Juste la fin du monde, partie I scène 3 : analyse linéaire

justela fin du monde lagarce partie 1 scene 3Voici une explication linéaire de la partie I scène 3 de Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce.

L’extrait étudié ici va du début de la scène 3 à « au premier plan, le parc des expositions internationales » .

Juste la fin du monde, partie 1 scène 3, introduction

Jean-Luc Lagarce est l’un des dramaturges contemporains les plus joués en France.

Ses pièces, souvent graves et autobiographiques, interrogent ses relations familiales complexes, ses origines populaires, et le sida qui le condamne à une mort prématurée.

L’épanorthose, figure de style dominante dans ses pièces, qui consiste à corriger ou nuancer un propos, matérialise la difficulté de ses personnages à exprimer leurs sentiments.

Juste la fin du monde, écrite en 1990, est sa pièce la plus connue. Elle a pour personnage principal Louis, 34 ans, qui retourne auprès de sa famille pour lui annoncer sa mort prochaine.

Les tensions familiales complexifient cependant ce travail d’adieu. (Voir la fiche de lecture pour le bac sur Juste la fin du monde de Lagarce)

La scène 3 de la partie I prolonge la scène précédente : après la belle-sœur Catherine, c’est maintenant Suzanne, la sœur de Louis, qui évoque le passé et ses sentiments dans une longue tirade.

Problématique

Comment la tirade de Suzanne exprime-t-elle à la fois l’amour admiratif et les reproches qu’elle éprouve à l’égard de Louis ?

Annonce de plan linéaire

Dans une première partie, du début de la scène 3 à « inquiéter de toi. », Suzanne reproche à Louis son départ.

Puis, dans une deuxième partie, de « Parfois, tu nous envoyais » à « pour les autres. », Suzanne évoque le don pour l’écriture de Louis.

Enfin, de « Ces petits mots » à « expositions internationales. », Suzanne reproche à Louis de minorer la place de sa famille dans sa vie, comme le prouverait ses trop brèves cartes postales.

I – Suzanne reproche à Louis son départ

(Du début à « à nous inquiéter de toi. »)

La tirade de Suzanne pose d’emblée son sujet : « Lorsque tu es parti » .

Le passé composé (« es parti » ) insiste sur le caractère révolu et indépassable de ce départ, dont la conséquence tragique est énoncée brutalement : « je ne me souviens pas de toi ».

Puisqu’elle « étai[t] petite », Suzanne n’a pas conservé de souvenir de ce grand frère, dont le départ lui infligea néanmoins un sentiment de vide : « et je me suis retrouvée sans rien. » L’abondance de phrases négatives soulignent ce manque.

Le premier paragraphe, saturé par la première personne du singulier « je », est presque lyrique : « je ne savais pas que tu partais pour tant de temps, je n’ai pas fais attention / je ne prenais pas garde, /et je me suis retrouvée sans rien.  »

Suzanne expose ici ses pensées intimes, ce qui contraste avec la superficialité et la politesse surjouée des autres personnages dans la scène d’exposition.

Cette démonstration de l’intime souligne que le retour de Louis fait émerger l’inconscient familial. Son retour est l’occasion d’une remontée des traumatismes familiaux.

Suzanne considère le départ de Louis comme une faute, ainsi que l’exprime l’insistante anaphore « ce n’est pas bien [que tu sois parti] » . Le vocabulaire moral juge et culpabilise Louis.

Les retrouvailles glaciales laissent donc place à un procès.

Mais paradoxalement, la violence de ce procès provient d’un profond amour pour Louis.

En effet, son départ aurait affecté toute la famille, que Suzanne désigne pudiquement par les pronoms personnels sujets « elle (elle ne te le dira pas) », « eux, Antoine et Catherine ».

Suzanne, la plus jeune membre de la famille, se fait la porte-parole d’un amour familial qui peine à s’exprimer, sinon par la violence langagière.

Louis lui-même aurait souffert de ce départ, ce que Suzanne développe péniblement, avec l’obsessionnel anaphore en « tu » accusatrice :
« tu as dû parfois, toi aussi
(ce que je dis)
toi aussi,
tu as dû parfois avoir besoin de nous
 »

La parataxe* (*juxtaposition de propositions sans mots de liaison) met en relief la difficulté de Suzanne à exprimer une pensée fluide.

Par les parenthèses et les épanorthoses, la soeur se corrige incessamment. Son discours progresse sinueusement.

Suzanne suggère que Louis aime aussi sa famille : « tu as dû parfois avoir besoin de nous et regretter de ne pouvoir nous le dire. » Elle ouvre ainsi une issue heureuse à ces retrouvailles et tente de renouer la distance.

L’anaphore « tu as dû » montre son effort pour se mettre à la place de Louis.

Le spectateur peut être surpris par l’absence de réplique de Louis. Manifeste-t-il son assentiment par son silence ? Ou au contraire, son silence correspond-il à une prise de distance ?

II – Suzanne évoque le don pour l’écriture de Louis

(De « Parfois, tu nous envoyais des lettres » à « C’est pour les autres. »)

Dans le troisième paragraphe, Suzanne évoque les lettres que Louis envoyait à sa famille.

Ces lettres peuvent être considérées comme une mise en abyme de l’écriture.

Cependant, ces lettres indéfinissables (« des lettres, qu’est-ce que c’est ? ») se définissent justement en tant que « rien », tant elles sont brèves : « de petits mots, juste de petit mots, une ou deux phrases, rien, comment est-ce qu’on dit ? elliptiques. »

Cette remarque peut être vue comme métalittéraire : elle ne s’applique pas aux seules lettres de Louis mais constituent une réflexion de Jean-Luc Lagarce sur sa propre écriture.

L’écriture de Lagarce est en effet elliptique et composée d’une juxtaposition de « petits mots, une ou deux phrases » prononcés par les personnages.

À première vue, il s’agit d’une écriture qui ne dit rien, vide de sens, comme la parole des personnages ou les lettres de Louis.

Pourtant, il s’agit d’une écriture qui se caractérise par un sous-texte puissant : ce qui compte chez Lagarce n’est pas tant l’énoncé explicite que ce qui est dit implicitement, ce qui se cache sous le texte.

Ces lettres furent d’ailleurs porteuses d’une signification que Suzanne tente de déchiffrer.

Elle se réfère d’abord au métier de Louis : « je pensais que ton métier était d’écrire ». La résonance biographique avec la vie de Jean-Luc Lagarce peut transparaître ici.

Suzanne confie à Louis que cette vocation littéraire suscitait chez sa famille « une certaine forme d’admiration » car elle signifie qu’il saurait « [s]e servir de ça pour [s]e sortir d’un mauvais pas ou avancer plus encore. »

L’écriture se voit ainsi chargée par la famille de Louis d’une puissance magique, conjuratrice et salvatrice.

La famille de Louis se dessine comme une famille populaire.

L’écriture lui apparaît comme une pratique bourgeoise fascinante qu’elle ne maîtrise pas, ce qui l’amène à considérer qu’en la maîtrisant, Louis aura la capacité de prendre soin de sa vie.

Louis sourit à l’évocation de ce « don » (« tu ris » ) ce qui peut montrer son affection pour sa sœur mais aussi sa distance avec cette famille dont il s’est éloigné.

Vexée, Suzanne constate à propos de ce « don » :
« Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas dignes.
C’est pour les autres.
 »

La répétition de « jamais« , en emphase en début de phrase accentue le reproche et la douleur de Suzanne : « jamais tu ne te sers de cette qualité » , « jamais, nous concernant, tu ne te sers de cette qualité » , « jamais tu ne te sers… »

Ce sont ces « autres » pudiquement évoqués, et opposés au « nous » familial, qui seraient le véritable centre de la vie de Louis, lointaine et mystérieuse.

III – Suzanne reproche à Louis ses trop brèves cartes postales

(De « Ces petits mots – les phrases elliptiques – » à « expositions internationales. »)

La tirade de Suzanne revient sur « ces petits mots […] elliptiques » envoyés par Louis à sa famille.

La circularité de son discours lui confère la sincérité du flux de la pensée. Le spectateur est immergé dans la pensée de Suzanne.

La sœur observe que ces mots brefs : « sont toujours écrits au dos de cartes postales ».

Elle tente d’interpréter ce fait : « comme si tu voulais, de cette manière, toujours paraître en vacances »,
« comme si, par avance,
tu voulais réduire la place que tu nous consacrerais
 »

Les comparaisons hypothétiques (« comme si… » ) montrent que la sœur se fait déchiffreuse. Elle est guidée par la recherche de la vérité.

Elle estime que la famille a été reléguée par Louis qui a exposé son désamour à la vue de tous : « et laisser à tous les regards les messages sans importance que tu nous adresses » .

Suzanne oppose ainsi de nouveau le « nous » familial aux autres qui apparaissent dans la formule globalisante « à tous les regards » .

Pour Suzanne, toute la famille est blessée par le peu d’attention de Louis : « les autres ne te le disent pas ».

Par pudeur, elle utilise le pronom indéfini « les autres » pour désigner les membres de la famille : la Mère, Antoine et Catherine. Dans cette famille, les choses se disent toujours à demi-mot, de façon détournée.

Pour illustrer son propos, Suzanne détaille la carte postale sur laquelle Louis a écrit « quelques rapides indications » avant de les rejoindre.

Cette carte postale est en effet d’une banalité et d’une superficialité évidentes : « Je vais bien et j’espère qu’il en est de même pour vous » . Ce prosaïsme surprend sachant que Louis est écrivain.

Cette fade correspondance constitue pourtant l’unique lien, l’unique cordon ombilical qui reliait Louis à sa famille.

Le spectateur prend ainsi la mesure de la distance que Louis a pris avec sa famille.

Juste la fin du monde, partie I scène 3, conclusion

Nous avons vu comment la tirade de Suzanne exprime l’amour admiratif et les reproches qu’elle éprouve à l’égard de Louis, dont le départ inexplicable provoqua un traumatisme familial.

Cette tirade d’une sincérité poignante confond l’amour et le blâme. Suzanne brise les tabous familiaux qui empêchent la sincérité des relations dans cette famille.

Mais ce travail d’explication de l’intime est entravé par la brutalité des autres personnages.

La mort prochaine que Louis est venu annoncer fait tragiquement écho à son départ passé, qui se voit ainsi réitéré et aggravé.

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Juste la fin du monde, prologue (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, partie 1 scène 1 (lecture linéaire)
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Juste la fin du monde, partie 2 scène 3 (lecture linéaire)
Juste la fin du monde, épilogue (lecture linéaire)

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Amélie Vioux

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