Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Victor Hugo : analyse

Paysanne avec des oies au bord de l’eau (1893), Berthe Morisot

Voici une analyse du poème « Elle était déchaussée, elle était décoiffée… » issu de la première partie « Autrefois » des Contemplations (1856) de Victor Hugo.

Elle était déchaussée, introduction

Les Contemplations (1856) est un recueil de poèmes de Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique en France.

Le poète, écrivain, dramaturge et homme politique, présente Les Contemplations comme « les Mémoires d’une âme » (préface) car il y dresse le journal poétique de son existence. 

Le décès de sa fille Léopoldine en 1843 déchire le recueil en deux parties, « Autrefois » et « Aujourd’hui’.

Du romantisme bucolique de la première partie, le recueil évolue vers un romantisme sombre et métaphysique, et s’achève dans le présent de l’exil infligé par Napoléon III, après son coup d’Etat de 1851.

(Voir la fiche de lecture complète des Contemplations de Victor Hugo)

Le poème « Elle était déchaussée, elle était décoiffée » s’inscrit dans la première partie, « Autrefois (1830-1843) », et le « Livre Premier », « Aurore ».

Dans « Aurore », Victor Hugo fait l’éloge d’une jeunesse idyllique et d’une nature idéalisée.

Ce poème est constitué de quatre quatrains d’alexandrins aux rimes croisées. Le poète y raconte sa rencontre avec une mystérieuse jeune fille dans une forêt.

Texte étudié

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?

Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

Comme l’eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

« Elle était déchaussée, elle était décoiffée… », Les Contemplations.

Problématique

Comment la rencontre entre le poète et une mystérieuse jeune fille permet-elle de célébrer une nature bucolique ?

Annonce de plan linéaire

Dans une première partie, correspondant aux deux premiers quatrains, le poète fait une proposition amoureuse à une jeune fille dans une douce nature.

Puis, dans une deuxième partie, correspondant au troisième et au quatrième quatrain, la mystérieuse jeune fille suit le poète.

I – le poète fait une proposition amoureuse à une jeune fille dans une douce nature

(Premier et deuxième quatrain)

Le poème s’ouvre sur un alexandrin classique, de par sa découpe à l’hémistiche et son parallélisme syntaxique : « Elle était déchaussée, elle était décoiffée ». Ce rythme régulier plonge le lecteur dans une atmosphère harmonieuse.

Le pronom personnel sujet « Elle » suscite le mystère et un effet d’attente.

Cette vague figure féminine se caractérise par un dévêtissement suggestif, exprimé, dans les deux adjectifs, par le préfixe « dé- ».

Le deuxième vers prolonge la description : « Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ». Les joncs évoquent à la fois l’élément végétal et aquatique.

La beauté de cette nature est restituée par la douceur des sonorités : alternance de consonnes labiales et nasales (« pieds nus, parmi »). L’allitération en consonnes chuintantes « j » et « ch » restitue le chuchotement de l’eau : « joncs penchants ».

Au troisième vers, le poète paraît, bouleversé et envahi par cette vision idyllique : « Moi qui passais par là, je crus voir une fée ».

Le nom « fée » assimile la jeune fille à une créature merveilleuse de la littérature médiévale. La fée est l’allégorie d’une nature fascinante et magique pour le poète romantique.

On note l’usage des temps du récit au passé – imparfait (« passais« ) et passé simple « je crus« ) – qui nous entraîne dans l’univers du conte.

Le quatrain initial se conclut sur cette invitation : « Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ? »

La vibrante allitération en « v » (« veux-tu », « venir ») souligne le désir du poète pour la jeune fille.

L’interrogation crée un effet d’attente à la fin de cette première strophe.

Au cinquième vers, le polyptote* sur le mot regard (*polyptote = utilisation du même mot sous plusieurs formes grammaticales) souligne l’intensité fascinante de cette jeune fille : « Elle me regarda de ce regard suprême ».

Ce regard semble confirmer son caractère surnaturel.

L’adjectif hyperbolique « suprême », attribué au regard, est justifié au vers 6 : « Qui reste à la beauté quand nous en triomphons ». La fée, comme la nature, est d’une splendeur inépuisable.

Au langage humain s’oppose donc le langage muet d’une fée. Cette dernière incarne l’inexprimable beauté de la nature, que le poète romantique cherche à retranscrire.

Face au silence, le poète réitère son invitation aux vers 7-8. L’anaphore « Veux-tu » exprime l’insistance de son désir : « Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ? »

Cette invitation amoureuse est justifiée par la saison printanière, « mois où l’on aime », associée à l’amour et à la fertilité.

La répétition des questions crée en un effet d’attente de plus en plus pressant. Le lecteur attend de connaître enfin la réponse de la mystérieuse fille.

II – La mystérieuse fille suit le poète

(Troisième et quatrième quatrain)

La jeune fille, jusqu’alors immobile, s’anime au neuvième vers : « Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ».

Ce geste traduit l’intimité de sa relation à la nature, avec laquelle elle est en osmose.

Les deux vers suivants interrompent la dynamique amorcée puisque la jeune fille est regagnée par l’immobilité : « regarda« , « devint pensive« . 

L’anaphore en « Elle » (vers 10) restitue l’intensité de cette jeune fille qui concentre les regards.

Mais la pensivité de cette fée semble être un badinage, comme le suggère l’expression « belle folâtre » (vers 11). L’hésitation serait feinte, comme un jeu censé accroître la désir du poète.

Victor Hugo reprend la tradition de l’idylle pastorale héritée de Théocrite. Les personnages de ce genre poétique, berger et bergères, tirent de leur vie humble une intense proximité avec la nature, jouent à se charmer et s’unissent dans la nature.

Cette jeune fille est sans doute une bergère ou une paysanne, abordée sur les chemins de campagne par le poète en sa promenade.

Le douzième vers brise l’hémistiche par l’interjection exclamative « Oh ! » puis la tournure exclamative « comme les oiseaux chantaient au fond des bois ! » Cette vive émotion traduit la fascination du poète pour la nature.

L’imparfait « chantaient » éternise ce moment, comme une parenthèse suspendue.

Le « fond des bois » reprend « arbres profonds » (vers 8). Pour le poète romantique, la nature un havre de paix, à l’abri des nuisances de la ville.

Le quatrième quatrain reprend la tournure exclamative : « Comme l’eau caressait doucement le rivage ! »

L’anaphore en « comme » amplifie l’exclamation et la fascination du poète pour la nature.

Le verbe « caresser » et l’adverbe « doucement » personnifient cette nature, l’assimilant à une douce présence féminine.

Cette douceur est également restituée par l’alexandrin, harmonieusement rythmé par quatre groupes de trois syllabes : « Comme l’eau / caressait / doucement / le rivage ! / »

Le poète romantique cherche à restituer dans son œuvre la pureté de la nature.

Les trois derniers vers exaucent les vœux du poète puisque la jeune fille vient à lui : « Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts… » (vers 13).

Les allitérations en « v » et « r » expriment l’amplification de l’émotion du poète : « Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts »

Du poète, s’approche enfin « La belle fille heureuse, effarée et sauvage ». L’énumération ternaire d’adjectifs souligne l’ambivalence de la jeune fille, à la fois belle et dangereuse. « Effarée » provient en effet du latin ferus (« farouche »).

Le jeune fille incarne cette beauté naturelle que le poète rêve de saisir, mais qui peut lui échapper de par sa vigueur animale.

Le dernier vers confirme la venue de la fée, « Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers. » (vers 16). La chevelure déployée et le rire annoncent les plaisirs amoureux auxquels le poète et la jeune fille vont se livrer.

La nature est l’espace consacré à l’épanouissement des sens.

Le rire, chez la jeune fille, traduit l’indifférence au péché chrétien, dans une sorte de religion de la nature comme en témoigne l’abondant champ lexical de la nature : « eau », « rivage », « roseaux verts », « sauvage »...

Le poème porte enfin la notation « Mont.-l’Am., juin 183.. ». Celle-ci est doublement mystérieuse : est-elle censée localiser dans l’espace et le temps la rencontre, ou la composition du poème ?

Et puisque cette notation est tronquée, le lecteur ne peut parvenir à localiser exactement ce dont il s’agit.

Mais la plupart des dates du recueil sont inexactes. La majorité des poèmes de ce recueil ont été écrits pendant l’exil, à l’instar de celui-ci, daté du16 avril 1853 sur le manuscrit.

La trame chronologique est donc symbolique : Hugo réécrit les étapes de sa vie à travers ses poèmes.

« Elle était déchaussée, elle était décoiffée », Conclusion

Nous avons montré comment la rencontre entre le poète et une mystérieuse jeune fille permet de célébrer la nature.

Il s’agit d’une forêt bucolique et enchantée, récurrente dans « Aurore », livre de la joie et de la jeunesse dans les Contemplations.

Cette rencontre amoureuse du jeune poète avec une jeune fille féerique symbolise l’alliance de l’humain et la nature.

La poésie romantique poursuit cette alliance. L’union entre le poète et la jeune fée symbolise ainsi la création poétique, œuvre humaine s’inspirant de la nature divine.

On retrouve la même esthétique de l’idylle dans le poème « La coccinelle » issu également du livre premier « Aurore » des Contemplations.

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