La Princesse de Clèves, partie IV, scène d’espionnage amoureux : analyse linéaire

princesse de clèves partie 4 scène des rubansVoici une lecture linéaire du passage où le duc de Nemours espionne la Princesse de Clèves à Coulommiers (dite la scène des palissades ou la scène des rubans).

Cet extrait est tiré de la quatrième partie du roman, à partir de « les palissades étaient fort hautes » jusqu’à « ni imaginé par nul autre amant » .

La scène d’espionnage, introduction

La Princesse de Clèves (1678) est un roman historique qui s’inscrit au sein de la cour raffinée d’Henri II.

Cette œuvre cherche à restituer la vérité d’une époque, et, plus profondément, à dépeindre une vérité universelle : celle du cœur, dont Madame de La Fayette analyse les transports avec une finesse psychologique inédite dans les romans de l’époque.

Sa subtilité est caractéristique de l’écriture précieuse.

Le roman narre les tourments amoureux de la sublime et chaste Princesse de Clèves, tombée amoureuse du duc de Nemours, aristocrate aussi séduisant que menaçant pour sa vertu.

Dans cet extrait, tiré de la quatrième partie de La Princesse de Clèves, l’amant audacieux observe son aimée sans qu’elle ne le sache, et tout en ignorant qu’un envoyé de l’époux trompé l’épie.

« Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu’on ne pût entrer ; en sorte qu’il était assez difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins ; sitôt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démêler où était Madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes ; et, en se glissant le long des palissades, il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait Madame de Clèves. Il vit qu’elle était seule ; mais il la vit d’une si admirable beauté, qu’à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés.
Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelque temps, et qu’il avait donnée à sa sœur, à qui madame de Clèves l’avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à Monsieur de Nemours. Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau et s’en alla proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de Monsieur de Nemours ; elle s’assit, et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.
On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait ; la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait, c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Problématique :

Comment cette scène d’espionnage amoureux souligne-t-elle l’intense passion amoureuse qui lie la Princesse de Clèves et le duc de Nemours ?

Annonce du plan :

Après s’être discrètement approché de la fenêtre de la princesse de Clèves (I), le duc de Nemours l’observe dans une intimité où elle témoigne son amour pour lui (II et III). Le narrateur insiste alors sur l’intensité de la passion du duc (IV).

I –  Une princesse inaccessible

(De « Les palissades étaient fort hautes » à « pour voir ce que faisait Madame de Clèves. »)

Le début de ce passage souligne d’emblée l’infranchissabilité du jardin de la princesse, avec la présence des palissades et l’adverbe intensif « fort » : « Les palissades étaient fort hautes ».

On peut voir dans cette infranchissabilité le symbole d’un amour inaccessible.

L’intrusion en est presque sur le point d’échouer (« il était assez difficile de se faire passage» ),  ce qui constitue l’une des rares scènes d’action dans ce roman de la parole et de la vue.

L’adverbe « néanmoins » souligne ainsi la prouesse du duc : « Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins ».

Cette tonalité épique assimile le duc de Nemours à un amant courtois qui surmonte les obstacles pour approcher son aimée.

L’adverbe temporel « sitôt » restitue la hâte de l’amant, qui, grâce à son amour, semble bénéficier d’un discernement qui le guide vers la princesse : « sitôt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démêler où était Madame de Clèves. »

La Princesse de Clèves est d’emblée associée à la lumière, comme auréolée par l’amour du duc : « Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet ».

L’allitération en « t » dans « toutes les fenêtres en étaient ouvertes » semble faire entendre les battements de coeur du duc, restituant son émotion.

Les fenêtres ouvertes suggèrent que la princesse est désormais accessible à la rencontre amoureuse.

Le narrateur souligne le trouble amoureux du duc tout en nouant une complicité avec le lecteur, grâce à la tournure impersonnelle « il est aisé de se représenter » : « il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter. »

Mais le duc « se rangea » derrière une fenêtre faisant usage de « porte« . La porte symbolise de nouveau l’inaccessibilité de la princesse.

Il – Dans son intimité, la princesse de Clèves révèle son amour pour le duc

(De « Il vit qu’elle était seule » à « pour avoir été à Monsieur de Nemours »)

L’anaphore en « il vit » (« il vit beaucoup de lumières« , « il vit qu’elle était seule« , « il la vit« ) est redoublée par le polyptote « vit, vue », qui souligne le plaisir à voir du duc, fasciné par « une si admirable beauté ».

Le plaisir de la vue est tel que le duc peine à être « maître du transport » qui le bouleverse : le cœur est indomptable et les manifestations physiques de la passion font perdre le contrôle de soi.

La chaleur qui règne (« Il faisait chaud ») peut se lire comme une hypallage : la chaleur serait plutôt celle qui brûle le cœur du duc, face à la demi-nudité de la princesse : « elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge ».

L’érotisme de cette scène, renforcé par l’adverbe « confusément », est unique dans ce roman de cour raffiné : « ses cheveux confusément rattachés » .

L’imparfait de description forme le tableau charmant d’une princesse  : « elle était sur le lit« , « il y avait plusieurs corbeilles« .

Les occupations intimes de la princesse de Clèves révèlent son amour pour le duc, puisqu’elle manipule des rubans « des mêmes couleurs qu[e le duc] avait portées au tournoi. »

L’évocation du tournoi crée un parallèle avec les romans courtois : le duc de Nemours s’apparente à un chevalier du Moyen-âge qui défend les couleurs de sa dame.

La « canne des Indes », sur laquelle la princesse dispose des rubans, pourrait constituer un symbole phallique, dans une scène évoquant discrètement la littérature libertine. Mais il s’agit surtout d’une preuve d’amour : la princesse n’a pas accès au duc de Nemours, mais seulement à un des objets de celui qu’elle aime.

Le narrateur se plait à créer un parallélisme entre la princesse et le duc. En effet, plus tôt dans le roman, le duc de Nemours a dérobé le portrait de la princesse de Clèves. Le narrateur révèle ici que la princesse a dérobé à son tour la canne du duc. Cet effet de miroir souligne la réciprocité du sentiments amoureux.

III – La Princesse de Clèves contemple le tableau du duc

(De « Après qu’elle eut achevé » à « seule peut donner »)

Le portrait de la princesse est élogieux : elle est pleine de « grâce » et de « douceur« . Il est intéressant de remarquer que ce sont les « sentiments qu’elle avait dans le coeur » qui se répandent sur son visage : c’est donc son amour pour le duc de Nemours qui la rend belle.

Ce passage descriptif constitue ainsi un éloge du sentiment amoureux qui transfigure l’individu. Le « flambeau » tenu par la princesse pourrait représenter le feu amoureux qui l’anime.

L’intimité de la scène garantit l’absence d’artifice : ne se sachant pas observée, la princesse de Clèves laisse transparaître ses véritables sentiments. Le duc de Nemours et le lecteur peuvent ainsi voir le cœur de la princesse dans sa nudité et sa vérité.

On observe dans ce passage une gradation des objets : la princesse manipule d’abord les rubans, la canne des Indes, puis s’approche du « portrait de Monsieur de Nemours« . Cette gradation peut symboliser l’amour croissant que la princesse porte au duc. mais aussi l’inaccessibilité de l’être aimé.

La « rêverie » de la princesse est une litote par laquelle le narrateur révèle l’amour de la princesse. Ce terme permet de garder une part de mystère : la passion de la princesse n’est que suggérée.

IV – L’intense passion du duc de Nemours

(De « On ne peut exprimer » à « nul autre amant »)

L’émoi amoureux du duc est tel qu’il est ineffable : « On ne peut exprimer ce que sentir Monsieur de Nemours ». Le narrateur reconnait son incapacité à restituer la liesse de Monsieur de Nemours, inscrivant cette scène dans une intensité qui va au delà des mots.

De nouveau, l’anaphore en « voir », redoublée par le polyptote « voir, voyait », souligne l’intensité de la vision amoureuse.

L’enchâssement de propositions restitue la complexité de cette scène amoureuse où chacun s’abîme dans la contemplation de l’autre, sans jamais que les regards ne se croisent : « la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait » . La sophistication de la phrase est propre à l’écriture précieuse.

L’hyperbole « dans le plus beau lieu du monde » participe au caractère idéal de cet instant qui se déroule au « milieu de la nuit« , moment chargé de fantasmes et d’interdit.

Ce bonheur amoureux est paroxystique comme le souligne la négation : « ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. ».

La Princesse de Clèves, la scène d’espionnage nocturne, Conclusion

Cette scène voyeuriste joue avec les limites de la bienséance précieuse. Son érotisme voilé cherche à troubler le lecteur, autant qu’il souligne l’intense passion amoureuse qui relie la princesse de Clèves et le duc de Nemours.

La contemplation presque religieuse à laquelle les deux personnages se livrent montre à quel point l’amour est lié à la vue.

L’ironie profonde de cette scène tient au fait que le duc croit voir sans être vu ; or il est lui-même vu, sans le savoir, par le gentilhomme envoyé par Monsieur de Clèves.

Cette scène, malgré sa douceur, précipite donc la suite tragique de ce roman moral où la passion est représentée comme un risque pour la vertu.

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