Le Malade imaginaire, Molière, acte III scène 14 : lecture linéaire

le malade imaginaire molière scène de dénouementVoici une analyse linéaire de l’acte III scène 14 du Malade imaginaire de Molière.

L’extrait étudier va de « Toinette : Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ? » jusqu’à la fin de la scène.

Le Malade imaginaire, acte III scène 14, introduction

Molière est, avec Corneille et Racine, considéré l’un des plus grands dramaturges français du XVIIe siècle.

Il s’illustre par ses comédies de mœurs, qui dénoncent les passions excessives à travers des personnages caricaturaux, et dont les travers provoquent la discorde et le rire.

Molière exprime également une audacieuse satire sociale à l’encontre des hypocrites et des charlatans. Ses pièces mobilisent un comique varié, et empruntent largement à la farce populaire, tout en s’adaptant aux goûts de la haute société.

Le Malade Imaginaire met en scène Argan, un hypocondriaque tyrannique qui veut imposer à sa fille Angélique un mariage d’intérêt avec un jeune et sot médecin. (voir la fiche de lecture pour le bac du Malade imaginaire de Molière)

Dans les scènes précédentes, Argan a suivi le stratagème de Toinette en feignant le mort, ce qui lui a permis de démasquer l’hypocrisie de Béline, puis de confirmer le sincère amour d’Angélique.

Dans cette dernière scène, Toinette et Béralde invitent Argan à accepter le mariage d’Angélique et de Cléante.

Problématique

Comment cette scène de dénouement heureux, où Béralde convainc Argan de se faire médecin, fait-elle la satire de la médecine tout en légitimant le droit de la comédie à se moquer ?

Extrait étudié :

Toinette.

Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ?

Argan.

Qu’il se fasse médecin, je consens au mariage. (À Cléante.) Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.

Cléante.

Très volontiers, monsieur. S’il ne tient qu’à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n’est pas une affaire que cela, et je ferais bien d’autres choses pour obtenir la belle Angélique.

Béralde.

Mais, mon frère, il me vient une pensée. Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d’avoir en vous tout ce qu’il vous faut.

Toinette.

Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n’y a point de maladie si osée que de se jouer à la personne d’un médecin.

Argan.

Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. Est-ce que je suis en âge d’étudier ?

Béralde.

Bon, étudier ! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.

Argan.

Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies, et les remèdes qu’il y faut faire.

Béralde.

En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela ; et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.

Argan.

Quoi ! l’on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?

Béralde.

Oui. L’on n’a qu’à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

Toinette.

Tenez, monsieur, quand il n’y aurait que votre barbe, c’est déjà beaucoup ; et la barbe fait plus de la moitié d’un médecin.

Cléante.

En tout cas, je suis prêt à tout.

Béralde, à Argan.

Voulez-vous que l’affaire se fasse tout à l’heure ?

Argan.

Comment, tout à l’heure ?

Béralde.

Oui, et dans votre maison.

Argan.

Dans ma maison ?

Béralde.

Oui. Je connais une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l’heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.

Argan.

Mais moi, que dire ? que répondre ?

Béralde.

On vous instruira en deux mots, et l’on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent. Je vais les envoyer quérir.

Argan.

Allons, voyons cela.

Cléante.

Que voulez-vous dire ? et qu’entendez-vous avec cette Faculté de vos amies ?

Toinette.

Quel est votre dessein ?

Béralde.

De vous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d’un médecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.

Angélique.

Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.

Béralde.

Mais, ma nièce, ce n’est pas tant le jouer, que s’accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n’est qu’entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.

Cléante, à Angélique.

Y consentez-vous ?

Angélique.

Oui, puisque mon oncle nous conduit.

Plan de lecture linéaire

Dans une première partie, de « Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ? » à « la personne d’un médecin. », Béralde et Toinette proposent à Argan de se faire médecin afin qu’Angélique et Cléante puissent se marier.

Puis, dans une deuxième partie, de « Je pense, mon frère » à « je suis prêt à tout », Béralde prononce un éloge ironique de la médecine afin de rassurer Argan.

Enfin, de « Voulez-vous que l’affaire » à la fin de la scène, Béralde, personnage-metteur en scène, organise l’amusante cérémonie qui rendra Argan médecin.

I – Béralde et Toinette proposent à Argan de se faire médecin

(De « Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ? » à « la personne d’un médecin. »)

L’interrogation de Toinette invite Argan à dépasser son insensibilité pour permettre le mariage des jeunes amants : « Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ? »

La comédie de mœurs se conclut sans surprise sur un dénouement heureux synonyme de mariage.

Le spectateur, qui sait depuis le départ que le mariage d’Angélique et de Cléante aura lieu, apprendra, dans cette scène de dénouement, par quels biais il sera conclu.

Argan accepte, tant que le mariage ne contredit pas ses intérêts individuels : « Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille. » La parataxe (absence de mot de liaison entre les deux propositions) témoigne de la froideur de ce père hypocondriaque.

Son insensibilité apparaît d’autant plus grande qu’elle s’oppose à l’enthousiasme amoureux de Cléante, qui accepte l’égoïste proposition : « Ce n’est pas une affaire que cela, et je ferais bien d’autres choses pour obtenir la belle Angélique. »

Cependant, le raisonneur Béralde propose : « Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d’avoir en vous tout ce qu’il vous faut. »

La justification semble pertinente : Argan cessera sans doute d’être hypocondriaque lorsque, devenu médecin, il réalisera qu’il n’est effectivement pas malade.

Béralde agit comme le médecin des passions, à l’instar de Molière lui-même qui agit contre les passions excessives en les représentant sur scène.

Mais le projet est comique tant il présente le fait de devenir médecin comme une chose aisée.

Toinette renchérit, en critiquant l‘artificialité des médecins grâce au verbe « jouer » (« jouer à la personne d’un médecin » ) qui réduit l’exercice de la médecine à une comédie sociale : « il n’y a point de maladie si osée que de se jouer à la personne d’un médecin. »

Cet aphorisme laisse entendre la voix de Molière lui-même.

II – Afin de rassurer Argan, Béralde prononce un éloge ironique de la médecine

(De « Je pense, mon frère » à « je suis prêt à tout »)

Argan relève la raillerie de son frère : « Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. »

Il est plaisant de voir un personnage aussi ridicule prendre conscience, à la fin de la pièce, qu’il est en effet un objet de moquerie.

Béralde écarte les doutes et les interrogations d’Argan en lui assurant que la science des médecins n’est pas bien grande. Le comparatif de supériorité dans une tournure négative suggère habilement que le patient en sait davantage que le médecin : « il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous. »

Argan énumère alors les savoirs qu’un médecin doit maîtriser : « Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies, et les remèdes qu’il y faut faire. »

Cependant, Béralde lui rétorque que le savoir du médecin passe uniquement par son habit : « En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela ».

À travers Béralde, c’est bien entendu Molière qui dénonce la fonction sociale du vêtement qui permet de travestir l’identité des individus, et de les faire passer pour les savants qu’ils ne sont pas. Les médecins ne seraient donc que des comédiens déguisés.

Argan s’exclame alors : « Quoi ! l’on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ? » Sa crédulité, et sa confiance aveugle dans les symboles du pouvoir l’empêchent de percevoir l’écart entre l’habit des médecins et leurs connaissances, entre les apparences et la vérité.

Béralde, qui n’a pas pu raisonner son frère hypocondriaque, s’appuie habilement sur ses passions excessives : « L’on n’a qu’à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison. »

Le pronom personnel indéfini « on » dévalorise la fonction de médecin, devenue à la portée de tous.

Les substantifs « robe » et « bonnet » réduisent comiquement l’habit de médecin à une vulgaire tenue de chambre.

Quant aux antithèses « galimatias » / « savants » et « sottise » / « raison », elles soulignent le subterfuge des médecins qui travestissent leur ignorance en savoir.

Ces aphorismes satiriques font bien évidemment entendre la voix de Molière à travers celle du raisonneur, comme souvent chez le dramaturge du XVIIème siècle.

De nouveau, Toinette acquiesce face aux affirmations de Béralde : « la barbe fait plus de la moitié d’un médecin. » La crédulité d’Argan intensifie le comique de ces absurdes assertions.

La mécanique comique repose ainsi sur un personnage aussi naïf que tyrannique, aussi dominable que dominateur.

III – Béralde, personnage-dramaturge, organise l’amusante cérémonie qui rendra Argan médecin

(De « Voulez-vous que l’affaire » à la fin de la scène)

Par la locution adverbiale temporelle « tout à l’heure« , Béralde propose de hâter son projet, car il souhaite rapidement profiter de la crédulité de son frère : « Voulez-vous que l’affaire se fasse tout à l’heure ? »

La cérémonie qu’il envisage dans la maison d’Argan, avec « une Faculté de [s]es amies », s’apparente à un mariage, comme celui attendu à la fin d’un dénouement heureux de comédie. Et en effet : une fois « devenu médecin », Argan acceptera le mariage d’Angélique et de Cléante.

Pour achever de convaincre Argan, Béralde utilise un second argument qui joue sur l’aspect financier : « Cela ne vous coûtera rien » . Comme souvent chez Molière, le personnage principal ne se défait pas de ses passions excessives à la fin de la pièce. Ainsi Argan demeure hypocondriaque et vénal jusqu’au bout.

La crédulité d’Argan laisse place à une incompréhension paniquée, qu’expriment la parataxe (juxtaposition de propositions sans mot de laison) et les interrogations : « Mais moi, que dire ? que répondre ? »

Toutefois le frère astucieux rassure Argan : « On vous instruira en deux mots, et l’on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. »

Béralde se fait le metteur en scène d’une cérémonie qui réifie Argan, puisque ce dernier n’aura qu’à obéir comme un pantin, en atteste le pronom personnel complément dans les propositions suivantes : « on vous instruira » , « on vous donnera » .

Quant au pronom personnel sujet indéfini « on », il entoure de mystère les organisateurs de cette cérémonie.

L’acceptation d’Argan est comique : le tyran se soumet à tout ce qu’on lui demande, tant qu’il y voit un rapport à la médecine.

Cette vague cérémonie suscite cependant la perplexité de Cléante et de Toinette : « Quel est votre dessein ? »

Les interrogations prononcées notamment par Toinette, suscitent un effet d’attente. Le plaisir de cette scène tient au retardement du dénouement.

Béralde annonce alors qu’il s’agira « De vous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d’un médecin, avec des danses et de la musique ».

On retrouve dans cette réplique le champ lexical de la comédie-ballet : « divertir », « comédiens », « intermède », « danses », « musique ».

Par une mise en abyme, Béralde, personnage-metteur en scène, annonce donc le troisième intermède qui clôt la pièce.

À travers Béralde, Molière valorise habilement le genre de la comédie-ballet qui mêle théâtre, musique, et ballet dans le but de « divertir » le public.

Ce genre hybride correspond en effet au goût du public du XVIIe, à la recherche d’un « spectacle total » qui mêle tous les arts. Spectacle et comédie sont intimement liés dans cette pièce.

Béralde annonce qu’Argan fera « le premier personnage » de ce divertissement chanté.

La mise en abyme est donc redoublée : le personnage d’Argan va jouer un autre personnage, l’ancien faux patient va jouer un faux médecin. Cette mise en abyme complexe moque la fausseté de la médecine car les médecins ne sont que des comédiens déguisés.

Angélique prend alors la défense de son père : « Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père. » Comme à l’ouverture de la scène, ce personnage angélique manifeste un profond attachement à ce père qui la brutalise pourtant.

Béralde justifie alors sa proposition : « ce n’est pas tant le jouer, que s’accommoder à ses fantaisies. » D’après l’oncle, sa mise en scène ne cherche pas à se moquer cruellement d’Argan (« le jouer » ), mais à rire avec ses excès (« s’accommoder à ses fantaisies. »).

Cette réplique, qui s’assimile à un aphorisme, constitue une véritable défense de la comédie. À travers Béralde, c’est encore Molière qui parle pour justifier et défendre ses comédies satiriques.

Béralde invite même chacun à prendre un rôle : « Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. »

La réciprocité exprimée par la symétrie des pronoms (« les uns aux autres »), montre que la comédie cherche à se moquer de chacun, et qu’elle est donc égalitariste et non cruelle.

Béralde achève de se justifier en affirmant que « Le carnaval autorise cela. » A travers son personnage-dramaturge, Molière légitime sa satire sociale en l’inscrivant dans l’héritage médiéval du carnaval. Lors du carnaval en effet, les hiérarchies sociales étaient inversées et moquées.

La pièce se clôt sur un court dialogue où Cléante et Angélique acceptent la proposition de leur oncle.

Cet échange peut également se lire, par anticipation, comme leur consentement mutuel à la cérémonie de mariage qui aura lieu entre les amants au terme du divertissement musical : « Y consentez-vous ? / Oui ».

Le Malade imaginaire, acte III scène 14, conclusion

Cette scène de dénouement heureux, où Béralde convainc Argan de se faire médecin, fait la satire de la médecine tout en légitimant le droit de la comédie à se moquer.

Le frère raisonneur manipule habilement le crédule Argan, qu’il convainc de se faire médecin, tout en prononçant un éloge satirique de la médecine.

La dénonciation des faux médecins culmine en une complexe mise en abyme. Ce dispositif ingénieux permet à Molière d’inscrire dans sa pièce une habile apologie du théâtre.

Le dramaturge légitime la satire par sa capacité à se moquer de tout, sans violence, uniquement par le langage.

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