Le jeu de l’amour et du hasard, Marivaux, acte I scène 1 : analyse

Voici une lecture linéaire de l’acte I scène 1 (en intégralité) du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux.

Le jeu de l’amour et du hasard, acte I scène 1 : introduction

Lorsque en 1730, Marivaux représente Le Jeu de l’amour et du hasard, on est au début du siècle des Lumières et l’on commence à prendre des distances avec les conventions de la société d’Ancien Régime.

C’est par le thème du mariage que Marivaux va réinterroger les fondements de la société d’Ancien Régime. Cette scène traditionnelle d’exposition lui permet de dresser un portrait moral de la société mais surtout de poser les fondements d’un théâtre des Lumières.

Problématique

En quoi cette scène d’exposition s’inscrit-elle dans le mouvement des Lumières?

Plan linéaire

Du début de la scène à « et cela m’inquiète« , le dialogue entre Silvia et Lisette oppose deux visions de la société autour du mariage.

De «on dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes» à «ce superflu-là sera mon nécessaire», Lisette dépeint le prétendant de Silvia comme un parfait honnête homme.

De «Tu ne sais pas ce que tu dis» à la fin de la scène, Silvia fait une galerie de portraits satiriques destinée à critiquer une société où les hommes sont masqués et jouent un rôle.

I – L’opposition de deux visions de la société

De «Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous?» à «et cela m’inquiète»

Cette scène d’exposition commence in media res* (*en pleine action) avec une question initiale de Silvia qui montre son agacement comme le souligne l’expression «encore une fois»: «Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous?».

On comprend que les personnages sont dans un rapport de subordination. Lisette est la servante de Silvia.

Le ton interrogatif de cette première phrase renforce la distance sociale entre les personnages.

L’onomastique (= l’étude des noms) des personnages va également dans ce sens puisque le diminutif «-ette» de Lisette suggère la position hiérarchiquement inférieure du personnage.

Le terme «sentiments» place d’emblée le thème de l’amour et du mariage au cœur de cette pièce.

À travers la réplique de Lisette, Marivaux présente l’intrigue qui s’est déroulée hors scène. Le père de Silvia a décidé de marier sa fille.

Le père est en position de sujet dans la phrase«Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu’il vous marie» tandis que Silvia est en position d’objet («il vous marie»), ce qui souligne que Silvia subit la situation dont son père est l’unique décisionnaire.

Mais la décision de mariage n’est pas l’objet de cette pièce. L’objet de cette pièce est surtout d’exposer deux visions de la société qui vont s’affronter.

Lisette incarne en effet l’ancien monde, celui du «oui» à la tradition et au droit naturel: «moi, je lui réponds que oui; cela va tout de suite».

Silvia incarne au contraire le «non» et symbolise le désir de s’émanciper de l’autorité paternelle et de la tradition.

Ainsi, Lisette oppose la singularité de Silviavos sentiments») au reste du monde qui se soumet aux règles sociales («à ceux de tout le monde»).

Silvia moque la «sotte naïveté» de sa servante. Mais Lisette est d’une simplicité et d’un naturel désarmant, ce que suggère son interjection et la simplicité de sa phrase enjouée: «Eh bien, c’est encore oui, par exemple».

La réponse de Silvia, à l’impératif, renforce son autorité et la distance sociale entre maître et servant: «Taisez-vous», «sachez que».

Néanmoins, Lisette prend parfois l’ascendant dans le dialogue, notamment par l’ironie du verbe «s’aviser»: «Mon cœur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne?». L’ironie montre que Lisette partage avec Silvia le pouvoir de la parole dans une société qui commence à remettre en question l’ordre établi.

Lisette remet d’ailleurs en question le rapport de subordination en imaginant un changement de paradigme social à travers la proposition hypothétique: «Si j’étais votre égale, nous verrions». Cette hypothèse laisse penser que l’égalisation des conditions est une possibilité. La phrase reste dans l’irréel du passé, mais la parole de Lisette montre une pression sociale sur la société de l’Ancien Régime. Marivaux souligne que l’ordre de l’Ancien Régime est en train de se fissurer.

Silvia ne tarde néanmoins jamais longtemps à reprendre l’ascendant.

La distance sociale apparaît par exemple dans le jeu de pronoms personnels. Lisette n’utilise en effet que la deuxième personne du pluriel «vous» pour s’adresser à sa maîtresse alors que Silvia passe du vouvoiement au tutoiement: «c’est que tu n’as pas dit vrai».

Cette évolution témoigne d’un fonctionnement selon les codes de l’Ancien Régime presque féodal, où le serviteur est clairement perçu comme inférieur au maître.

Silvia expose de nouveau le nœud de l’intrigue: elle subit un mariage arrangé par son père alors qu’elle souhaite un mariage qui repose sur les sentiments.

Ainsi, dans les répliques de Silvia, son père se retrouve en position de sujet des phrases tandis que Silvia est objet: «Mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant».

La réplique exclamative et interrogative de Lisette, «Quoi! vous n’épouserez pas celui qu’il vous destine?» marque son étonnement face au souhait d’émancipation de Silvia.

Dans la société que représente Lisette, il n’existe pas d’amour mais uniquement des mariages arrangés. Il n’existe pas non plus de hasard mais uniquement l’ordre d’un père qui devient une nécessité. Lisette représente la soumission à un ordre paternel.

Pour Lisette, un mari est donc celui qui est donné par l’assentiment du père.

Pour Silvia, le mari est celui qui lui convient, d’où son inquiétude: «peut-être ne ma conviendra-t-il point».

II – Le prétendant de Silvia dépeint en honnête homme

De «on dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes» à «ce superflu-là sera mon nécessaire».

Lisette dresse le portrait du prétendant de Silvia, portrait extrêmement laudatif comme en témoigne le champ lexical de la beauté: «aimable», «bonne mine», «agréable».

Mais le prétendant de Silvia n’est pas seulement beau: il se caractérise par l’équilibre entre les qualités du corps et de l’esprit comme l’indique les termes mélioratifs relatifs à son caractère: «honnêtes», «meilleur caractère», «sociable et spirituel».

Lisette utilise des superlatifs pour décrire ce prétendant qui semble réunir toutes les qualités: «un des plus honnêtes hommes du monde», «meilleur caractère», «mariage plus doux», «union plus délicieuse».

La question rhétorique de Lisette, «Peut-on se figurer de mariage plus doux, d’union plus délicieuse?», nous fait déjà apercevoir le dénouement de la pièce. À la lecture de ce portrait flatteur, on devine, en dépit des circonvolutions attendues dans cette pièce de théâtre, que Silvia finira par être conquise par cet honnête homme.

Le portrait du prétendant correspond en effet en tout point à l’idéal de l’honnête homme du XVIIème siècle, comme en témoigne l’expression de Lisette, «l’utile et l’agréable» qui reprend l’idéal classique.

Mais Silvia résiste à ce portrait qu’elle met à distance car il ne s’agit que de paroles rapportées: «mais c’est un on dit».

Le verbe «ressemble» («on dit qu’il y ressemble») fait la critique d’un monde où tout n’est qu’apparence.

Le langage même des personnages montre qu’ils sont dans un monde incertain, insaisissable où tout est mouvant. Silvia met en valeur l’hypothèse de la rumeur par le chiasme syntaxique: «on dit ….dit-on». La rumeur enferme les personnages dans un rôle.

La mise en valeur du pronom personnel clitique « moi » à la fin de la phrase «et je pourrais bien n’être pas de ce sentiment-là, moi» marque l’émergence des sentiments de l’individu dans la sphère sociale. Marivaux suggère que les sentiments de l’individu se manifestent désormais dans la sphère sociale.

D’ailleurs, le prénom Silvia établit un lien avec la forêt (la forêt se dit silvia en latin), la nature. Silvia incarne ainsi le choix de la simplicité et du naturel contre la fausseté de la tradition et de la pantomime sociale.

La réplique de Lisette joue sur le comique de répétition avec l’exclamation «tant pis! Tant pis!» qui reprend la réplique de Silvia. Par la phrase «Voilà une pensée bien hétéroclite!», la servante renvoie Silvia à un caractère changeant et imprévisible.

Silvia se défend en répondant au présent de vérité générale, avec une phrase aux allures de maxime: «Volontiers un bel homme est fat». La jeune femme se présente en observatrice de la société:«je l’ai remarqué».

Lisette rivalise d’ironie avec sa maîtresse grâce à des antithèses savoureuses: «il a tort d’être fat; mais il a raison d’être beau»; «ce superflu-là sera mon nécessaire.»

Les exclamations populaires de Lisette montrent que la servante est du côté de la spontanéité populaire. Elle est étrangère aux mœurs complexes et retorses de la société: «Oui-da», «Vertuchoux!».

III – Silvia fait une galerie de portraits dans la tradition des moralistes du XVIIème siècle

De «Tu ne sais pas ce que tu dis» à la fin de la scène

À la fin de la scène 1, Silvia se livre à une galerie de portraits qui s’inscrit directement dans la tradition des moralistes du XVIIème siècle.

Marivaux fait en effet une réécriture des Caractères de La Bruyère à travers des noms de personnages à consonance gréco-latine «Ergaste», «Léandre», « Tersandre» comme dans les Caractères de Théophraste qui sont la source des Caractères de La Bruyère.

«Ergaster» signifie l’artisan et le nom des deux autres personnages contiennent la racine «andre» qui signifie «homme».

Comme dans les Caractères de La Bruyère, Silvia fait une galerie de portraits satiriques qui permet de traquer les vices de son époque.

Le chiasme «on a plus souvent affaire à l’homme raisonnable qu’à l’aimable homme» dénonce une société d’apparence et de faux-semblants.

Le pronom personnel «on» désigne la rumeur anonyme qui valorise le «on-dit» sur la vérité.

Pour Ergaste, Silvia réalise un portrait en opposition entre un caractère mélioratif accentué par les adverbes intensifs «si».(«si douce», «si prévenante», «physionomie si aimable») et péjoratif («sombre», «brutal», «farouche» ).

Ce portrait se rapproche de ceux de La Bruyère dans la mesure où il est narrativisé et met le personnage en situation avec le présent de narration («sa physionomie ne vous ment pas d’un mot», «qui disparaît un quart d’heure après»).

Le champ lexical de la dissimulation («contrefont», «paraissaient», «a l’air») reprend la thématique des moralistes du 17ème siècle qui considèrent la société comme un théâtre dont il faut dévoiler les artifices et les tromperies. Les personnages pratiquent l’art de la dissimulation et il faut voir derrière le masque.

La négation restrictive «qu’il n’est qu’un masque qu’il prend» indique que Silvia traque la vérité derrière les apparences. Ergaste devient un personnage de la Commedia dell’Arte qui se grime et se maquille pour exécuter sa comédie sociale.

Le portrait de Léandre ne déroge pas à la règle.

Il est construit comme souvent chez La Bruyère sur un rythme ternaire qui donne un rythme alerte à la narration: «c’est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde; c’est une âme glacée, solitaire, inaccessible (…) qui fait expirer de langueur, de froid et d’ennui».

La répétition de «qui» quatre fois d’affilée et l’allitération en «k» restitue le sentiment d’ennui interminable que Léandre impose à son épouse: «elle n’est mariée qu’avec une figure qui sort d’un cabinet, qui vient à table et qui fait expirer de langueur, de droit et d’ennui tout ce qui l’environne.»

Le portrait de Tersandre met l’accent sur la narration comme le montre l’utilisation du présent de narration qui crée un effet dramatique.

Cette petite saynète dresse le portrait d’un mari tyrannique qui fait vivre une tragédie à sa femme comme le montre le portrait pathétique: «abattue», «plombé», «pleurer».

L’adjectif «plombé» suggère la lourdeur inhérente au personnage tragique et les termes «pitié» et «terrible» rappellent la tragédie, censée inspirer «terreur et pitié».

La réécriture des Caractères de La Bruyère est destinée à critiquer une société de l’apparence où tous les hommes sont masqués et jouent un rôle.

Lisette a été impressionnée par les portraits dépeints par Silvia mais la phrase finale de Silvia «Songe à ce que c’est qu’un mari» ramène Lisette à des considérations plus terre à terre: «un mari, c’est un mari».

Ce pléonasme amusant souligne que Lisette incarne le bon sens populaire. Elle obéit au principe d’identité d’Aristote en refusant les complexités de la rhétorique et de l’artifice.

Le Jeu de l’amour et du hasard, scène d’exposition, conclusion

Cette scène d’exposition montre l’émergence dans la sphère sociale des idées nouvelles du siècle des Lumières.

Le dialogue entre Silvia et sa servante Lisette illustre l’opposition entre deux visions de la société : Silvia représente le désir d’émancipation tandis que Lisette incarne le respect des traditions et de l’ordre paternel.

La scène promet toutefois une comédie joyeuse qui va dénoncer le monde d’apparence de la société d’Ancien Régime.

On retrouve quelques années plus tard, avec Araminte dans les Fausses Confidences, un personnage qui partage le même souhait d’émancipation et qui fera primer les sentiments sur l’ordre social.

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Amélie Vioux

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