Manon Lescaut, abbé Prévost, la mort de Manon : analyse

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Voici une explication linéaire de l’extrait relatant la mort de Manon Lescaut, personnage éponyme du roman d’Antoine-François Prévost.

La mort de Manon Lescaut, introduction

Le septième tome des Mémoires d’un homme de qualité de l’abbé Prévost a échappé à l’oubli où est tombé le reste de l’œuvre car il contient l’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, héros éponymes qui comptent parmi les amants les plus célèbres de la littérature.

Ce roman publié en 1731 met en effet en scène une passion fatale dont l’issue ne peut être que tragique. (Voir la fiche de lecture pour le bac de Manon Lescaut)

Le récit est conduit par Des Grieux, quelques années après la disparition de Manon.

Après de sulfureuses aventures dans une société parisienne corrompue, les amants ont échoué en prison.

Manon est déportée à la Louisiane avec un convoi de filles de mauvaise vie. Des Grieux suit sa maîtresse. Il la voit bientôt mourir d’épuisement dans le désert où ils ont dû fuir à la suite d’un duel dont elle était la cause.

Extrait étudié

Pardonnez si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple ; toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus, dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes ; je les approchai de mon sein pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d’une voix faible qu’elle se croyait à sa dernière heure.
Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait.
N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait : c’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva sans doute point assez rigoureusement puni ; il a voulu que j’aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Manon Lescaut, abbé Prévost

Problématique

Comment le récit de Des Grieux parvient-il à sublimer la mort de Manon ?

Plan linéaire

Nous pouvons découper cet extrait en 3 mouvements articulés autour des ruptures du système énonciatif (changement de pronoms personnels, de temps verbaux, de lieu…) :

Dans le premier paragraphe, Des Grieux s’adresse à l’Homme de qualité pour indiquer sa douleur à faire le récit de la mort de Manon.

Dans le deuxième paragraphe, Des Grieux raconte l’agonie de Manon dans le désert de Louisiane.

Dans le troisième paragraphe, Des Grieux s’adresse de nouveau à Renoncour pour annoncer son retrait du monde.

I – Un impossible et douloureux récit

De « Pardonnez si j’achève en peu de mots » à «  j’entreprends de l’exprimer. »

Le texte s’ouvre sur un impératif à la deuxième personne « Pardonnez » : le Chevalier Des Grieux implore l’indulgence de son destinataire, l’Homme de qualité.

Par un effet de mise en abyme, le lecteur a l’impression de devenir également le destinataire de cette imploration pathétique.

La première phrase, courte, constituée de termes mono ou bi-syllabiques, traduit la difficulté du récit que Des Grieux s’apprête à conduire : «  si j’achève en peu de mots un récit qui me tue ».

De Grieux utilise deux périphrases pour désigner l’événement funeste qu’il s’apprête à narrer : « un récit qui me tue » et « un malheur qui n’eut jamais d’exemple ».

Les propositions relatives « qui me tue » et « qui n’eut jamais d’exemple » sont hyperboliques et placent en lecteur en situation d’attente.

Habilement, l’auteur retarde ainsi le récit, et souligne la difficulté de De Grieux à s’exprimer.

Le champ lexical du récit (« récit / raconte / exprimer ») est associé à celui de la tragédie (« malheur/ destinée à le pleurer / reculer d’horreur »). Par cette association, de Grieux suggère que les mots occasionnent une douleur encore vive dans le présent.

C’est d’ailleurs ce dont témoigne le présent, notamment le présent à valeur d’habitude qui exprime une douleur sans cesse renouvelée : « je le porte sans cesse » / « chaque fois que j’entreprends ».

Héros endeuillé, préromantique, le Chevalier livre néanmoins le récit attendu dans le 2nd mouvement du texte.

II – La mort de Manon : un tableau pathétique

De « Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit » à « la fin de ses malheurs approchait.« 

Le 2nd mouvement du texte s’ouvre sur le plus-que-parfait « nous avions passé » et nous plonge ainsi dans le passé.

Le récit se déroule dans le désert de Louisiane où ont fui les amants.

L’abbé Prévost active ici un motif préromantique de la mort dans la nature, à l’écart de la civilisation corrompue (un motif littéraire est un thème ou une image qui revient souvent en littérature).

La mort de Manon est évoquée avec délicatesse et pudeur, dans un tableau touchant où la mort est associée au sommeil : « je croyais ma chère maîtresse endormie ».

L’adverbe « tranquillement » (qui se déploie longuement, sur 4 syllabes) ainsi que le modalisateur « croyais » dans « Je croyais ma chère maîtresse endormie » créent une sorte d’ironie tragique. En effet, le lecteur connaît déjà l’issue fatale de cette scène que le chevalier semble ignorer.

On remarque que Manon n’est jamais nommée. Elle est idolâtrée par la périphrase « ma chère maîtresse ».

La posture du chevalier qui retient son souffle amplifie l’ambiguïté entre la mort et le sommeil. Les allitérations en « m » (tranquillement/ ma / maîtresse/ endormie/ moindre/ sommeil) évoquent les murmures, les paroles retenues, la douceur.

Les modalités négatives « je n’osais » (négation syntaxique) et « dans la crainte de » (négation lexicale) suggèrent la tendresse et la retenue de l’amant face à la femme endormie.

Ce récit souligne néanmoins la proximité des corps des amants.

On voit leurs « mains » puis le « sein » qui désigne par métonymie le cœur, siège des émotions.

Le toucher est sollicité à de multiples reprises par les verbes « touchant », « approchai », « sentit », « échauffer », « saisir ».

Les dernières paroles se font murmures avant de céder au silence. Elles sont restituées au discours indirect « elle me dit » / « je ne répondis que » comme si la voix de Manon, de plus en plus faible, s’éteignait devant nous.

Le discours narrativisé qui suit (= un discours qui résume les paroles échangées) rappelle l’affirmation initiale du narrateur : les mots manquent pour traduire l’infinie douleur suscitée par le trépas de l’être aimé.

Les phrases font alterner les pronoms « je » puis « elle » en position de sujets des verbes. Le NOUS est désormais dissocié : la mort sépare les amants.

Manon évoque sa mort par périphrase « elle se croyait à sa dernière heure » / là où des Grieux, dans le déni, n’entend que « le langage ordinaire de l’infortune ».

La conjonction de coordination « mais » marque une rupture et la prise de conscience de De Grieux (« Mais, ses soupirs fréquents… ») .

C’est alors le corps de Manon qui parle. Les « soupirs », « silences », « serrements » sont sujets du verbe « me firent connaître ». Des Grieux, être sensible, préromantique, est attentif au langage du corps.

La mort est désignée par la périphrase « la fin de ses malheurs » qui suggère la violence que la société a infligée aux amants.

III – Le retour au silence de Des Grieux

De « N’exigez point de moi » à « jamais plus heureuse. »

Le 3ème mouvement s’ouvre sur un impératif « N’exigez point de moi », qui rappelle le début du texte, « Pardonnez ». De nouveau, De Grieux s’adresse à l’homme de qualité.

De Grieux exprime l’impossibilité de poursuivre son récit. Les verbes « décrive » et « rapporte » sont ainsi niés par la négation : « N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. ».

La mort de Manon entraîne le silence du chevalier qui achève son récit dans une économie de détails.

La mort est évoquée en une phrase brève de trois mots (sujet/ verbe/ complément) : « je la perdis » qui condense la douleur de de Grieux. Le lexique de la tragédie se déploie : « fatal et déplorable événement. ».

La mort de Manon est d’autant plus tragique que dans leur fuite, les deux amants semblaient s’être sincèrement retrouvés et amendés : « je reçus d’elle des marques d’amour ».

Le texte s’achève sur l’évocation de Des Grieux en posture de héros maudit.

Le vocabulaire religieux qui sature le dernier paragraphe présente le Chevalier comme un damné, un pécheur que « le Ciel » a « puni» à une vie « misérable ».

La fin du récit coïncide ainsi avec la fin de la vie mondaine du chevalier, qui se retire : « Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse. ».

La mort de Manon Lescaut, abbé Prévost, conclusion

La mort du héros ou de l’héroïne romanesque est toujours un moment de grande tension dramatique.

Le romancier a en effet droit de vie et de mort sur ses personnages, « êtres de papier» comme les appelle Paul Valéry. La décès de Manon n’échappe pas à cette règle.

Le récit pudique qu’en fait son amant des années après les faits mythifie les amants maudits.

Des Grieux renouvelle la figure d’Orphée l’inconsolé et annonce ici les pages romantiques de Chateaubriand.

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Qui suis-je ?

Amélie Vioux

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un commentaire

  • Je suis une enseignante à la retraite et je suis très agréablement surprise par la qualité de vos commentaires composés qui ne se contentent pas d une analyse superficielle. Merci

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