Le malade imaginaire, Molière, acte I scène 7 : lecture linéaire

le malade imaginaire acte I scène 7Voici un commentaire linéaire
 de l’acte I scène 7 du Malade imaginaire de Molière.

La scène 7 de l’acte 1 est analysée ici en intégralité.

Le malade imaginaire, acte I scène 7, introduction

Molière est l’un des plus célèbres homme de théâtre français.

Au 17ème siècle, alors que la tragédie s’affirme comme le genre théâtral suprême, il sut conférer à la comédie une richesse et un prestige inédits.

Ses pièces comiques aux personnages caricaturaux amusent les spectateurs mais ont aussi une ambition sociale et morale : elles révèlent les travers humains et interrogent la société.

Le malade imaginaire est la dernière pièce de Molière, jouée en 1673.

Le personnage principal de cette comédie-ballet, Argan, est un hypocondriaque dont la folie des médecins met en péril sa santé et sa famille. (Voir la fiche de lecture du Malade imaginaire pour le bac de français)

Dans l’acte I scène 7, manipulé par son épouse Béline, Argan tente de lui léguer ses biens au détriment de ses enfants.

Extrait étudié

ARGAN.- Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siège, s’il vous plaît. Ma femme m’a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l’ai chargée de vous parler, pour un testament que je veux faire.

BÉLINE.- Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.

LE NOTAIRE.- Elle m’a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j’ai à vous dire là-dessus, que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.

ARGAN.- Mais pourquoi ?

LE NOTAIRE.- La coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourrait faire ; mais à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c’est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l’avantage qu’homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l’un à l’autre, c’est un don mutuel entre vifs ; encore faut-il qu’il n’y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l’un d’eux, lors du décès du premier mourant.

ARGAN.- Voilà une coutume bien impertinente, qu’un mari ne puisse rien laisser à une femme, dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J’aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.

LE NOTAIRE.- Ce n’est point à des avocats qu’il faut aller, car ils sont d’ordinaire sévères là-dessus, et s’imaginent que c’est un grand crime, que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d’autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes ; qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n’est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d’une affaire, et trouver des moyens d’éluder la coutume, par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses, autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sou de notre métier.

ARGAN.- Ma femme m’avait bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s’il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ?

LE NOTAIRE.- Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d’obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration, que ce qu’ils en ont fait n’a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l’argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.

BÉLINE.- Mon Dieu, il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

ARGAN.- Mamie !

BÉLINE.- Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre…

ARGAN.- Ma chère femme !

BÉLINE.- La vie ne me sera plus de rien.

ARGAN.- Mamour !

BÉLINE.- Et je suivrai vos pas, pour vous faire connaître la tendresse que j’ai pour vous.

ARGAN.- Mamie, vous me fendez le cœur. Consolez-vous je vous en prie.

LE NOTAIRE.- Ces larmes sont hors de saison, et les choses n’en sont point encore là.

BÉLINE.- Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c’est qu’un mari, qu’on aime tendrement.

ARGAN.- Tout le regret que j’aurai, si je meurs, mamie, c’est de n’avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m’avait dit qu’il m’en ferait faire un.

LE NOTAIRE.- Cela pourra venir encore.

ARGAN.- Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais par précaution je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j’ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l’un par Monsieur Damon, et l’autre par Monsieur Gérante.

BÉLINE.- Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites-vous qu’il y a dans votre alcôve ?

ARGAN.- Vingt mille francs, mamour.

BÉLINE.- Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ?

ARGAN.- Ils sont, mamie, l’un de quatre mille francs, et l’autre de six.

BÉLINE.- Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien, au prix de vous.

LE NOTAIRE.- Voulez-vous que nous procédions au testament ?

ARGAN.- Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.

BÉLINE.- Allons, mon pauvre petit fils.

Problématique

Comment les stratégies financières qu’Argan veut mettre en œuvre pour léguer sa fortune à Béline révèlent-elles l’hypocrisie de Béline et la dépravation morale d’une société régie par l’argent ?

Annonce de plan linéaire

Dans une première partie, du début de la scène à « comment je pourrais faire. », le notaire de Béline explique à Argan qu’il ne peut établir de testament favorable à son épouse.

Puis, dans une deuxième partie, de « Ce n’est point à des avocats » à « payables au porteur. », le notaire de Béline expose à Argan les stratégies financières à mettre en œuvre pour établir le testament qu’il souhaite.

Enfin, dans une troisième partie, de « Mon Dieu ! » à la fin de la scène, Béline manifeste une tendresse intéressée à l’égard d’Argan.

I- Le notaire de Béline explique à Argan qu’il ne peut établir de testament favorable à son épouse

(Du début de la scène à « comment je pourrais faire. »)

Argan s’adresse au notaire de Béline de manière très respectueuse : répétitions de « approchez » et de « monsieur », tournures superlatives et familièresfort honnête homme, et tout à fait de ses amis »).

Argan se comporte ici en homme du monde affable, et non plus en hypocondriaque ridicule. Il souhaite rédiger un testament léguant sa fortune à Béline.

Béline prétend n’être « point capable de parler de ces choses-là. ». L’interjection tragique « Hélas ! » révèle une plainte feinte, théâtrale : sa tendresse est le masque de sa vénalité.

Le notaire explique cependant à Argan qu’il ne pourra mener à bien son projet : « vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament. » Le langage formel et froid du notaire contraste avec les expression passionnée des autres personnages.

Le spectateur/lecteur se demande dès lors comment progressera l’intrigue.

Le notaire explique alors à Argan que « La coutume y résiste », le nord de la France étant alors régi par un droit coutumier oral, contrairement au « pays de droit écrit » romain, au sud.

Ainsi, les enfants d’Argan font obstacle au testament entre Argan et Béline. Le spectateur comprend que cet obstacle suscite en Béline le ressentiment qu’elle manifestera dans la suite de la pièce.

Le notaire manifeste sa maîtrise du droit avec un vocabulaire juridique froid et impersonnel : « la disposition serait nulle » , « un don mutuel entre vifs » , « encore faut-il qu’il n’y ait enfants… » .

De telles dispositions légales suscitent la colère d’Argan : « Voilà une coutume bien impertinente, qu’un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin ! »

Si la colère d’Argan est souvent ridicule et comique, elle paraît ici fondée, ce qui complexifie le personnage, qui ne se résume pas qu’à des colères absurdes.

L’enjeu de cette scène n’est en effet plus de faire la satire de l’hypocondriaque mais celle des arrangements juridiques.

II – La satire des arrangements juridiques

(De « Ce n’est point à des avocats » à « payables au porteur. »)

Monsieur de Bonnefoi décourage cependant Argan d’en appeler aux avocats, car ils « s’imaginent que c’est un grand crime que de disposer en fraude de la loi ».

L’explication est paradoxale et contradictoire : il ne faudrait pas recourir à un avocat car ces derniers ne fraudent pas la loi. Or il est criminel ou délictuel de contrevenir à la loi.

L’onomastique* (*le nom) Monsieur de Bonnefoi est donc comique car elle attribue au personnage la vertu (la bonne foi) qu’il n’a justement pas. Le notaire se révèle en effet plus stratège que sincère.

Le notaire dénigre les avocats avec un vocabulaire péjoratif : « sévères » , « gens de difficultés » , « ignorants des détours de la conscience » .

Mais le notaire justifie les pratiques semi-illégales en mobilisant les « détours de la conscience » : selon lui, la moralité personnelle justifie l’illégalité.

Par une périphrase occulte, le notaire désigne ces « autres personnes à consulter » qui savent « rendre juste ce qui n’est pas permis ».

Les périphrases et la succession de trois propositions relatives rendent compte des détours empruntés par ces personnes pour contourner la loi : « Il y a d’autres personnes à consulter qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par dessus la loi (…), qui savent aplanir les difficultés d’une affaire » .

Le champ lexical de la discrétion souligne l’habileté de ces hommes de lois : « accommodantes » , « doucement » , « aplanir » , « éluder » , « avantage indirect » .

La question rhétorique « Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? » cherche l’assentiment de l’auditeur.

Le notaire définit donc son métier comme une stratégie de contournement des lois. Bien évidemment, à travers ce personnage malhonnête, Molière dénonce ces stratégies, aux marges de la légalité.

La distinction entre ce qui est juste et injuste n’est pas expliquée par des arguments moraux, mais uniquement par l’intérêt pécuniaire : « autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sol de notre métier. »

Argan répète alors les compliments hyperboliques du début de la scène : « Ma femme m’avait bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile et fort honnête homme » .

Sauf que ces compliments sont désormais paradoxaux et comiques puisque le notaire est malhonnête. Par association, cela renforce la malhonnêteté de la femme qui le mobilise : Béline.

La question d’Argan, qui souhaite « donner [s]on bien et en frustrer [s]es enfants » témoigne d’un cynisme condamnable. Il e fait le complice d’une tentative de détournement d’héritage.

Le notaire énumère alors les stratégies financières complexes par lesquelles Argan pourra arriver à ses fins.

Sa longue réplique est structurée par l’anaphore « vous pouvez » qui souligne la ruse du notaire, autant que les multiples biais par lesquels contourner les lois.

Ces stratégies mobilisent notamment des hommes de paille (« ami intime » , « divers créanciers qui prêteront leur nom » ) , ce qui montre que des réseaux semi-illégaux gangrènent le corps social et le corrompent.

La relative complexité de cet exposé témoigne des connaissances de Molière, qui fut tout au long de sa carrière en proie aux soucis d’argent.

III – Béline révèle son caractère intéressé

(De « Mon Dieu ! » à la fin de la scène)

À cet exposé formel et froid du notaire, Béline oppose ses craintes : « Mon Dieu ! […] S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde. »

C’est une véritable comédie que joue Béline qui emprunte son vocabulaire au théâtre tragique : « Mon dieu ! » , « tourmenter » , « je ne veux plus rester au monde » , « malheureuse » .

Le contraste de registres entre le discours du notaire et celui de sa cliente est tout à fait comique.

Mais au-delà de l’opposition apparente, Béline et le notaire se rejoignent dans leur froideur calculatrice.

Naïf, Argan est ému par la tendresse de son épouse, comme l’exprime les exclamations niaises et amoureuses : « Ma mie ! », « Ma chère femme ! » .

Béline continue de cajoler et complimenter Argan pour lui soustraire ses biens. Elle incarne l’archétype théâtral de la belle-mère qui s’introduit dans une famille pour en tirer profit.

La stichomythie dans cet échange amoureux accélère le rythme, ce qui rend la scène plaisante après les longs exposés juridiques du notaire.

Par cette parodie de discours amoureux, Molière souligne également l’intrication malsaine de l’amour et de l’intérêt, de l’honnête et du malhonnête.

Argan est trompé par ces paroles hyperboliques : « mamie, vous me fendez le coeur. »

En revanche, le notaire vient briser cette comédie en signalant à Béline que « Ces larmes sont hors de saison ».

Sa froideur est comique car elle contraste avec le jeu tragique de sa cliente. Il lui rappelle que son jeu amoureux est quelque peu précipité, Argan n’étant point mourant.

Mais Béline puise là l’occasion d’intensifier sa complainte pathétique : « vous ne savez pas ce que c’est qu’un mari qu’on aime tendrement. »

Argan cherche alors à consoler son épouse en évoquant l’éventualité qu’ils aient un enfant ensemble grâce à Monsieur Purgon : « Monsieur Purgon m’avait dit qu’il m’en ferait faire un » .

L’irruption de Monsieur Purgon dans cette conversation rappelle à quel point les médecins sont omniprésents et omnipotents dans la vie d’Argan.

La confiance aveugle d’Argan en son médecin est également comique car ce projet d’enfant relève du miracle, au vu de l’âge des époux.

Dans son élan amoureux, Argan réaffirme son projet notarial (« Il faut faire mon testament, m’amour »), qu’il accélère en mettant « entre les mains [de Béline] vingt mille francs en or ».

La vénalité de Béline est mise à jour par ses répliques binaires et antithétiques.

En effet, Béline feint un rejet éploré Non, non, je ne veux point de tout cela. »; « Ne me parlez point de bien, je vous prie. » ) mais accepte précipitamment l’argent d’Argan (« Ah !… Combien dites-vous qu’il y a dans votre alcôve ? », « Ah ! de combien sont les deux billets ? » ).

Le plaisir qui lui procure l’argent la pousse à faire répéter à son mari le montant de la somme donnée, trahissant ainsi ses véritables intentions.

L’épouse continue de prétendre : « Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous. » On relève le jeu sur le terme « prix » : le vocabulaire financier contamine le discours amoureux de Béline.

Béline régit le cœur d’Argan, mais aussi son corps et ses déplacements, puisque c’est elle qui le conduit : « M’amour, conduisez-moi ». Cette posture symbolise la prise le contrôle de Béline sur son mari qu’elle manipule.

La scène s’achève par l’infantilisation d’Argan manœuvré par son épouse : « Allons, mon pauvre petit fils. »

Le Malade imaginaire, acte I scène 7, conclusion

Nous avons vu comment les stratégies financières qu’Argan veut mettre en œuvre pour léguer sa fortune à Béline révèlent l’hypocrisie vénale de celle-ci et la dépravation morale d’une société régie par l’argent.

Le personnage du notaire permet à Molière d’établir une critique sociale et de dénoncer la vénalité des individus qui s’exprime au détriment des relations amoureuses, qu’elles soient maritales ou filiales.

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Amélie Vioux

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