Melancholia, Victor Hugo : analyse linéaire

melancholia victor hugoVoici une lecture linéaire du poème « Melancholia » issu du livre III des Contemplations de Victor Hugo.

L’extrait analysé ici va des vers 112 à 145.

Melancholia, Victor Hugo, introduction

(Pour présenter le recueil, aide-toi de ma fiche de lecture sur les livres 1 à 4 des Contemplations)

La révolution industrielle au XIXème siècle a engendré de grands besoins de main d’œuvre dans l’industrie.

Les enfants, issus des classes sociales pauvres, étaient alors généralement conduits à travailler très jeunes.

Dès le début du XIXème siècle, en 1819, le Royaume Uni fixe à 9 ans l’âge minimal fixé pour travailler puis, en 1833, fixe le temps de travail à 48 heures par semaine et 11 heures par jour.

Quand Victor Hugo écrit le poème « Melancholia » en 1838, la France n’a pas encore adopté de législation encadrant le travail des enfants.

« Melancholia » désigne alors la mélancolie politique de Victor Hugo devant l’exploitation des enfants.

Problématique

Comment Victor Hugo transforme sa mélancolie en révolte politique ?

Melancholia (extrait)

… Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : – Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain ! –
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !

Annonce de plan linéaire

Dans « Melancholia », Victor Hugo dresse un tableau réaliste et tragique du travail de enfants (I) pour critiquer l’industrialisme, doctrine influente au XIXème siècle qui voit dans le travail industriel un progrès (II). Cet extrait s’achève comme un véritable réquisitoire contre le travail des enfants (III).

I – Le tableau réaliste et tragique du travail des enfants

(De « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » à « Dans la même prison le même mouvement« )

A – Un tableau réaliste

Victor Hugo dresse un tableau de la misère à travers le portrait en action d’enfants allant au travail.

Le poète se mue ainsi en chroniqueur qui va enquêter sur les conditions de travail.

L’utilisation des déterminants déictiques « ces enfants » , « ces doux êtres« , « ces filles » inscrit inscrit Victor Hugo renforce dans une relation de présence et de proximité avec ces enfants.

Le champ lexical du mouvement « cheminer », « s’en vont », « vont », « mouvement » montre le souci de réalisme du chroniqueur qui témoigne.

B – Un tableau tragique

Mais le poème « Melancholia » évolue rapidement vers un registre tragique par les périphrases « Ces doux êtres pensifs », « Ces filles de huit ans » qui suscitent la pitié du lecteur en insistant sur la fragilité et l’innocence de ces enfants.

Le terme « fièvre », sujet du verbe « maigrit » (v.113) devient une allégorie de la maladie qui s’abat sur les enfants et lui donne un caractère plus fatal.

Au vers 114, Victor Hugo joue avec l’homonymie entre « cheminer» et « cheminées » qui suggère que le mouvement des enfants est entièrement tournée vers l’usinage et la production.

Le choix de l’âge de « huit ans » n’est pas le fruit du hasard. Il correspond à l’âge minimum pour travailler en 1856 mais n’est pas encore voté en France.

Victor Hugo, indigné par ce seuil très bas, montre que le droit français incarne ce destin fatal.

C – Une aliénation des enfants

Le champ lexical de l’économie « travailler », « quinze heures », « meules », « machines » souligne l’enfermement des enfants dans les rouages d’une industrie aliénante.

Victor Hugo se situe dans le sillage de la pensée socialiste française qui critique l’exploitation industrielle des ouvriers et recherche une organisation humaine du travail.

Victor Hugo dénonce ainsi un travail répétitif qui réduit les enfants à l’état de machines comme le montre le champ lexical de la circularité : « de l’aube au soir », « éternellement », « même », « même ».

Par la répétition sans fin des mêmes mouvements, les enfants sont implicitement comparés à la figure tragique de Sisyphe, cette créature mythologique condamnée à monter indéfiniment au sommet d’une montagne une pierre qui retombait immanquablement.

II – Une polémique contre l’industrialisme

(De « Accroupis sous les dents d’une machine sombre » à « Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue » )

 A – Le travail assimilé à un Minotaure

A l’époque de la révolution industrielle, l’usine est vue comme le creuset du progrès et de l’émancipation humaine.

Victor Hugo se fait donc polémiste au v.117 lorsqu’il compare l’usine à une prison : « Dans la même prison le même mouvement ».

Victor Hugo a ensuite recours à un registre fantastique en transformant la machine en créature mythologique comme le montre le champ lexical de la monstruosité : « dents », « sombre », « Monstre », « hideux », « mâche on ne sait quoi », « enfer ».

La machine est comparée au Minotaure qui mangeait des enfants. Par analogie, l’usine devient par un labyrinthe dans lequel l’homme perd son humanité.

Les antithèses « Innocents / bagne ; anges / enfer » soulignent l’incompatibilité entre les enfants et la civilisation industrielle.

La position « Ils travaillent » en rejet au vers 120 suggère que l’homme est rejeté par une usine qui le consomme, le consume puis le rejette comme un produit.

B – La critique de l’industrialisme

Par le champ lexical du minéral (« machine »« airain », « fer » « cendre »), Victor Hugo  met en évidence la froideur de l’usine, le « fer » rimant avec « enfer ».

Victor Hugo fait surtout allusion à la théorie des âges : au XIXème siècle, l’âge industriel était considéré par Saint-Simon comme un âge d’or qui allait permettre de bâtir le bonheur de l’humanité.

La doctrine de Saint-Simon était très influente à l’époque. Par le champ lexical du minéral, Victor Hugo suggère que cet âge d’or est en réalité d’un âge de décadence, un âge de fer.

Le travail à l’usine est ainsi marqué par le néant et la négation : « Jamais on ne s’arrête  et jamais on ne joue ».

Le pronom impersonnel « on » souligne que cette civilisation industriellene laisse pas de place pour l’individu. L’allitération en (j) laisse entendre les sanglots du moi qui essaie d’émerger de ce monde dépersonnalisant.

Dans ce monde industriel, les enfants à peine nés sont déjà des fantômes comme le suggère l’exclamation v.113  : « Ainsi quelle pâleur ! » et le terme « cendre » qui renvoie à la mort.

III – Un réquisitoire contre le travail des enfants

(De « Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las » à « qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux » )

 A – Victor Hugo avocat de la cause des enfants

Victor Hugo quitte le registre polémique pour se faire l’avocat de la cause des enfants.

L’anaphore en « ils » aux vers 124 et 125 met la lumière sur les enfants. Ces derniers s’adressent à Dieu, (« Ils semblent dire à Dieu« ), ce qui accentue leur pureté et leur innocence.

Leur phrase prend d’ailleurs le ton d’une prière comme le suggère l’incise « Notre père » qui rappelle la prière « Notre Père ».

C’est donc une parole qui suscite la pitié du lecteur.

Puis Victor Hugo, tel un avocat, reprend la voix par une invocation « Ô servitude infâme imposée à l’enfant ! / Rachitisme (…) ».

B – La condamnation du travail des enfants

Le travail est investi d’une valeur diabolique.

Il est présenté par Victor Hugo comme le diable, la figure inversée de Dieu, comme le suggèrent les structures en chiasme sonore (« Défait ce qu’a fait Dieu ») ou syntaxique (« La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée »).

Au vers 132, Victor Hugo joue sur le sens du terme « fruit »  : « c’est là son fruit le plus certain« . Le « fruit » désigne certes la conséquence d’une action mais fait aussi allusion au fruit du péché originel.

Le travail des enfants est ainsi présenté comme diabolique et destructeur.

Victor Hugo montre le pouvoir néfaste du travail des enfants à travers des hyperboles qui frappent l’imagination : « Qui ferait [… ]D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin ! »

Les antithèses suggèrent que le travail des enfants crée le chaos, crée une inversion des valeurs : « produit la richesse en créant la misère », « un enfant ainsi que d’un outil » .

Le parallélisme entre « Travail » (v.134) et « Progrès » (v.137) donne une dimension ironique à la tirade.

Victor Hugo reprend en effet les termes de Saint-Simon et des partisans de l’industrialisme (qui voient dans l’industrie un progrès) pour les retourner contre eux : « (…) qui donne, en somme, / Une âme à la machine et la retire à l’homme ».

C – Une imprécation

A la fin de cet extrait de « Melancholia », Victor Hugo se fait imprécateur (= personne qui profère des malédictions) comme l’indique l’anaphore de l‘adjectif « maudit » aux vers 141, 142 et 143.

Par le champ lexical du vice haï » ,« vice », « opprobre », « blasphème »), il reproche aux hommes de pervertir par le travail industriel la création de Dieu, dont l’enfant est l’image la plus pure.

Victor Hugo ne veut pas abolir le travail mais il veut un travail conforme à la dignité de l’homme.

Le champ lexical du bonheur aux vers 144 et 145 montre que Victor Hugo croit possible cette société du travail et de la dignité : « vrai », « saint », « fécond », « généreux », « libre », « heureux ».

Melancholia, Victor Hugo, conclusion

« Melancholia » témoigne de l’engagement politique de Victor Hugo auprès des plus démunis.

Le poète a recours à de multiples registres pour dénoncer l’exploitation des enfants dans les usines : descriptions réalistes, fantastiques, prise de position polémique contre l’industrialisme.

A une époque marquée par la pensée de Saint-Simon et de l’industrialisme, qui voit dans la révolution industrielle l’avènement d’une société heureuse, Victor Hugo fait entendre une voix divergente.

Après des débats houleux, la chambre des députés vote en 1841 la première loi française relative au travail des enfants employés dans les manufactures, usines ou ateliers.

Cette loi fixe l’âge minimum de travail à 8 ans, et le travail de nuit et du dimanche. En 1851, la loi limite le travail à 10 heures par jour avant 14 ans et 12 heures par jour de 14 à 16 ans.

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