]».
Mme de La Fayette nous invite à voir l’intériorité et les ressorts psychologiques de Mme de Clèves.

Transition : En explorant la psychologie amoureuse dans le cadre d’un roman galant, Mme de La Fayette se conforme aux exigences des lecteurs de l’époque. Mais cette scène romanesque du portrait volé est avant tout une scène de théâtre où l’amour est le masque de l’amour-propre. Mme de La Fayette romancière laisse place à une Mme de La Fayette moraliste.

II – Une fine analyse de la nature humaine (Mme de La Fayette moraliste)

A y regarder de près, nous sommes au théâtre dans ce texte, celui de la cour (A) et celui de l’amour (B). Levant les masques, Mme de La Fayette dévoile les ressorts cachés de l’âme humaine : l’amour-propre (C).

A – Le théâtre de la cour

Cette scène du portrait dérobé s’apparente à une scène de théâtre.

Les circonstances du récit répondent tout d’abord parfaitement aux règles du théâtre classique : unité de lieuchez elle», «dans ce même lieu»), unité de temps ce jour-là») et unité d’action (le portrait dérobé).

Ensuite, la cour est le lieu du paraître où, comme au théâtre, tout n’est que faux-semblant et illusion.

De nombreuses phrases sont construites sur des oppositions qui soulignent cette dichotomie entre l’être et le paraître:

♦ «Il ne laissait échapper aucune occasion de voir Mme de Clèves sans laisser néanmoins paraître qu’il les cherchât»

♦ «Il en serait devenu amoureux quand il ne l’aurait pas été»

♦ «Une faveur qu’elle lui pouvait faire sans qu’il sut même qu’elle la lui faisait»

B – Le théâtre de l’amour

Le champ lexical du regard est omniprésent : «voir Mme de Clèves», «yeux attachés sur elle», «laisser trop voir», «la regarder», «pour le voir», «lorsqu’il vit», «aperçut», «vit», «il rencontra les yeux», «qu’elle eut vu», «si vous avez vu». Le regard souligne le lien amoureux mais fait aussi référence au spectacle.

Le « rideau » derrière lequel se cache M. de Nemours est un décor théâtral.

Mme de La Fayette décrit précisément la position des objets et des personnages comme si elle était metteur en scène :

♦  Certaines expressions ressemblent à des didascalies de théâtre : «Mme la Dauphine était assise sur le lit et parlait bas à Mme de Clèves» .

♦ La multiplication des compléments circonstanciels montre le souci d’ancrer le passage dans un espace scénique : « de Nemours le dos contre la table qui était au pied du lit» .

Cette mise en scène intensifie la rencontre mais dévoile aussi une prise de distance parfois humoristique de Mme La Fayette avec ses deux personnages :

♦ Le personnage au départ héroïque et galant entre dans un schéma théâtral comique femme/amant/mari trompé: «il ne put résister à l’envie de le dérober à un mari qu’il croyait tendrement aimé».

♦ Mme la Dauphine en parlant «tout haut» crée un contraste entre le silence environnant et cette brusque interruption. On est proche d’un comique de situation. Mme de Clèves n’apporte pas de réponse, ce qui crée une situation cocasse, comme si, absorbée par M de Nemours, elle négligeait de répondre à la Dauphine.

Transition : A travers l’humour, Mme de La Fayette utilise le théâtre pour réaliser son véritable objectif : dépeindre l’âme humaine.

C – Une vision janséniste de la nature humaine

Le véritable portrait de ce texte est bien celui de l’amour-propre.

Mme de La Fayette, après avoir fréquenté les salons Précieux, a été très influencée par le jansénisme, un courant du catholicisme du 17ème siècle qui prône une morale austère, rigoriste.

Dans cette scène du portrait dérobé, elle n’est pas neutre vis à vis de ses personnages : certains indices montrent qu’elle constate et condamne leur amour-propre et leur narcissisme.

Le champ lexical du sentiment ne doit ainsi pas faire oublier celui de la raison, plus important encore :
♦ «il craignait»;
♦ «tout le monde dit son sentiment» (« sentiment » est un terme polysémique – ayant plusieurs sens – qui signifie ici avis);
♦ «il pensa»;
♦ «remarqua» (sens intellectuel);
♦ «la raison»;
♦ «elle jugea» .

Le calcul n’est pas absent chez les personnages comme en témoigne ce raisonnement de M. de Nemours : «il pensa que parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu’un autre». M. de Nemours fait une évaluation rationnelle des risques avant de se lancer.

De surcroît, La princesse de Clèves a deux portraits d’elle, comme si elle était entourée de miroirs. Ces portraits, qui se démultiplient, sont les symboles de l’amour-propre.

La scène du portrait dérobé est d’ailleurs habitée par la figure du miroir. On se rend compte que beaucoup de mots ou expressions sont employés deux fois : «attach[és]» , «devin[er]», embarras[sée]», «quasi» , «bas», «tout le monde». Ces effets de miroitements, y compris dans l’écriture elle-même, montrent la puissance de l’amour-propre et du narcissisme que constate et condamne Mme de La Fayette.

La Princesse de Clèves, le portrait dérobé, conclusion 

La scène du portrait volé dans La princesse de Clèves résume tout le 17ème siècle.

Mme de La Fayette réécrit avec une certaine nostalgie cette scène d’un amour pur. Mais à la fin du XVIIème siècle, le romanesque galant passe un peu de mode. Des auteurs comme La Bruyère, et tous les auteurs classiques, adoptent comme Mme de La Fayette une démarche avant tout anthropologique : ils s’interrogent sur la nature humaine en étudiant la conduite et la psychologie des hommes.

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  4 commentaires à “La Princesse de Clèves, le portrait dérobé : analyse”

  1.  

    Je suis maintenant en terminale mais je reviens pour vous remercier infiniment pour votre site. Je suis tombé sur ce texte de la princesse de clèves en juin, ce qui n’était vraiment pas mon texte préféré, mais grâce à votre commentaire que j’avais travaillé j’ai obtenu 18 à l’oral ! franchement sans vous ça aurait juste été impossible, donc un merci n’est pas de trop !! 😉

  2.  

    J’ai une question du coup quelle image de l’amour Mme de la Fayette donne t-elle de l’amour?
    Je tiens a vous remerciez pour tous le travail que vous fournissez ! Merci encore

  3.  

    merci 😉

  4.  

    bonjour Amélie

    je suis en premiére es, et j’ai un commentaire a redigé par rapport a la mort de mr de cleves

    et j’ai besoin d’aide

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