Juste la fin du monde, Lagarce, partie 1, scène 9 : analyse

juste la fin du monde lagarce partie 1 scène 9Voici un commentaire linéaire de la partie I scène 9 de Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce.

Juste la fin du monde, partie I scène 9, introduction

Jean-Luc Lagarce est un metteur en scène et dramaturge contemporain qui meurt prématurément en 1995 à l’âge de 38 ans.

Ses pièces sont aujourd’hui publiées dans une dizaine de langues et il fait partie des auteurs de théâtre contemporains les plus joués dans l’Hexagone.

Juste la fin du monde a été écrit en 1990. La pièce est entrée au répertoire de la Comédie française en 2008.

Cette pièce met en scène Louis, 34 ans, revenu dans sa famille pour annoncer sa mort prochaine en raison d’une grave maladie.

Mais des tensions apparaissent. La présence de Louis fonctionne comme un catalyseur qui réveille les souffrances et complexes de chaque membre de la famille. (Voir la fiche de lecture pour le bac de Juste la fin du monde de Lagarce)

Dans la scène 9 de la partie 1, les membres du clan familial se retrouvent autour d’une table. Mais cette scène montre la force centrifuge* qui anime cette famille (*centrifuge = qui s’éloigne du centre).

Problématique :

Comment cette scène montre-t-elle l’échec des retrouvailles familiales ?

Plan de lecture linéaire

On peut percevoir quatre mouvements dans cette scène.

Dans un premier temps, du début de la scène à « Voulez-vous encore du café ? », Lagarce met en scène un après-midi mélancolique.

Dans un deuxième temps, de « Tu vas le vouvoyer » à « Elle reviendra », Suzanne se rebelle contre le poids des conventions sociales et de la famille.

Dans un troisième temps, de « Oui je veux bien un peu de café » à « Tu te payais ma tête, tu essayais », la rivalité fraternelle entre Antoine et Louis et réactivée.

Enfin, dans un quatrième temps, de « Vous êtes tous les mêmes » à « Catherine reste seule », le spectateur assiste à un éclatement de la famille.

I – Un après-midi mélancolique

(de « C’est l’après-midi » à « Voulez-vous encore du café ? »)

La Mère évoque un après-midi de dimanche et insiste sur le caractère coutumier « toujours été ainsi ».

Comme à la fin de la scène 8, la Mère insiste sur le temps et la durée comme le montre le champ lexical du temps : « après-midi », « toujours », « dure », « plus longtemps ».

La Mère est assimilée à Saturne, Dieu du temps qui symbolise la mélancolie.

Le pronom impersonnel « on » et le parallélisme de construction « on n’a rien à faire, on étend ses jambes » montre l’état de langueur dans lequel plongent les personnages.

Catherine , qui est le seul personnage ne faisant pas partie de la famille biologique, crée un effet de distance avec Louis par le vouvoiement : « Voulez-vous encore du café ? ». Catherine est le symbole des conventions sociales et maintient une distance respectueuse.

II –  La rébellion de Suzanne ou le conflit générationnel

(de « Tu vas le vouvoyer » à « Elle reviendra »)

Suzanne plus jeune (21 ans mentionnent les didascalies initiales) symbolise la génération de l’immédiateté, qui ne supporte pas la médiation du vouvoiement, le poids des traditions et des relations sociales.

Elle remet ainsi en cause l’emploi du vouvoiement par Catherine : « Tu vas le vouvoyer toute la vie, ils vont se vouvoyer toujours ? » . La répétition en miroir des deux propositions souligne l’impatience de Suzanne.

Son discours la rattache à l’adolescence comme le montre l’interjection grossière (« Mais, merde toi à la fin ») et la forme négative (« Je ne te cause pas, je ne te parle pas, ce n’est pas à toi que je parle») qui souligne une posture d’opposition à l’autorité familiale caractéristique de l’adolescence.

La gradation ternaire « Je ne te cause pas, je ne te parle pas, ce n’est pas à toi que je parle ! » annonce la montée de la colère qui va exploser.

Suzanne reproche à Antoine d’être intervenu. Le champ lexical de la parole (« cause », « parle » « je parle » , « tu me parles » « racontes ») montre que la parole se libère et que les tensions pulsionnelles reviennent à la surface.

La querelle s’envenime avec la question rhétorique d’Antoine : « Comment est-ce que tu me parles ? »

Le pronom interrogatif « comment » met en cause la manière dont Suzanne énonce ses propos, soulignant l’incapacité du langage, dans sa forme même, à réconcilier les individus.

La parole d’Antoine est en forme de chiasme, c’est à dire de structure ABBA :  « Elle veut avoir l’air / c’est parce que Louis est là, c’est parce que tu es là / tu es là et elle veut avoir l’air ». Cette structure fermée souligne la volonté d’Antoine de contrôler Suzanne.

Antoine infantilise Suzanne en lui reprochant de changer son comportement en présence de Louis.

Suzanne se révolte contre ce corset comme en témoigne la multiplication des interrogations et exclamations. Sa parole est placée sous le signe de la répétition selon le modèle A B A B : « Qu’est-ce que ça a à voir avec Louis, / qu’est-ce que tu me racontes ? / Ce n’est pas parce que Louis est là / qu’est-ce que tu dis ? »)

Ces répétitions témoignent d’une parole enfantine et hystérique avec un rythme ternaire qui montre la colère du personnage (« Merde, merde et merde encore ! » / « Compris ? entendu ? saisi ? »).

Sa dernière réplique fonctionne comme une didascalie interne enjoignant l’acteur à effectuer le geste : « Et bras d’honneur si nécessaire ! Voilà, bras d’honneur ».

La dispute qui se déclenche au départ sur un mot (« ils font ce qu’ils veulent » ) contamine tous les sujets (le comportement de Suzanne, Louis) et va jusqu’à la violence physique symbolisée ici par le geste grossier.

La phrase prononcée par la Mère (« Ne la laisse pas partir ») est aussi une didascalie interne qui suggère un jeu de scène, celui du départ fracassant de Suzanne de la scène familiale.

Antoine adopte la voix du père qui connaît ses enfants et leurs sautes d’humeur, avec le futur de l’indicatif : « Elle reviendra » .

III – La rivalité fraternelle

(de « Oui je veux bien un peu de café » à « Tu te payais ma tête, tu essayais »)

Louis répond à la question de Catherine qui a occasionné cette scène de crise : « Oui, je veux bien, un peu de café, je veux bien. » .

La réponse différée de Louis montre que la famille est fractionnée, fracturée comme si les personnages ne parvenaient à entrer en communication.

Cette réponse, qui intervient après la crise, a également quelque chose de comique, comme dans le théâtre de l’absurde de Samuel Beckett (dans En attendant Godot par exemple) où le tragique côtoie le burlesque.

Antoine répète alors mot pour mot la phrase de Louis « Oui je veux bien un peu de café, je veux bien » comme le font les jeunes enfants qui se provoquent. L’imitation est ironique et a pour but de réactiver la rivalité fraternelle.

La réponse de Louis (« Tu te payais ma tête » ) peut avoir plusieurs sens.  « Se payer la tête de quelqu’un » signifie bien sûr se moquer de lui, et Louis rappelle à son frère qu’il n’est pas dupe de son intention.

Mais on peut aussi voir une touche humoristique de Lagarce dans le choix de cette expression.

Cette famille ressemble à un cour parodique, avec trois générations successives d’hommes qui portent le prénom de Louis, comme dans la royauté française. Or Antoine voudrait se « payer la tête » du frère aîné, comme Philippe Égalité a voté la mort du roi Louis XVI, guillotiné en 1793.

Mais l’imparfait surprend dans la réplique de Louis : « Tu te payais ma tête, tu essayais » . Ce temps du passé suggère que Louis mate la révolution et remet son frère à sa place.

IV – L’éclatement de la famille

( de « Vous êtes tous les mêmes » à « Catherine reste seule »)

Antoine quitte la scène, reproduisant le geste de Suzanne comme le suggère la réplique de Catherine qui fonctionne comme une didascalie interne (« Antoine ! Où est-ce que tu vas ? »).

La Mère voyant Suzanne et Antoine partis déclare « Ils reviendront. Ils reviennent toujours ». Avec le futur de l’indicatif, la Mère reprend ici le rôle de la Pythie qui connaît l’avenir. Elle semble sûre d’avoir suffisamment tissé sa toile pour que ses enfants ne lui échappent pas.

Mais la situation est d’une ironie tragique. Au moment où la Mère dit l’unité familiale, à la 1re personne du pluriel « Je suis contente que nous soyons tous là réunis », tout le monde quitte la scène, y compris Louis ( » Où est-ce que tu vas ? Louis ! » ).

La didascalie précise à la fin de la scène que « Catherine reste seule ». On devine donc que la Mère, elle aussi, quitte la scène.

Juste la fin du monde, partie 1 scène 9 : conclusion

Les retrouvailles familiales sont généralement dominées par un mouvement centripète autour de la figure parentale.

Ici, c’est le contraire qui survient : la famille est animée par un mouvement centrifuge, vers l’extérieur, comme si tous les personnages était littéralement expulsés de scène par une force incontrôlable : la rébellion de la jeunesse, la rancune, la rivalité fraternelle, la désunion foncière d’une famille en crise.

Seule reste sur scène Catherine, l’étrangère de la famille, celle qui est liée à la famille non par le sang mais par alliance.

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Juste la fin du monde, partie 1 scène 1 (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, partie 1 scène 3 (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, partie 1 scène 8 (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, partie 2 scène 1 (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, partie 2 scène 2 (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, épilogue (lecture linéaire)

Qui suis-je ?

Amélie Vioux

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