Le Malade imaginaire, acte 2 scène 5 : analyse linéaire

le malade imaginaire acte 2 scene 5Voici un commentaire linéaire de la scène 5 de l’acte 2 du Malade imaginaire de Molière.

L’extrait étudié va de « Il se retourne vers son fils et lui dit » à « on apprend à dire de belles choses« .

Le Malade imaginaire, acte 2 scène 5, introduction

Jean-Baptiste Poquelin dit Molière est, avec Corneille et Racine, l’un des plus célèbres dramaturges français du XVIIe siècle.

Il excelle dans la farce puis dans la comédie de mœurs, plus profonde, qui dénonce les travers humains à travers des personnages caricaturaux et qui se colore d’une satire sociale à l’encontre des hypocrites et des charlatans.

Ses pièces mobilisent un comique varié et empruntent largement à la farce populaire, tout en s’adaptant aux goûts de la haute société.

Le Malade Imaginaire, créé en 1673, met en scène Argan, un hypocondriaque qui souhaite marier sa fille à un médecin afin d’assurer sa propre surveillance médicale. Son dévolu s’est porté vers Thomas Diafoirus, le fils de Monsieur Diafoirus et neveu de Monsieur Purgon, son médecin attitré. (Voir la fiche de lecture pour le bac du Malade imaginaire de Molière)

Dans l’acte II scène 5, M. Diafoirus et son fils viennent rencontrer Argan et Angélique. Thomas Diafoirus présente ses hommages à Argan et Angélique.

Extrait étudié

Monsieur Diafoirus.

À vous témoigner notre zèle. (À son fils.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

Thomas Diafoirus, à Monsieur Diafoirus.

N’est-ce pas par le père qu’il convient de commencer ?

Monsieur Diafoirus.

Oui.

Thomas Diafoirus, à Argan.

Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir et révérer en vous un second père, mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grace. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et, d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd’hui vous rendre, par avance, les très humbles et très respectueux hommages.

Toinette.

Vivent les collèges d’où l’on sort si habile homme !

Thomas Diafoirus, à Monsieur Diafoirus.

Cela a-t-il bien été, mon père ?

Monsieur Diafoirus.

Optime.

Argan, à Angélique.

Allons, saluez monsieur.

Thomas Diafoirus, à monsieur Diafoirus.

Baiserai-je ?

Monsieur Diafoirus.

Oui, oui.

Thomas Diafoirus, à Angélique.

Madame, c’est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on…

Argan, à Thomas Diafoirus.

Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.

Thomas Diafoirus.

Où donc est-elle ?

Argan.

Elle va venir.

Thomas Diafoirus.

Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?

Monsieur Diafoirus.

Faites toujours le compliment de mademoiselle.

Thomas Diafoirus.

Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux lorsqu’elle venoit à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés ; et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, mademoiselle, que j’appende aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur qui ne respire et n’ambitionne autre gloire que d’être toute sa vie, mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et mari.

Toinette.

Voilà ce que c’est que d’étudier ! on apprend à dire de belles choses.

Problématique

Comment le personnage caricatural de Thomas Diafoirus permet-il à Molière de dresser à la fois la satire des médecins, des mariages d’intérêt et de la philosophie scolastique qui était enseignée à l’Université ?

Plan linéaire

Dans un premier temps, de « il se retourne vers son fils et lui dit » à « optime« , le spectateur assiste à la présentation de Thomas Diafoirus à Argan.

Dans un deuxième temps, de « baiserai-je ? » à « on apprend à dire de belles choses« , Thomas Diafoirus se présente à Angélique, sa future femme.

I – La présentation de Thomas Diafoirus à M. Argan

De « Il se retourne vers son fils et lui dit » à « optime » .

L’extrait commence sur un comique de geste puisque M. Diafoirus pousse son fils Thomas vers Argan d’un geste autoritaire en lui indiquant que faire à l‘impératif  (« avancez« , « faites » ), ce qui infantilise le jeune médecin.

La didascalie suivante précise que Thomas est un « grand benêt (…) qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps » . Molière mobilise ici le comique de caractère avec un personnage caricatural qui permet une mise en scène comique.

La réplique de Thomas souligne sa soumission et son conformisme puisqu’il interroge son père sur l’ordre des convenances (« qu’il convient commencer » ?).

Gauchement, il évoque Argan à la troisième personne (« par le père » ) alors qu’Argan se trouve devant lui. C’est un garçon immature qui peine à établir des liens sociaux.

Thomas Diafoirus présente ensuite ses hommages dans un style encomiastique (= louangeur) à travers la gradation « saluer, reconnaître, chérir et révérer » qui est toute rhétorique.

Le passage de la convention sociale « saluer » à l’idôlatrie « révérer » crée un effet d’apothéose. Argan est  en effet divinisé par un procédé d’hyperbole qui relève de la flatterie.

Thomas Diafoirus enchaîne sur un portrait opposant le « second père » et le « premier ».  Le « premier » père, biologique, est évoqué par le champ lexical de la nécessité : « engendré », « reçu », « nécessité », « son corps » .

Le « second père » est évoqué par le champ lexical de la volonté : « choisi », « accepté », « grâce », « votre volonté ».

Si l’opposition est rhétorique et exagérément flatteuse, elle n’est pas forcément malhabile et la prise de contact commence correctement. Mais très vite la machine se grippe.

B – Des louanges comiques

La comparaison entre les deux pères est en effet construite sur des parallélismes : « Le premier …mais vous … » / « Il … mais vous » , « Ce que je tiens de luimais ce que je tiens de vous » . Or cette répétition syntaxique crée un effet mécanique et comique.

Thomas Diafoirus s’embarque ensuite dans une phrase complexe dont il ne semble pas tout à fait maîtriser la structure « D’autant plus que …d’autant plus… d’autant plus… dont ».

La répétition de « d’autant plus » reprend comiquement les structures syntaxiques du latin. Thomas Diafoirus semble ainsi faire une version latine pendant qu’il parle, ce qui montre l’artifice de son langage.

Cet artifice est renforcé par le vocabulaire abstrait (« volonté », « facultés », « spirituelles » , « corporelles ») qui complexifie son discours.

Par l’expression idiomatique (= expression prête à l’emploi) « vous rendre par avance les très humbles et très respectueux hommages », Thomas Diafoirus donne l’impression de composer la formule de conclusion d’une lettre, ce qui crée un décalage comique puisqu’il interagit oralement avec Argan.

Cette expression idiomatique révèle également l’insincérité du propos.

C – L’ironie de Toinette

Toinette, au fait de l’amour d’Angélique pour Cléante,  fait une intervention ironique par le mode exclamatif : « Vive les collèges d’où l’on sort si habile homme ». L’adjectif « habile », renforcé par l’adverbe intensif « si » , est en décalage évident avec la maladresse de Thomas Diafoirus dont le discours devient extrêmement complexe.

Par le terme « collèges », Toinette ramène Thomas Diafoirus au statut d’élève récitant sa leçon.

Thomas Diafoirus reste dans cette attitude d’élève puisqu’il demande presque sa note à son père : « Cela a bien été mon père, mon père ? » . Il quitte rôle attendu du prétendant amoureux pour celui de l’élève craintif.

Monsieur Diafoirus, professeur de scolastique plus que père, répond en latin « Optime » qui signifie « Parfait ».

II – La présentation de Thomas Diafoirus à sa future femme

De « Baiserai-je ? » à « on apprend à dire de belles choses » .

 A – Un quiproquo comique

La présentation des deux futurs époux se place sous le signe de la comédie et du quiproquo.

Alors qu’on lui présente Angélique, Thomas Diafoirus se lance dans un éloge de sa future belle-mère « Madame c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère »

Ce quiproquo est comique car il présente Thomas Diafoirus comme un jeune homme livresque qui ne voit pas le monde autour de lui et qui ne sais pas le juger.

Cette  situation atteste également que le mariage d’intérêt est fondé sur des personnes interchangeables.

B – Thomas Diafoirus, instrument d’une satire de la scolastique

Derrière le caractère comique du personnage, Molière dresse une critique de la philosophie scolastique dont Thomas Diafoirus est la caricature.

Le prénom « Thomas » peut être une allusion à Saint Thomas d’Aquin, père de la scolastique.

Molière reproche à cette philosophie fondée sur la logique de s’être progressivement coupée de l’expérience sensible du monde.

L’intervention d’Argan est de ce point de vue comique car il met les bons mots en face des choses : « Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez».

La réponse (« Où donc est-elle ? » ) de Thomas Diafoirus est comique car alors qu’il a en face de lui Angélique, sa future épouse et l’objet de cette rencontre, il ne la regarde pas et cherche sa belle-mère :  les conventions sociales, le protocole l’emportent sur son cœur.

La question « Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ? » renforce le portrait satirique de Thomas Diafoirus qui semble être une marionnette entre les mains de son père.

La question accentue sa sottise puisqu’il serait prêt à faire le compliment de sa belle-mère en l’absence de cette dernière.

En disant « Faites toujours le compliment de Mademoiselle », le père semble plus donner un sujet de thèse ou de disputatio à son fils que l’engager à déclarer son amour. Le substantif de « compliments » montre tout l’artifice de ce qui n’est qu’un exercice de rhétorique.

C – Thomas Diafoirus, un faux lyrisme comique

Thomas Diafoirus s’exécute sagement et amorce son discours de « compliments» .

Dans la plus pure tradition de la rhétorique, Thomas Diafoirus, après l’apostrophe « Mademoiselle », lance son exorde.

Il crée un effet comique de captatio benevolentiae (captation de la bienveillance) par une analogie complexe entre son cœur et la statue de Memnon (« ne plus ne moins … tout de même… » ).

Cette analogie est complétée par une seconde analogie entre son coeur et l’héliotrope  (« comme … ainsi mon cœur ») : cette succession d’analogies souligne le manque d’authenticité du « compliment » vu par Thomas comme un pur discours de rhétorique.

Thomas Diafoirus utilise bien le registre lyrique avec la première personne (« sens-je ») et le champ lexical de l’amour (« rayons », « soleil », « animé », « doux », « transport », « soleil de vos beauté », « cœur », « yeux adorables »).

Mais il s’agit d’une parodie du lyrisme.

En effet, l’image « soleil de vos beautés » relève du cliché de la littérature précieuse, de même que la périphrase « astre du jour » et « les astres resplendissants de vos yeux ».

Le champ lexical du cosmos (« astre », « soleil », « astres resplendissants » , « pôle ») reprend le topos (=cliché littéraire) de la poésie cosmologique du XVIème de Maurice Scève ou du début du XVIIème siècle (Jean de la Ceppede).

Le champ lexical de la religion « autel », « charmes », « l’offrande », « gloire » fait songer à la divinisation de la femme aimée chez Ronsard, de même que la formule « ne plus ne moins« , déjà archaïque à l’époque de Molière.

Ce compliment est donc une parodie du lyrisme car Thomas Diafoirus met bout à bout des morceaux de poésie apprises en bon élève, sans sincérité. Il est le copiste laborieux et maladroit des poètes lyriques du XVI et XVIIème siècle.

La conclusion de son compliment est tout aussi poussive « votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, et mari ». La succession d’adjectifs renforcés par l’adverbe intensif « très » souligne l‘obséquiosité du personnage.

La phrase semble terminée après le terme « serviteur« , mais Thomas ajoute « et mari« . Il s’agit d’une hyperbate, figure de style par laquelle on ajoute un terme à une phrase qui semblait terminée. Or cette hyperbate est comique car on sent que Thomas Diafoirus a oublié le motif de son hommage, le mariage, puisque « et très fidèle serviteur » semblait être la conclusion de la phrase.

Toinette ne loupe pas cette dernière maladresse : Molière insiste dans la didascalie sur la nécessité du ton ou d’une attitude ironique (« en le raillant »).

Le champ lexical de l’étude ( « étudier », « apprend », « dire », « belles choses » ) ramène Thomas Diafoirus au statut d’élève sans prendre au sérieux le contenu de ses discours.

Le Malade imaginaire, acte II scène 5, conclusion

Molière utilise le personnage de Thomas Diafoirus pour apporter une dimension comique à cette scène.

Mais le comique ne doit pas cacher l’intention satirique sur l’approche scolastique du monde, très abstraite, à laquelle Molière préfèrerait substituer une approche plus expérimentale.

Dès cette scène, on devine aisément que le mariage sera court-circuité par Toinette qui prend déjà fait et cause pour Angélique et Cléante.

La satire des médecins amorcée ici atteint son paroxysme dans la scène 5 de l’acte III du Malade imaginaire où M. Purgon, le médecin attitré d’Argan, s’insurge contre Argan qui a refusé un lavement.

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