Le Malade imaginaire, Molière, acte 3 scène 3 : analyse

le malade imaginaire molière acte 3 scène 3Voici un commentaire linéaire de l’acte III scène 3 du Malade imaginaire de Molière.

La scène analysée va de « J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous » à la fin de la scène.

Le Malade imaginaire, acte III scène 3, introduction

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière est l’un des auteurs de comédies les plus reconnus et les plus joués.

Ses pièces font la synthèse de la farce populaire et de la comédie de mœurs pour fonder un nouveau type de comédie, caractérisé par sa complexité et sa virtuosité inédites.

Son œuvre théâtrale dénonce l’excès des passions et les risques qu’elles infligent à la famille et à la société.

Avec le musicien Lully, il crée aussi le genre de la comédie-ballet dont fait partie Le Malade imaginaire : ce nouveau genre offre un spectacle total qui mêle art dramatique, chant et danse.

Le Malade imaginaire met en scène un hypocondriaque et tyrannique père de famille qui veut forcer sa fille à se marier à un médecin charlatan, ce qui soulève la colère et la résistance de sa famille. (Voir la fiche de lecture du Malade imaginaire pour le bac)

Dans la scène 3 de l’acte III, Béralde entend raisonner son frère afin qu’il abandonne le projet de mariage.

Extrait étudié

BÉRALDE.- J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme, qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé ; c’est qu’avec tous les soins que vous avez pris, vous n’avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n’êtes point crevé de toutes les médecines qu’on vous a fait prendre.

ARGAN.- Mais savez-vous, mon frère, que c’est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberais, s’il était seulement trois jours, sans prendre soin de moi ?

BÉRALDE.- Si vous n’y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu’il vous enverra en l’autre monde.

ARGAN.- Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?

BÉRALDE.- Non, mon frère, et je ne vois pas que pour son salut, il soit nécessaire d’y croire.
ARGAN.- Quoi vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?

BÉRALDE.- Bien loin de la tenir véritable, je la trouve entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie ; je ne vois rien de plus ridicule, qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre.

ARGAN.- Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu’un homme en puisse guérir un autre ?

BÉRALDE.- Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères jusques ici, où les hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.

ARGAN.- Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?

BÉRALDE.- Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités ; savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir, et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils ne savent point du tout.

ARGAN.- Mais toujours faut-il demeurer d’accord, que sur cette matière les médecins en savent plus que les autres.

BÉRALDE.- Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand-chose, et toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.

ARGAN.- Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que dans la maladie tout le monde a recours aux médecins.

BÉRALDE.- C’est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.
ARGAN.- Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.

BÉRALDE.- C’est qu’il y en a parmi eux, qui sont eux-mêmes dans l’erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse ; c’est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds. Un homme qui croit à ses règles, plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile ; et qui avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire, c’est de la meilleure foi du monde, qu’il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu’il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu’en un besoin il ferait à lui-même.

ARGAN.- C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin, venons au fait. Que faire donc, quand on est malade ?

BÉRALDE.- Rien, mon frère.

ARGAN.- Rien ?

BÉRALDE.- Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
ARGAN.- Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider cette nature par de certaines choses.

BÉRALDE.- Mon Dieu, mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et de tout temps il s’est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu’elles nous flattent, et qu’il serait à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions : lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles, et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années ; il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité, et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

ARGAN.- C’est-à-dire, que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.

BÉRALDE.- Dans les discours, et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes, que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.

ARGAN.- Hoy. Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet.

BÉRALDE.- Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine, et chacun à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes ; et pour vous divertir vous mener voir sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière.

ARGAN.- C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.

BÉRALDE.- Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN.- C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.

BÉRALDE.- Que voulez-vous qu’il y mette, que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.

ARGAN.- Par la mort non de diable, si j’étais que des médecins je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : « crève, crève, cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté ».

BÉRALDE.- Vous voilà bien en colère contre lui.

ARGAN.- Oui, c’est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BÉRALDE.- Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.

ARGAN.- Tant pis pour lui s’il n’a point recours aux remèdes.

BÉRALDE.- Il a ses raisons pour n’en point vouloir, et il soutient que cela n’est permis qu’aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que pour lui il n’a justement de la force, que pour porter son mal.

ARGAN.- Les sottes raisons que voilà. Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage, car cela m’échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.

BÉRALDE.- Je le veux bien, mon frère, et pour changer de discours, je vous dirai que sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent. Que pour le choix d’un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte, et qu’on doit sur cette matière s’accommoder un peu à l’inclination d’une fille, puisque c’est pour toute la vie, et que de là dépend tout le bonheur d’un mariage.

Problématique

Nous verrons comment cette longue confrontation entre Argan et Béralde oppose deux visions excessives de la science médicale : une sacralisation et une satire de la médecine.

Annonce de plan linéaire

Dans cette première partie, de « J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous » de la scène à « des promesse pour des effets », Béralde considère que la médecine n’est qu’une vaine croyance.

Dans une deuxième partie, de « Mais enfin » à « ferait à lui-même. », Béralde considère que les médecins sont eux-mêmes victimes de la dangereuse inefficacité de leur art.

Dans une troisième partie, de « C’est que vous avez » à « comédies de Molière. », Béralde oppose la dangerosité de la médecine à la naturelle capacité du corps à se guérir.

Dans une quatrième partie, de « C’est un bon impertinent » à « porter son mal », Argan dénonce la satire des médecins qu’exprime Molière, et que défend Béralde.

Enfin, dans une cinquième partie, de « Les sottes raisons » à la fin de la scène, Béralde invite Argan à marier Angélique à un homme qui lui plaît.

I – Béralde considère que la médecine n’est qu’une vaine croyance

(De « J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous »  à « des promesses pour des effets. »)

L’adresse « mon frère », de Béralde à Argan, témoigne de la proximité de leur lien, ce qui annonce un dialogue sincère et profond.

Béralde commence tout d’abord par faire l’éloge de la santé d’Argan à travers la tournure superlative : « je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous » et le champ lexical de la santé : « meilleure constitution« , « vous vous portez bien » , « un corps parfaitement composé » , « la bonté de votre tempérament » .

Mais c’est paradoxalement le fait qu’Argan résiste aux « soins » des médecins qui prouve qu’il est en bonne santé. En effet, les soins d’Argan n »‘ont pas encore réussi à le « gâter » et il n’est point encore « crevé ».

C’est donc un paradoxe comique que met en relief Béralde.

Ce paradoxe est d’autant plus amusant que Béralde a créé un effet d’attente avec une très longue phrase dont la proposition principale tardive crée donc la surprise : « vous n’avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament » .

Ce paradoxe synthétise les reproches de Béralde à l’encontre de la médecine : pour lui, les médecins hâtent la mort de leurs patients.

Argan rétorque, comme le spectateur s’y attendait : « c’est cela qui me conserve ». La tournure emphatique (« c’est cela » )  met en valeur la médecine comme l’unique cause de sa bonne santé.

Argan cite alors Monsieur Purgon : « Monsieur Purgon dit que je succomberais… » .

Ce discours indirect souligne qu’Argan ne pense plus par lui-même mais se réfugie derrière les propos savants de son médecin.

Or le diagnostic du médecin est décrédibilisé par son pessimisme exagéré puisque Purgon prévoit pour Argan, en l’absence de médicaments, une mort en « seulement trois jours » .

Béralde moque aussitôt la dangerosité du médecin « il prendra tant de soin de vous, qu’il vous enverra en l’autre monde. » La proposition subordonnée circonstancielle de conséquence (« tant (…) qu’il vous enverra en l’autre monde » ) souligne le lien de cause à effet entre le soin du médecin et la mort.

La périphrase imagée « envoyer en l’autre monde » est amusante et rend l’avertissement plus agréable et audible.

Argan pose alors le cœur du débat : « Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ? »

L’emploi surprenant du verbe « raisonner » chez ce colérique témoigne de sa volonté de réfléchir.

Cette question permet à Molière de mettre en scène un véritable débat sur la médecine.

Béralde répond qu’en effet il ne croit pas en la médecine, qui serait inutile.

Cela choque Argan, qui s’exclame et interroge : « vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ? »

Les hyperboles totalisantes « tout le monde« , « tous les siècles » révèlent qu’Argan croit à la médecine parce qu’elle est perçue positivement par la doxa, l‘opinion dominante.

L’adjectif « véritable » souligne que pour Argan, la vérité correspond à l’opinion partagée par le plus grand nombre.

Or Béralde, lui, s’éloigne de la doxa et adopte une posture de philosophe : « à regarder les choses en philosophe » .

Le champ lexical de la folie récuse toute vertu à la médecine : « folies » , « momeries » , « ridicule » .

Béralde est un personnage empirique, qui se fonde sur son sens de l’observation comme le souligne les verbes liées à la vue : « regarder » , « je ne vois point » , « je ne vois rien » .

Si Argan a une confiance aveugle à l’égard des médecins, Béralde oppose au contraire une défiance absolue.

Les deux frères se définissent donc par un même défaut : l’incapacité à penser la nuance.

La critique de Béralde est en effet excessive et radicale comme le souligne les négations totales, les hyperboles et les superlatifs : « je ne vois point de plus plaisante momerie » , « je ne vois rien de plus ridicule » .

Béralde prétend néanmoins étayer son opinion par un argument rationnel : « par la raison(…) que » .

Au présent de vérité générale, il rappelle que la nature est un mystère devant lequel l’homme devrait faire preuve d’humilité : « les ressorts de notre machine sont des mystères », « la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose. »

Argan n’a de cesse de questionner son frère afin qu’il étaye son opinion : « Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ? »

Ces questions permettent d’approfondir le débat qui ressemblent à un discours philosophique de type socratique. Argan est bien un personnage complexe et versatile, qui sait raisonner.

Béralde reconnaît aux médecins un savoir, mais qui n’est pas médical : « Ils savent la plupart de fort belles humanités ».

L’énumération de verbes à l’infinitif rend compte d’un savoir abstrait et impersonnel : « parler un beau latin » , « nommer en grec » , « les définir, les diviser » .

Mais cette virtuosité langagière et taxinomique* (*de classification)  cache en réalité leur incapacité à guérir.

Pour Béralde, le médecin est un comédien qui joue une pièce de théâtre.

Il « donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets. ». Ces parallélisme présentent le médecin comme un magicien qui transforme son discours en remède.

Leurs paroles savantes que Béralde ramène à « un pompeux galimatias » et « un spécieux babil »  sont utilisés comme des formules magiques pour impressionner les patients.

II – Les médecins sont eux-mêmes victimes de la dangerosité de leur art

(De « Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages » à « ferait à lui-même. »)

Afin de contredire son frère, Argan élargit le champ de la conversation par l’assertion universalisante : « tout le monde a recours aux médecins. » Il a de nouveau recours à la doxa, l’opinion dominante.

Mais Béralde s’éloigne encore de la doxa en fustigeant la naïveté de l’humanité :  « C’est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art. »

Argan resserre alors son propos aux médecins eux-mêmes : « Mais, il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes. »

La répétition de la préposition « Mais » dans les brèves répliques d’Argan, souligne que le maître de maison cherche la contradiction par la logique.

D’après Béralde, les médecins eux-mêmes s’illusionnent en croyant en leur « science » : « il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l’erreur populaire ».

Néanmoins, le chiasme « qui sont eux-mêmes dans l’erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent, sans y être » met en lumière l’unique but des médecins, qui est de profiter de leurs patients, et ce, quel que soit leur foi en la médecine.

Béralde poursuit en faisant le portrait satirique de monsieur Purgon qui devient l’archétype de l’incompétent naïf et dangereux.

Les antithèses opposent l’intention du médecin et l’effet de sa médecine, soulignant la dangerosité du soignant : « impétuosité » / « prévention » , « raideur » / « confiance » , « brutalité » / « raison » .

Son vocabulaire dénonce la violence des médecins à l’encontre des corps qu’ils sont pourtant censés guérir : « des purgations et des saignées » , « il vous expédiera » , « en vous tuant » .

La bonne foi du médecin est présentée comme un danger supplémentaire, le médecin tuant « sa femme et ses enfants » et « lui-même » au besoin.

Par sa rhétorique soignée, comme l’énumération ternaire « avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison », ce portrait satirique du médecin fait songer aux Caractères de Theophraste (La Bruyère n’écrit ses Caractères qu’en 1688, soit 15 ans après Le Malade imaginaire) et s’inscrit dans la lignée de la littérature satirique.

III – Béralde rappelle la naturelle capacité du corps à se guérir

(De « C’est que vous avez, mon frère » à « comédies de Molière. »)

Argan, qui dirige l’entretien par ses interrogations, veut orienter son frère vers des considérations concrètes avec une question d’ordre pratique : « Mais, enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade ? »

La réponse de Béralde surprend Argan par sa brièveté et sa viduité : « Rien, mon frère. »

L’adresse affectueuse « mon frère » vient atténuer un propos qui pourrait sembler impertinent, et témoigne de la bienveillance de Béralde à l’égard de son frère. Béralde veut en effet guérir Argan par la parole et de la réflexion.

Béralde étaye son argument en considérant que « La nature, d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. […] et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. »

Le présent de vérité générale donne à cette réplique la forme d’un aphorisme.

On peut deviner, à travers cet aphorisme, la voix de Molière qui a déjà fait la satire des médecins, notamment dans la farce Le médecin malgré lui.

La médecine viendrait donc mettre en échec l’autosuffisance réparatrice de la nature.

Béralde dénonce « le roman de la médecine« , fictionnel, qui repose sur l’imagination comme en atteste le champ lexical de l’illusion ; « pures idées » , « belles imaginations » , « croire » , « souhaiter qu’elles fussent véritables » , « beaux songes » .

Ce champ lexical de l’imagination fait écho titre de la pièce, Le malade imaginaire.

La très longue phrase de Béralde est structurée par l’anaphore « il vous parle de » qui insiste sur la parole et non les actes du médecin.

La prolifération des verbes à l’infinitif donne l’impression que le médecin démultiplie les effets de manche pour fasciner et tromper : « lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter (…) et lui donner (…) de la rétablir et de la remettre… »

Ces discours fascinants cachent la dangerosité des actes médicaux : «Mais, quand vous en venez à la vérité et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela ».

La préposition « Mais » et la brièveté de cette phrase conclusive crée un effet de chute qui oppose les actes et la vérité aux discours boursouflés des médecins.

Les termes « vérité » et « expérience » posent Béralde en philosophe et en raisonneur.

La tirade de Béralde suscite l’ironie d’Argan : « vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle. »

Mais Béralde maintient son portrait antithétique des médecins: « Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes. » Le parallélisme syntaxique fait ressortir l’antithèse entre les discours et les actes des médecins.

L’exclamation « Ouais ! » manifeste l’agacement croissant d’Argan, qui pallie son manque d’arguments par l’ironie : « vous êtes un grand docteur ».

Face à la rhétorique de Béralde, Argan ne sait se défendre par lui-même, et en appelle à des figures protectrices : « je voudrais bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs, pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet. »

Son absence d’arguments prouve son incapacité à raisonner avec discernement au sujet de la médecine.

Béralde tente alors d’adoucir le débat en affirmant affectueusement : « Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine ; […] et j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes ».

Avec humilité, Béralde laisse le débat ouvert, accepte la contradiction. Le dramaturge suggère ainsi la perfectibilité du discours de Béralde, et laisse au spectateur le soin de juger ce raisonneur.

Béralde poursuit le débat en évoquant les comédies de Molière : « j’aurais souhaité […] pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu’une des comédies de Molière. »

Molière met ici en scène ses propres pièce. Cette mise en abyme surprenante est comique et virtuose.

Le dramaturge affirme l’apport intellectuel de ses spectacles comiques qui participent aux débats de l’époque, comme source d’une réflexion.

IV – Argan dénonce la satire des médecins que fait Molière

(De « C’est un bon impertinent » à « porter son mal »)

La seule évocation du nom de Molière suffit à susciter la colère d’Argan : « C’est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies ! »

Molière s’amuse ici à représenter la polémique que sa pièce pourrait susciter.

Habitué aux controverses, comme celle de L’École des femmes et de Tartuffe, Molière s’amuse ici à les prévenir et à leur préparer des contre-arguments.

Cette stratégie argumentative virtuose démontre la capacité de Molière à susciter le débat par ses pièces.

Face à Argan, qui s’agace de ce que Molière critique l’honnêteté des médecins, Béralde précise : « Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine. »

Cette affirmation cruciale entend désactiver une critique outrancière à laquelle Molière s’attend.

A travers le personnage et porte-parole qu’est Béralde, le dramaturge raffine donc sa critique de la médecine.

Mais Argan n’est pas attentif à cette précision et s’emporte avec colère contre la démarche de Molière qu’il injurie : « Voilà un bon nigaud […] de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là ! »

Tout au long de la scène, Argan se ferme au débat. Ses répliques deviennent circulaires comme le montre les répétitions :

♦ « Voilà un bon nigaud, un bon impertinent » reprend « C’est un bon impertinent que votre Molière »
♦ « aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables » reprend « d’aller jouer d’honnêtes gens » .

Argan se répète inutilement et s’enferme dans sa colère.

Sa surdité permet de moquer l’incapacité des adversaires de Molière à comprendre la subtilité de sa satire sociale.

Molière met donc en scène l’échec du débat et la médiocrité de ses adversaires.

Béralde défend le droit de Molière à représenter « les diverses professions des hommes », « les princes et les rois » autant que les médecins.

Molière défend ainsi le théâtre : il attribue à cet art le droit de représenter la société pour mieux la critiquer et l’interroger.

À travers la réplique de Béralde, Molière remet également en cause la hiérarchie des genres en mettant sur le même niveau la tragédie (princes, rois) et la comédie (médecins) avec le comparatif d’égalité : « On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonnes maison que les médecins. »

Cet éloge de la comédie rend compte de la sophistication de ce genre au cours du XVIIe siècle, et ce grandement grâce à Molière qui hausse la comédie au rang de la tragédie.

La violence d’Argan éclate alors en jurons et en imprécations : « si j’étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence ; et, quand il sera malade, […] je lui dirais : Crève, crève ; cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté. »

Paradoxalement, Argan , en se mettant à la place des médecins, leur attribue des intentions malveillantes qui entachent leur image.

La répétition du verbe « crève » souligne notamment l’hystérie d’Argan qui ne contrôle plus sa colère. Sa verve farcesque et familière le ridiculise.

La scène est d’autant plus amusante que c’est Molière lui-même qui jouait Argan.

Béralde ne peut que constater l’échec du débat, qui s’est mué en blâme moqueur : « Vous voilà bien en colère contre lui. »

Il maintient en tout cas sa défense de Molière : « Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours. »

Cette réplique au futur de l’indicatif, paradoxale et pleine de panache se révèlera prémonitoire, Molière n’ayant pas demandé le secours des médecins en ses dernières heures.

Béralde justifie le rejet des médecins par Molière de façon surprenante : « lui, il n’a justement de la force que pour porter son mal ».

Cette saillie fait une boucle avec la première réplique de l’extrait : « Une grande marque que vous vous portez bien, c’est (…) que vous n’êtes point crevé de toutes les médecines qu’on vous a fait prendre.  »

V – Béralde invite Argan à marier Angélique à un homme qu’elle aime

(De « Les sottes raisons que voilà ! » à la fin de la scène)

Argan invite son frère à changer de sujet : « ne parlons point de cet homme-là davantage ; car cela m’échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal. » Fidèle à son hypocondrie et à la théorie des humeurs, Argan en revient à des considérations sur sa santé.

Béralde accepte, et réoriente l’entretien vers son sujet premier : Argan doit abandonner le projet de mariage qu’il a prévu pour Angélique, car « il ne faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte ».

La « passion » désigne ici l’hypocondrie d’Argan. Dans un XVIIème siècle rationaliste qui valorise l’ordre et la mesure, les passions étaient toujours condamnables.

Béralde parle à son frère avec autorité comme le soulignent les négations totales et les tournures impersonnelles : « vous ne devez point » , « il ne vous faut pas suivre » .

Il tente toutefois d’atténuer son dirigisme par le modalisateur « un peu » qui invite Argan à assouplir sa décision : « s’accommoder un peu à l’inclination d’une fille » .

Béralde finit sur l’évocation positive du « bonheur d’un mariage » mais il n’est pas certain que sa rhétorique porte ses fruits après avoir énervé Argan par cet échange sur la médecine.

Le malade imaginaire, acte 3 scène 3, conclusion

Nous avons montré que ce dialogue entre l’hypocondriaque Argan et le raisonneur Béralde permet à Molière de mettre en scène un débat sur la médecine.

La sacralisation de la médecine par Argan est ridicule, mais le raisonneur Béralde reste un personnage peu nuancé.

Le lecteur/spectateur ne pouvant considérer aucune de ces deux opinions comme véritablement crédibles, il lui reste à définir la sienne.

On observe ici comme la comédie de mœurs amuse tout en ouvrant le débat, cherche à plaire et à instruire conformément à l’idéal classique du XVIIème siècle.

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Qui suis-je ?

Amélie Vioux

Je suis professeur particulier spécialisée dans la préparation du bac de français (2nde et 1re).

Sur mon site, tu trouveras des analyses, cours et conseils simples, directs, et facilement applicables pour augmenter tes notes en 2-3 semaines.

Je crée des formations en ligne sur commentairecompose.fr depuis 9 ans.

Tu peux également retrouver mes conseils dans mon livre Réussis ton bac de français 2021 aux éditions Hachette.

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