Le Malade imaginaire, acte II scène 8 : lecture linéaire

le malade imaginaire molière acte 2 scène 8Voici un commentaire linéaire de l’acte II scène 8 du Malade imaginaire de Molière.

L’extrait étudié va de « Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ? » à la fin de la scène.

Le Malade imaginaire, acte 2 scène 8, introduction

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, est l’auteur de comédie le plus connu du théâtre français.

Ses comédies de mœurs dénoncent l’excès des vices et des passions, incarnés par des personnages caricaturaux et comiques qui sèment la discorde dans leur maison.

Molière exprime ainsi une satire sociale cruelle dénonçant les inégalités des rangs, les hypocrites et les charlatans. Son œuvre, à la fois populaire et raffinée, remobilise le comique farcesque pour l’adapter aux goûts de la haute société.

Dans Le Malade Imaginaire (1673), Argan, père de famille hypocondriaque et tyrannique, veut imposer à sa fille Angélique un mariage d’intérêt avec un médecin ridicule. Ses maladies imaginaires provoquent la discorde dans sa famille.

Dans la scène précédente, Béline, archétype de la belle-mère malveillante, a averti Argan : un homme aurait été surpris dans la chambre d’Angélique. Elle prétend que Louison l’aurait vu, d’où cette scène d’interrogatoire.

Extrait étudié : acte II scène 8

ARGAN.- Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ?

LOUISON.- Non, mon papa.

ARGAN.- Non ?

LOUISON.- Non, mon papa.

ARGAN.- Assurément ?

LOUISON.- Assurément.

ARGAN.- Oh çà, je m’en vais vous faire voir quelque chose, moi.

Il va prendre une poignée de verges.

LOUISON.- Ah ! mon papa.

ARGAN.- Ah, ah, petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur ?

LOUISON.- Mon papa.

ARGAN.- Voici qui vous apprendra à mentir.

LOUISON se jette à genoux.- Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C’est que ma sœur m’avait dit de ne pas vous le dire ; mais je m’en vais vous dire tout.

ARGAN.- Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.

LOUISON.- Pardon, mon papa.

ARGAN.- Non, non.

LOUISON.- Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.

ARGAN.- Vous l’aurez.

LOUISON.- Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l’aie pas.

ARGAN, la prenant pour la fouetter.- Allons, allons.

LOUISON.- Ah ! mon papa, vous m’avez blessée. Attendez, je suis morte.

Elle contrefait la morte.

ARGAN.- Holà. Qu’est-ce là ? Louison, Louison. Ah ! mon Dieu ! Louison. Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu’ai-je fait, misérable ? Ah ! chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! ma pauvre fille ; ma pauvre petite Louison.

LOUISON.- Là, là, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait.

ARGAN.- Voyez-vous la petite rusée ? Oh çà, çà, je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.

LOUISON.- Ho, oui, mon papa.

ARGAN.- Prenez-y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.

LOUISON.- Mais, mon papa, ne dites pas à ma sœur que je vous l’ai dit.

ARGAN.- Non, non.

LOUISON.- C’est, mon papa, qu’il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme j’y étais.

ARGAN.- Hé bien ?

LOUISON.- Je lui ai demandé ce qu’il demandait, et il m’a dit qu’il était son maître à chanter.

ARGAN.- Hon, hon. Voilà l’affaire. Hé bien ?

LOUISON.- Ma sœur est venue après.

ARGAN.- Hé bien ?

LOUISON.- Elle lui a dit : « sortez, sortez, sortez, mon Dieu sortez, vous me mettez au désespoir ».

ARGAN.- Hé bien ?

LOUISON.- Et lui, il ne voulait pas sortir.

ARGAN.- Qu’est-ce qu’il lui disait ?

LOUISON.- Il lui disait je ne sais combien de choses.

ARGAN.- Et quoi encore ?

LOUISON.- Il lui disait tout ci, tout çà, qu’il l’aimait bien, et qu’elle était la plus belle du monde.

ARGAN.- Et puis après ?

LOUISON.- Et puis après, il se mettait à genoux devant elle.

ARGAN.- Et puis après ?

LOUISON.- Et puis après, il lui baisait les mains.

ARGAN.- Et puis après ?

LOUISON.- Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s’est enfui.

ARGAN.- Il n’y a point autre chose ?

LOUISON.- Non, mon papa.

ARGAN.- Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! ah, ah ; oui ? Oh, oh ; voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m’avez pas dit.

LOUISON.- Ah ! mon papa. Votre petit doigt est un menteur.

ARGAN.- Prenez garde.

LOUISON.- Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.

ARGAN.- Oh bien, bien, nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout, allez. Ah ! il n’y a plus d’enfants. Ah ! que d’affaires ; je n’ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n’en puis plus.

Il se remet dans sa chaise.

Problématique

Nous verrons comment, dans cet interrogatoire à la fois cruel et comique entre Argan et Louison, le père manifeste sa tyrannie à l’encontre de sa naïve enfant.

Plan de lecture linéaire

Dans une première partie, de « Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ? » à « apprendra à mentir », le tyrannique Argan veut battre Louison afin qu’elle lui révèle avoir surpris Angélique avec un homme.

Dans une deuxième partie, de « Ah ! mon papa » à « morte tout à fait », Louison lui avoue qu’elle va tout lui révéler, puis feint la mort.

Enfin, dans une troisième partie, de « Voyez-vous » à la fin de la scène, Louison décrit à Argan le rendez-vous galant entre Angélique et Cléante.

I – Argan veut battre Louison afin qu’elle lui révèle avoir surpris Angélique avec un homme

(De « Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ? » à « apprendra à mentir. »)

Argan demande à Louison de lui faire le rapport de ce qu’elle a vu dans la maison : « Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ? » L’adverbe temporel « aujourd’hui » suggère qu’une telle demande est quotidienne.

Ce père paranoïaque, tyrannique et méfiant souhaite absolument tout maîtriser dans sa maison. Il fait de son enfant une informatrice au sein même de sa demeure. Il y a un contraste comique entre la naïveté de Louison et la fonction qu’Argan lui attribue.

La tournure interro-négative invite Louison à répondre « Non, mon papa. » Argan tend ainsi un piège cruel à son enfant, puisqu’il sait qu’elle a vu un homme avec Angélique.

L’adresse respectueuse et tendre, exprimée par le groupe nominal « mon papa », participe de l’antithèse comique entre le père autoritaire et l’enfant obéissante.

Dans une vive stichomythie, Argan s’assure que Louison assume son propos. Un plaisant jeu de répétitions se met en place : « Assurément ? / Assurément. » Ces phrases nominales accélèrent le rythme du dialogue.

Le déni de Louison provoque alors la colère d’Argan, qui ironise : « Oh çà, je m’en vais vous faire voir quelque chose, moi. » Par antanaclase (= répétition d’un mot en lui donnant une autre signification), Argan joue sur la polysémie du verbe « voir », puisqu’il montre « une poignée de verges » à Louison.

Ce brusque passage du dialogue aux coups est caractéristique de la farce populaire, où la violence compense l’incapacité du langage à établir l’accord entre les personnages.

L’interjection exclamative de Louison exprime sa peur : « Ah ! mon papa ! » La comédie repose sur des procédés cruels, puisque le spectateur assiste à une scène de maltraitance infantile non justifiée.

Argan s’exclame également (« Ah ! ah ! »), injurie sa fille (« petite masque »), et reproche à Louison de dissimuler la vérité : « vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur ! » La menace est rendue plus sensible encore par l’allitération en « v ».

Les pleurs de l’enfant n’attendrissent pas Argan, qui s’apprête à la battre. La cruauté du père tyrannique se confirme. Louison suscite ainsi l’empathie, tandis qu’Argan suscite l’antipathie.

II – Pour échapper aux coups, Louison lui avoue qu’elle va tout lui révéler, puis feint la mort

(De « Ah ! mon papa » à « je ne suis pas morte tout à fait »)

Louison avoue alors à son père ce qu’elle sait : « C’est que ma sœur m’avait dit de ne pas vous le dire ; mais je m’en vais vous dire tout. »

L’antithèse (« ne pas vous le dire » / « vous dire tout ») mise en valeur par le parallélisme entre les deux propositions séparées par le point-virgule et l’hyperbole « vous dire tout » souligne la faiblesse et l’incapacité de l’enfant à conserver un secret.

Malgré la trahison de Louison à l’égard de sa sœur, Argan veut tout de même la battre : « Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. » La tournure impersonnelle « Il faut » souligne sa froideur, d’autant plus que le châtiment est désormais inutile.

Les répliques brèves s’enchaînent, et mettent en emphase l’indifférence du père face aux supplications naïves de son enfant : « Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet. / Vous l’aurez. » L’adjectif « pauvre » suscite le rire, tant il entre en contradiction avec la situation. La répétition de « mon papa » fait de Louison l’archétype de l’ingénue.

Le futur de l’indicatif dans les répliques d’Argan souligne sa détermination à battre sa fille : « nous verrons », « vous l’aurez ».

Alors même qu’elle n’a pas été frappée, Louison se prétend blessée puis morte : « Ah ! mon papa, vous m’avez blessée. Attendez : je suis morte. (Elle contrefait la morte.) »

Pour se soustraire aux coups, Louison agit comme s’ils avaient été assénés. Elle cherche à tirer avantage de la crédulité d’Argan, qu’elle sait sensible aux problèmes de santé, et donc à la mort.

Cette scène parodie la tragédie classique grâce à la parataxe (absence de mots de liaison) qui accélère le rythme en donnant l’impression d’une mort spectaculaire et inattendue.

Mais la réplique est comique car absurde : Louison affirme sa mort au présent de l’indicatif (« je suis morte ») ce qui est impossible.

Ce stratagème évident suscite cependant la pitié et le désespoir d’Argan, comme le montrent la multiplication des interrogations et des exclamations brèves, et le recours à la parataxe : « Holà ! Qu’est-ce là ? Louison, Louison ! Ah ! mon Dieu ! Louison ! Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux ! ma pauvre fille est morte ! »

Argan va jusqu’à accuser les verges : « La peste soit des verges ! Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison ! »

Cette réplique désespérée prolonge la parodie de la tragédie : Molière se moque des lamentations tragiques.

Elle souligne également les contradictions et le ridicule d’Argan, aussi naïf que tyrannique.

Cependant Louison rassure son père : « Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait. »

L’amusante ruse de l’enfant contraste avec la crédulité du père. Cette scène souligne également que le père tyrannique n’est pas dénué de toute tendresse pour ses filles, ce qui amorce le dénouement où Argan finira par accepter le mariage entre Angélique et Cléante.

III – Louison décrit à Argan le rendez-vous galant entre Angélique et Cléante

(De « Voyez-vous » à la fin de la scène)

 Argan reconnaît enfin le stratagème (« Voyez-vous la petite rusée ? »), avant de reprendre son interrogatoire : « je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout. » C’est donc une scène de troc : révélations contre absence de coups.

L’enthousiasme enfantin de Louison (« Oh ! oui, mon papa. ») est cependant modéré par la mise en garde d’Argan à l’impératif : « Prenez-y bien garde, au moins ; car voilà un petit doigt qui sait tout, et qui me dira si vous mentez. »

Le père mobilise un jeu pour enfant, et l’inscrit dans un interrogatoire menaçant. Aussi il se duplique, et c’est désormais le petit doigt qui justifiera une violence qu’Argan n’est pas capable d’assumer seul.

Louison avoue alors : « C’est, mon papa, qu’il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme j’y étais. »

L’interrogatoire est un succès paradoxal pour Argan : il confirme ce qu’il savait, mais cette vérité s’oppose à ses volontés. L’article indéfini « un homme » maintient néanmoins le mystère quant à l’identité du prétendant.

Argan pousse plus loin l’interrogatoire. L’anaphore d’Argan en « Hé bien ? » souligne la dimension mécanique et obstinée de ce personnage caricatural de farce.

Louison décrit alors à son père le rendez-vous galant entre Angélique et son maître de musique, c’est-à-dire Cléante.

L’audace de Cléante contraste avec les craintes d’Angélique due à son père tyrannique : « Elle lui a dit : Sortez, sortez, sortez. » Les répétitions du verbe « sortir » soulignent qu’Angélique reste tout au long de la pièce une jeune fille obéissante malgré la tyrannie de son père.

Louison rapporte alors les compliments galants de Cléante dans un vocabulaire enfantin qui les ridiculise : « Il lui disait je ne sais combien de choses » , « Il lui disait tout-ci, tout-ça » .

Molière se moque ici de l’amour galant. La répétition du verbe « dire » suggère en effet une parole intarissable mais creuse, dont on ne se souvient plus du contenu.

L’expression « tout-ci, tout-ça » ou l’hyperbole naïve « la plus belle du monde » caricature les conversations galantes, raillerie récurrente chez Molière (comme par exemple dans Les Précieuses ridicules).

L’imparfait itératif « disait » , « se mettait » , « lui baisait » suggère une scène qui s’éternise.

L’anaphore en « Et puis après ? » d’Argan est comique car elle pousse Louison à continuer son dévoilement qu’Argan craint pourtant.

Le dévoilement de l’enfant décrit alors progressivement une scène presque érotique : « se mettait à genoux » , « lui baisait les mains ». Ce contraste comique joue avec la bienséance qui empêchait au XVIIème siècle de représenter sur scène des rapprochements physiques.

Louison prétend que l’arrivée de Béline interrompit les premiers baisers. Cependant, Argan ne la croit pas, et recourt à son stratagème : « Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Mettant son doigt à son oreille.) Attendez. Hé ! Ah, ah ! Oui ? Oh, oh ! Voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m’avez pas dit. »

Le détournement du jeu enfantin suscite le rire, autant qu’il souligne la cruauté voire la folie d’Argan, qui dialogue avec son propre doigt.

Mais Louison renverse comiquement l’accusation initialement portée contre elle : « votre petit doigt est un menteur. » , « ne le croyez pas, il ment ». Elle s’empare du jeu de son père pour prendre Argan à son propre piège.

Le père, incapable de lui résister, et accablé par ses révélations, la fait partir.

La scène se clôt sur un monologue pathétique et comique. Le père tyrannique et paranoïaque se dépeint en homme accablé par sa famille et sa maladie : « Ah ! il n’y a plus d’enfants ! Ah ! que d’affaires ! Je n’ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n’en puis plus. (Il se laisse tomber dans une chaise.) »

Le Malade imaginaire, acte II scène 8, conclusion

Nous avons comment, dans cet interrogatoire à la fois cruel et comique entre Argan et Louison, le père manifeste sa tyrannie manipulatrice à l’encontre de son enfant.

Argan parvient ainsi à arracher à la rusée Louison des aveux capitaux pour la suite de l’intrigue, puisque le père apprend que le maître de musique d’Angélique est en vérité son amant.

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