Manon Lescaut, Prévost, la lettre de Manon : analyse

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Voici une explication linéaire pour l’oral de français de la lettre de Manon dans Manon Lescaut de l’Abbé Prévost.

L’extrait étudié va de « Enfin n’étant plus le maître de mon inquiétude » à « s’il n’y fût pas entré encore plus d’amour« .

La lettre de Manon Lescaut, introduction

L’Abbé Prévost, né en 1697, est un écrivain prolixe, mais la postérité n’a retenu de lui qu’un seul roman, Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, qui constitue le septième tome des Mémoires et aventures d’un homme de qualité.

Ce roman rencontra un succès immédiat lors de sa publication en 1731, mais fut frappé par la censure pour immoralité en dépit de la dimension morale affichée par l’auteur dans son Avis liminaire. (Voir la fiche de lecture pour le bac sur Manon Lescaut)

Le Chevalier Des Grieux vit sa passion amoureuse avec Manon Lescaut pour la seconde fois, après qu’elle a avoué son infidélité.

Dans l’extrait analysé, Manon est partie de l’appartement dans un carrosse avec son frère sans prévenir le Chevalier. Elle laisse Des Grieux en proie à l’inquiétude et aux soupçons les plus fous.

Extrait étudié

Enfin, n’étant plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos appartements. J’aperçus dans celui de Manon une lettre cachetée qui était sur sa table. L’adresse était à moi, et l’écriture de sa main. Je l’ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes:
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur, et qu’il n’y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l’état où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu qu’on puisse être bien tendre lorsqu’on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale : je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d’amour. Je t’adore, compte là-dessus ; mais laisse-moi pour quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta Manon ; il te dira qu’elle a pleuré de la nécessité de te quitter. »
Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à décrire ; car j’ignore encore aujourd’hui par quelle espèce de sentiments je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques, auxquelles on n’a rien éprouvé qui soit semblable : on ne saurait les expliquer aux autres, parce qu’ils n’en ont pas l’idée ; et l’on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce qu’étant seules de leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d’aucun sentiment connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu’il devait y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux, s’il n’y fût pas entré encore plus d’amour !

L’Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731)

Problématique

En quoi ce rebondissement questionne-t-il la moralité de la relation entre les deux personnages ?

Plan linéaire

Nous étudierons trois mouvements dans ce texte.

Dans un premier temps, nous verrons l’inquiétude du Chevalier.

Dans un deuxième temps, nous analyserons les accents immoraux de la lettre de Manon.

Enfin, dans un troisième temps, nous étudierons que malgré ce récit rétrospectif, l’expression du traumatisme vécu par le Chevalier est toujours présente.

I – L’inquiétude du Chevalier à son paroxysme

De « Enfin, n’étant plus le maître de mon inquiétude » à « elle était dans ces termes« 

Après quelques heures de lecture pour tromper ses soupçons, l’émoi du Chevalier est vif, comme l’indique la proposition circonstancielle de cause «n’étant plus le maître de mon inquiétude» et le complément circonstanciel de manière «à grands pas».

La force tragique de la passion est déjà à l’oeuvre puisque Des Grieux n’étant plus « maître » de lui-même : la passion est vécue comme une dépossession de soi.

Le Chevalier est seul dans leurs appartements, avec en mémoire l’infidélité de Manon. On note toutefois l’adjectif possessif de la première personne du pluriel « nos appartements » qui rappelle l’union des deux amants.

L’irruption du passé simplej’aperçus») fonctionne comme un élément perturbateur. Puis la découverte de la «lettre cachetée», l’adresse du destinataire qui n’est autre que la sienne et l’écriture de Manon sont autant d’indices inquiétants.

Le moment solennel de l’ouverture de la lettre suscite d’ailleurs «un frisson mortel»: cette hyperbole de mauvaise augure nous prépare déjà au contenu de la lettre que le narrateur nous donne à lire.

II – Une lettre aux accents immoraux

De « Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur » à « la nécessité de te quitter.« 

La lettre de Manon s’ouvre par un serment solennel (« Je te jure« ) et une expression affectueusemon cher Chevalier»). Son amour est donc immédiatement affirmé.

Manon y fait même de Des Grieux son amant exclusif: le recours à la métaphore « tu es l’idole de mon cœur» et à la négation restrictive «il n’y a que toi au monde que je puisse aimer» indique l’intensité de ses sentiments.

Cependant, la conjonction de coordination «mais» qui ouvre sur une question rhétorique ( « ne vois-tu pas« ) vient ternir cette déclaration d’amour. Elle montre que derrière la déclaration amoureuse se cache une âme calculatrice et rationnelle.

Manon change d’ailleurs subitement de registre en s’adressant au chevalier en des termes évoquant la pitié: «ma pauvre chère âme».

Elle rappelle que sa condition ne la satisfait pas («dans l’état où nous sommes réduits»).

Enfin, elle dénigre la fidélité à laquelle elle s’était engagée en la qualifiant de «sotte vertu».

Sont alors mis sur le même plan un engagement pris, la fidélité, et une situation financière désastreuse, illustrée par l’expression «lorsqu’on manque de pain». Le champ lexical du sentiment se mêle à celui, plus prosaïque, de la faim.

La lettre se poursuit avec une forme de cynisme, Manon justifiant son départ par un manque de ressources : «je rendrais quelque jour le dernier soupir, en croyant en pousser un d’amour». Le style posé, le jeu de mot sur le terme soupir révèle une Manon calculatrice qui maîtrise son discours.

Elle réitère son amour dans une hyperboleJe t’adore, compte là-dessus»), mais ces exagérations font douter de sa sincérité.

D’autant plus que s’ensuit un ordre à l’impératif: Manon enjoint au Chevalier de lui confier «le ménagement de [leur] fortune».

L’adjectif possessif « notre fortune » suggère l’union de leur destin. Mais le contraste entre les termes affectueux hyperboliques et les actions immorales de Manon dévoile une stratégie libertine : les mots sont utilisés comme des armes, pour travestir la vérité et manipuler l’amant.

À aucun moment, Manon n’explicite la solution qu’elle a trouvée. Mais la tournure exclamative «malheur à qui va tomber dans mes filets!» sous-entend qu’elle s’attachera à trouver des hommes dotés de moyens financiers suffisants.

Cette phrase peut revêtir un double sens : le malheur guette les futurs amants, mais aussi Des Grieux, déjà pris dans les filets de la libertine.

Manon dévoile ainsi sa stratégie à long terme et affirme même sans vergogne agir pour le Chevalier : «Je travaille pour rendre mon Chevalier riche et heureux». Son infidélité n’est pas présentée comme un vice mais comme une vertu et un sacrifice (« je travaille » ).

Pour finir, sa lettre mentionne le messager qui officiera entre Des Grieux et elle: son frère. Le futur indique la certitude du projet libertin, qui ne pourra pas être interrompu : « Mon frère t’apprendra« , « il te dira » .

La tristesse lors de son départ est cyniquement désignée comme une «nécessité».

L’allitération en « t » dans sa dernière phrase fait écho au tutoiement amoureux mais restitue aussi la solitude du Chevalier, désormais séparé de Manon : « Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta Manon ; il te dira qu’elle a pleuré de la nécessité de te quitter.« 

III – L’expression d’un traumatisme encore présent

De « Je demeurai » à « s’il n’y fût pas entré encore plus d’amour« 

La lecture de cette lettre produit un tel choc que le Chevalier Des Grieux est incapable de mettre des mots sur ses émotions comme le souligne le champ lexical de l’indicible : « un état qui me serait difficile à décrire« , « j’ignore« , « espèce de sentiments« .

Le Chevalier plus âgé se dédouble pour porter un regard rétrospectif sur cet épisode, comme le montre le passage au présent de l’indicatif et l’adverbe « aujourd’hui » : « j’ignore encore aujourd’hui par quelle espèce de sentiments je fus alors agité ». Pourtant, le choc face à la violence de cette scène est tel que le Chevalier n’est toujours pas en mesure de le décrire.

Dès lors, le pronom personnel de la première personne s’efface au profit du «on»: la lecture de la lettre semble avoir effacé Des Grieux lui-même : « auxquelles on n’a rien éprouvé qui soit semblable…« 

Ce troisième mouvement se construit également autour de multiples négations: «on n’a rien éprouvé», ««on ne saurait les expliquer», «ils n’en ont pas l’idée», «cela ne se lie à rien»… Cette série de négations restitue l’anéantissement du Chevalier.

L‘énumération de sentiments négatifs tente de décrire le choc ressenti, amalgame d’émotions douloureuses : « de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. »

L’exclamation finale introduit pourtant un sentiment inattendu : « encore plus d’amour » .

La passion de Des Grieux pour Manon agit comme une force fatale : l’amour est mêlé à la souffrance et ne peut conduire qu’à la chute du personnage.

La lettre de Manon Lescaut, conclusion

La découverte et la lecture de la lettre de Manon agit comme un rebondissement majeur dans le roman.

Après des retrouvailles passionnées, cette lettre révèle un peu plus l’immoralité de la jeune femme.

Cette lettre la dépeint dans toute sa complexité: éperdument amoureuse, ayant des exigences de train de vie, prête à trahir son serment de fidélité sans vergogne.

De fait, le pacte qu’elle impose à Des Grieux repose sur une situation immorale et perverse: elle le quitte pour se faire entretenir par des hommes, tout en l’assurant de son amour.

Dans son « Avis de l’auteur« , le narrateur Renoncour affirme la dimension morale de ce récit. Pourtant, l’attrait irrésistible de la libertine Manon et la passion éperdue que lui voue Des Grieux ont fait douter du moralisme professé.

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Amélie Vioux

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