Le Malade Imaginaire, Molière : acte I scène 1

Voici une analyse linéaire de la scène d’exposition du Malade imaginaire de Molière.

L’acte I scène 1 est étudié ici en intégralité.

Le Malade imaginaire, acte I scène 1 : introduction

Molière est l’un des plus grands dramaturges français, célèbre pour ses comédies de caractère, qui dénoncent des défauts humains à travers des personnages excessifs : L’Avare, Le Misanthrope, Les précieuses ridicules

Dans un XVIIème siècle marqué par l’idéal classique de l’honnête homme, Molière dénonce les excès des passions qui créent le chaos social et familial.

Le Malade Imaginaire, dernière pièce de Molière jouée en 1673, est une comédie-ballet en trois actes séparés par des intermèdes.

Elle met en scène Argan, un père de famille hypocondriaque qui veut marier sa fille Angélique avec un jeune médecin pédant, Thomas Diafoirus. (voir la fiche de lecture pour le bac de français du Malade imaginaire)

La pièce s’ouvre sur un prologue destiné à saluer les exploits militaires du roi. Nous nous situons ici juste après ce prologue, dans l’acte I scène 1 où commence véritablement la pièce.

Argan, le malade imaginaire, apparaît seul sur scène.

Texte étudié : acte I scène 1

ARGAN, assis, une table devant lui, comptant des jetons les parties de son apothicaire.

Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt ; trois et deux font cinq. « Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient, pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur. » Ce qui me plaît de monsieur Fleurant, mon apothicaire, c’est que ses parties sont toujours fort civiles. « Les entrailles de monsieur, trente sols. » Oui ; mais, monsieur Fleurant, ce n’est pas tout que d’être civil ; il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement ! Je suis votre serviteur, je vous l’ai déjà dit ; vous ne me les avez mis dans les autres parties qu’à vingt sols ; et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. « Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l’ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, trente sols. » Avec votre permission, dix sols. « Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif et somnifère, composé pour faire dormir monsieur, trente-cinq sols. » Je ne me plains pas de celui-là ; car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize, et dix-sept sols six deniers. « Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l’ordonnance de monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de monsieur, quatre livres. » Ah ! monsieur Fleurant, c’est se moquer : il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s’il vous plaît. Vingt et trente sols. « Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer monsieur, trente sols. » Bon, dix et quinze sols. « Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de monsieur, trente sols. » Dix sols, monsieur Fleurant. « Plus, le clystère de monsieur, réitéré le soir, comme dessus, trente sols. » Monsieur Fleurant, dix sols. « Plus, du vingt-septième, une bonne médecine, composée pour hâter d’aller et chasser dehors les mauvaises humeurs de monsieur, trois livres. » Bon, vingt et trente sols ; je suis bien aise que vous soyez raisonnable. « Plus, du vingt-huitième, une prise de petit lait clarifié et dulcoré pour adoucir, lénifier, tempérer et rafraîchir le sang de monsieur, vingt sols. » Bon, dix sols. « Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoar, sirop de limon et grenades, et autres, suivant l’ordonnance, cinq livres. » Ah ! monsieur Fleurant, tout doux, s’il vous plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade : contentez-vous de quatre francs, vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc que, de ce mois, j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et, l’autre mois, il y avoit douze médecines et vingt lavements. Je ne m’étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l’autre. Je le dirai à monsieur Purgon, afin qu’il mette ordre à cela. Allons, qu’on m’ôte tout ceci. (Voyant que personne ne vient, et qu’il n’y a aucun de ses gens dans sa chambre.) Il n’y a personne. J’ai beau dire : on me laisse toujours seul ; il n’y a pas moyen de les arrêter ici. (Après avoir sonné une sonnette qui est sur la table.) Ils n’entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin. Point d’affaire. Drelin, drelin, drelin. Ils sont sourds… Toinette. Drelin, drelin, drelin. Tout comme si je ne sonnois point. Chienne ! coquine ! Drelin, drelin, drelin. J’enrage. (Il ne sonne plus, mais il crie.) Drelin, drelin, drelin. Carogne, à tous les diables ! Est-il possible qu’on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin drelin, drelin. Voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin ! Ah ! mon Dieu ! Ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin 

Problématique

La première scène d’une pièce est généralement une scène d’exposition. L’acte I scène 1 du Malade imaginaire remplit-elle cette fonction ? Que nous apprend-elle sur le nœud à venir ?

Annonce de plan linéaire

Nous verrons dans un premier temps que cette première scène permet d’exposer le personnage principal de cette pièce, Argan, qui correspond au type théâtral du vieux barbon de comédie.

Dans un second temps, nous étudierons la satire de la médecine présente dès cette scène d’exposition.

I – Argan : le type théâtral du vieux barbon de comédie

De « Trois et deux font cinq » jusqu’à « ses parties sont toujours fort civiles ».

Le nom Argan inscrit d’emblée le personnage dans le domaine médical.

L’huile de l’argan est en effet connue pour ses vertus curatives. Ainsi, rien que par son nom, Argan représente déjà le type du malade imaginaire.

La didascalie initiale indique qu’Argan est « assis », donc statique. Cette posture symbolise le personnage du vieux barbon autour duquel vont se mouvoir les autres personnages.

Le champ lexical du nombre « comptant », « trois », « deux », « cinq » « dix », « vingt » dévoilent un personnage obsédé par la comptabilité. Il rejoint ainsi également le type comique de l’avare.

Ce caractère obsessionnel transparaît dans la répétition : « Trois et deux font cinq ». Ce comique de répétition inscrit la pièce dans le registre comique.

Argan, qui est seul sur scène, imite son apothicaire Monsieur Fleurant, comme l’indique l’ouverture des guillemets : « Plus, du vingt-quatrième… ». Il mène un dialogue fictif avec monsieur Fleurant (« Ah monsieur Fleurant c’est se moquer »).

Ce dialogue fictif suggère déjà qu’Argan est l’auteur et le metteur en scène de sa propre maladie puisque c’est lui qui écrit et dit le texte des médecins dans cette scène.

Le nombre, « Plus du vingt-quatrième », crée un effet de miroir entre le patient et son apothicaire : tous deux sont obsédés par la comptabilité.

II – Une satire de la médecine

De « Les entrailles de Monsieur, trente sols » à la fin de la scène 1.

Molière profite du discours rapporté de l’apothicaire pour se moquer de la médecine de son époque.

En effet, les effets de rime (« détersif » / « soporatif» ou « purgative et corroborative« ), les allitérations ( comme l’allitération en « s » « casse récente avec séné levantin« ), les effets de paronomase (proximité de sons) entre « clystère » et « catholicon» montrent que le langage de Monsieur Fleurant est plus poétique que médical ou rationnel.

Ces sonorités poétiques placent également la pièce dans le sillage de la comédie-ballet sensée distraire et donner un rythme chantant.

Monsieur Fleurant fixe les prix d’une façon qui relève plus du commerce que de la médecine : « Les entrailles de monsieur, trente sols ». En mettant en apposition les organes d’Argan et un prix, on a l’impression que le médecin ne guérit pas les corps mais en évalue le prix.

Argan renforce lui-même cet effet : « Trente sols un lavement !». Le médicament est avant tout caractérisé par son prix et non par ses effets.

Le champ lexical de l’économie et de l’argent (« sols », « plus », « deniers », « livres » ) rappelle que l’apothicaire est avant tout un marchand, un commerçant.

Argan évoque lui-même le « langage d’apothicaire » qui crée une dissymétrie entre la valeur des choses et leur prix « et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ».

Monsieur Fleurant est un comptable comme le montre l’adverbe « Plus » et l’énumération « catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres » destinée à faire l’inventaire des médicaments prescrits.

L’énumération ternaire des soins « balayer, laver et nettoyer » relève plus du comique que de la médecine et de la science.

Argan par « Avec votre permission, dix sols » transforme la relation médecin-patient en une relation vendeur-client.

Argan évalue d’ailleurs les effets des médicaments comme un client satisfait du produit qu’il vient d’acheter : « Je ne me plains pas de celui-là car il me fit bien dormir ».

À travers le champ lexical du corps qui se poursuit dans le texte (« bas-ventre », « bile », « vents », « humeurs », « sang ») et à la classification en parties (« du vingt-sixième », « du vingt-septième », « du vingt-huitième » etc.), Molière donne l’impression que le corps d’Argan est démembré.

Son corps semble être traité comme une machine, avec ses rouages (« les humeurs », « le sang »).

La mention aux « humeurs » et au « sang » permet à Molière de se moquer de la fascination du XVIIème siècle pour la théorie des humeurs.

Les parties du corps évoquées ne sont pas choisies par hasard : le « bas-ventre » et les « vents » font référence à des parties non nobles du corps et placent la scène sous l’égide de la farce.

Les phrases sont très longues, composées d’expansions enchâssées (« Plus, du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d’aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres.» ) et d’un vocabulaire médical spécialisé ce qui donne une impression de profusion propre au style de Rabelais ,et place la pièce dans le registre comique.

Le champ lexical de l’argent, omniprésent tout au long de la scène, fait la satire de la médecine qui est tout – poésie, illusion, commerce – sauf de la science.

La tirade supposée de Monsieur Fleurant : « Plus une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoar, sirop de limon et grenades, et autres » évoque d’ailleurs des fruits exotiques et met en place un imaginaire utopique où la parole médicale semble être dotée de pouvoirs magiques.

Mais cette illusion est ramenée à la réalité par le comique de mots de la réplique d’Argan : « si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade ».

Argan fait surgir ici un paradoxe. En effet, le verbe « vouloir » dans la réplique « on ne voudra plus être malade » suppose que la maladie est un choix, ce qui transforme la thérapie en loisir ou même en plaisir.

Le champ lexical du nombre sature la suite du texte (« quatre francs, vingt et quarante sols », « une, deux , trois… », « douze médecines », « vingt lavements »). Il montre que la médecine n’est pas envisagée à travers la qualité de ses traitements mais à travers leur quantité.

La périphrase « tout ceci » dans « Allons qu’on m’ôte tout ceci » résonne d’ailleurs comme un aveu : le médicament n’est qu’une masse informe, inutile.

Argan décide ensuite d’appeler sa servante. Mais le bruit de la sonnette, signalé dans la didascalie, est insuffisant pour Argan. Il va donc mimer la sonnette par la répétition du son « Drelin, drelin, drelin ». Le personnage en devient un pantin farcesque.

La gradation des interjections « Chienne ! coquine ! (…) Carogne » avec les effets d’allitération en [k] créent des effets sonores chaotique qui relèvent de la comédie et de la farce.

Le Malade imaginaire, acte I scène 1 : conclusion

L’acte I scène 1 du Malade imaginaire est bien une scène d’exposition.

Si elle n’expose pas le nœud de l’intrigue, elle pose le climat, le genre et le type principal de la pièce. Molière campe son personnage de comédie et dresse déjà la satire de la médecine.

Les mésaventures d’Argan vont faire rire le spectateur mais aussi susciter l’interrogation philosophique, rassemblant ainsi les vertus d’une pièce classique : plaire et instruire.

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Qui suis-je ?

Amélie Vioux

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