Les Fausses confidences, acte I scène 2 : lecture linéaire

les fausses confidences scène d'expositionVoici une analyse linéaire de l’acte I scène 2 des Fausses Confidences (1737) de Marivaux, à partir de « Dorante : cette femme-ci a un rang dans le monde » jusqu’à la fin de la scène.

Les Fausses Confidences, acte I scène 2, introduction

Marivaux est l’un des plus grands dramaturges français du XVIIIe siècle.

Ses comédies sont à la croisée de la Commedia dell’arte burlesque et d’un théâtre galant et psychologique. Elles se caractérisent par des jeux d’interversions et de déguisement virtuoses.

Marivaux interroge également les pouvoirs du langage, l’opposition de l’être et du paraître, et les inégalités sociales, tout en amusant un public bourgeois.

Les Fausses Confidences est une comédie en prose et en trois actes. Dorante est un jeune bourgeois honnête, mais ruiné. Il est engagé comme intendant par la riche Araminte, qu’il aime en secret. Le valet Dubois orchestre leur union amoureuse par une série de fausses confidences. (Voir la fiche de lecture complète des Fausses confidences de Marivaux)

Cette scène 2 de l’acte I expose l’intrigue de la pièce : Dorante aime Araminte et l’ingénieux Dubois met en place un stratagème pour rapprocher les deux jeunes gens.

Extrait de l’acte I scène 2 étudié :

Dorante : Cette femme-ci a un rang dans le monde ; elle est liée avec tout ce qu’il y a de mieux, veuve d’un mari qui avait une grande charge dans les finances ; et tu crois qu’elle fera quelque attention à moi, que je l’épouserai, moi qui ne suis rien, moi qui n’ai point de bien ?
Dubois : Point de bien ! votre bonne mine est un Pérou. Tournez-vous un peu, que je vous considère encore ; allons, monsieur, vous vous moquez ; il n’y a point de plus grand seigneur que vous à Paris : voilà une taille qui vaut toutes les dignités possibles, et notre affaire est infaillible, absolument infaillible. Il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l’appartement de madame.
Dorante : Quelle chimère !
Dubois : Oui, je le soutiens ; vous êtes actuellement dans votre salle et vos équipages sont sous la remise.
Dorante : Elle a plus de cinquante mille livres de rente, Dubois.

Dubois : Ah ! vous en avez bien soixante pour le moins.
Dorante : Et tu me dis qu’elle est extrêmement raisonnable.
Dubois : Tant mieux pour vous, et tant pis pour elle. Si vous lui plaisez, elle en sera si honteuse, elle se débattra tant, elle deviendra si faible, qu’elle ne pourra se soutenir qu’en épousant ; vous m’en direz des nouvelles. Vous l’avez vue et vous l’aimez ?
Dorante : Je l’aime avec passion ; et c’est ce qui fait que je tremble.
Dubois : Oh ! vous m’impatientez avec vos terreurs. Eh ! que diantre ! un peu de confiance ; vous réussirez, vous dis-je. Je m’en charge, je le veux ; je l’ai mis là. Nous sommes convenus de toutes nos actions, toutes nos mesures sont prises ; je connais l’humeur de ma maîtresse ; je sais votre mérite, je sais mes talents, je vous conduis ; et on vous aimera, toute raisonnable qu’on est ; on vous épousera, toute fière qu’on est ; et on vous enrichira, tout ruiné que vous êtes ; entendez-vous ? Fierté, raison et richesse, il faudra que tout se rende. Quand l’amour parle, il est le maître ; et il parlera. Adieu ; je vous quitte ; j’entends quelqu’un, c’est peut-être M. Remy ; nous voilà embarqués, poursuivons. (Il fait quelques pas, et revient.) À propos, tâchez que Marton prenne un peu de goût pour vous. L’amour et moi, nous ferons le reste.

Problématique

Comment l’ingénieux valet Dubois, par les pouvoirs du langage, annonce-t-il à Dorante que la dame qu’il aime l’aimera ?

Plan de lecture linéaire

Dans une première partie, Dorante doute de pouvoir plaire à la riche dame qui l’engage (I). Mais Dubois veut le convaincre du contraire (II). Dans la troisième partie, le valet amorce son stratagème (III).

I – Dorante doute de pouvoir plaire à la riche dame qui l’engage

(De « Cette femme-ci » à « point de bien ? »)

La réplique initiale de Dorante porte sur « Cette femme-ci ». La répétition du déterminant démonstratif (« cette » puis « ci« ) montre combien cette femme est particulière pour Dorante.

Le spectateur ignore toutefois encore de qui il s’agit. Cette scène d’exposition crée donc un effet d’attente, tout en indiquant que l’intrigue est amoureuse, comme le veut le genre de la comédie.

Dorante fait de cette dame un portrait fondé sur le rang social, et non sur la morale, puisqu’il précise qu’elle « a un rang dans le monde« . Cette description souligne l’importance des rangs sociaux sous l’Ancien Régime.

Les tournures vagues et hyperboliques (« tout ce qu’il y a de mieux », « une grande charge dans les finances » ) soulignent que cette haute société est étrangère à Dorante. Son amour pour cette femme apparaît ainsi inaccessible.

Le spectateur apprend de surcroît que cette dame constitue un parti intéressant car elle est la « veuve » d’un financier et dispose donc d’une grande fortune.

À ce portrait élogieux de la dame convoitée, succède un autoportrait antithétique de Dorante : « moi qui ne suis rien, moi qui n’ai point de bien ».

L’anaphore en « moi », ainsi que la rime interne rien/bien, insistent sur la pauvreté de Dorante et fait entendre sa plainte.

Cette réplique souligne que l’argent est un obstacle à l’épanouissement amoureux : la société rend invisibles ceux qui n’ont rien.

À ce stade de la pièce, le spectateur ignore toutefois encore si Dorante est réellement amoureux, ou intéressé par la riche veuve.

II – Dubois, personnage-metteur en scène, affirme à Dorante que la dame l’aimera pour son mérite

(De « Point de bien ! » à « il parlera »)

La reprise de « Point de bien !  » par Dubois souligne l’alliance et la bonne entente entre les deux personnages.

Le valet rassure Dorante avec enthousiasme : « votre bonne mine est un Pérou ». Cette référence exotique qui renvoie à l’Eldorado est comique car haute en couleur. Elle montre aussi que pour Dubois, la beauté de Dorante est un atout décisif.

Le valet invite d’ailleurs Dorante à lui faire admirer sa beauté : « Tournez-vous un peu ». L’impératif peut surprendre de la part d’un valet et souligne l’ascendant de Dubois sur Dorante qui le rend déjà maître du jeu.

Dubois prolonge son éloge par une hyperbole comique : « il n’y a point de plus grand seigneur que vous à Paris ». Cette hyperbole amuse car elle assimile la beauté au rang social comme si ce qui était beau devait nécessairement être socialement élevé, ce qui n’était évidemment pas le cas à l’époque.

Puis Dubois conclut avec assurance : « notre affaire est infaillible, absolument infaillible. » La répétition de l’adjectif « infaillible » renforcé par l’adverbe « absolument » exprime la certitude, ce qui surprend puisque l’amour est normalement perçu comme imprévisible.

Le terme « notre affaire » crée un mystère quant au contenu de l’intrigue et l’emmêlement de l’amour et de l’intérêt. L’adjectif possessif « notre » rappelle que Dubois tire les ficelles de cette intrigue.

Comme un metteur en scène, Dubois imagine déjà une scène future de l’intrigue qu’il projette : « Il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l’appartement de madame. »

Dorante s’exclame en condamnant cette vision de  « chimère ! ».

Mais Dubois insiste : « Vous êtes actuellement dans votre salle. » Le terme « salle » renvoie à l’appartement de Madame que Dubois imagine mais peut également faire référence à la salle de théâtre, créant ainsi un plaisant effet de théâtre dans le théâtre pour le spectateur. Ce double langage dédramatise la scène.

Dorante rappelle alors un fait réel qui rend la dame inaccessible : « Elle a plus de cinquante mille livres de rente ». Le statut de rentière de cette femme encore anonyme pourrait faire d’elle une aristocrate. L’épouser constituerait donc bien une promotion sociale pour Dorante. À ce stade de la pièce, Dorante semble incarner un personnage ambitieux qui aspire à l’élévation sociale.

Dubois cherche à le rassurer : « Ah ! vous en avez bien soixante pour le moins. » L’écart des richesses (soixante pour Dorante et cinquante mille pour la dame) crée un contraste comique accentué par le rythme rapide de la stichomythie.

Dorante formule une appréciation morale de la dame : « elle est extrêmement raisonnable. » Ce passage, de l’économique au moral laisse entendre que Dorante est bien amoureux et sensible aux qualités de la dame aimée.

Mais l’écart de richesse entre Dorante et la dame est tel que cet amour serait déshonorant pour la jeune veuve. Avec une cruauté certaine, Dubois énumère les tourments qu’éprouveraient la dame à tomber amoureuse de Dorante : « elle en sera si honteuse, elle deviendra si faible, qu’elle ne pourra se soutenir qu’en épousant… » Cette énumération renforcée par l’anaphore en « elle » et les adverbes intensifs « si » souligne que la société cause des souffrances amoureuses car elle hiérarchise les individus.

Dubois, confiant, annonce ses stratagèmes à venir en jouant sur la double énonciation : « vous m’en direz des nouvelles. » Cette remarque s’adresse à Dorante, certes, mais elle capte surtout l’attention du spectateur qui souhaite connaître la suite de l’intrigue.

Dorante confie alors son amour : « Je l’aime avec passion ; et c’est ce qui fait que je tremble ». Les termes « passion » et « tremble » font signe vers la tragédie où la passion est synonyme de souffrance. Cette réplique laisse transparaître un amour sincère qui justifie, auprès du public, les fausses confidences à venir.

La gravité de cette confidence amoureuse est contrebalancé par la légèreté et la familiarité de la réplique suivante de Dubois, avec les interjections « oh ! » et « eh! » (« Oh ! vous m’impatientez avec vos terreurs. Eh ! que diantre ! » ) dans un mélange des registres propre aux comédies Marivaux.

Le passage au futur de l’indicatif (« vous réussirez« ), ainsi que la parataxe (juxtaposition de propositions sans mot de liaison), témoignent de la certitude du valet : « vous réussirez, vous dis-je. Je m’en charge, je le veux, je l’ai mis là ».

L’anaphore « je » montre que le valet est le personnage central, le metteur en scène de cette comédie. Il est celui qui décide du destin des personnages : « je connais l’humeur de ma maîtresse ; je sais votre mérite, je sais mes talents, je vous conduis »

Dubois prononce alors la phrase-clef de l’œuvre : « Quand l’amour parle, il est le maître ; et il parlera. » Dubois apparaît comme un fin connaisseur du sentiment amoureux : il se propose de faire parler l’amour qui devient sujet de la phrase (« il parlera »). Il affirme donc que c’est l’amour et la vérité des sentiments qui triompheront des normes sociales.

III – Dubois met en place son premier stratagème

(De « Adieu » à la fin)

Dubois part alors brutalement en annonçant l’entrée de M. Remy. Ce chassé-croisé dynamique est plaisant et caractéristique de la comédie.

La double énonciation reparaît : « Nous voilà embarqués, poursuivons ». Cette réplique permet de tenir le spectateur en haleine en annonçant des péripéties à venir.

Avant de partir, Dubois invite Dorante à séduire Marton, ce qui surprend puisque Dorante est amoureux d’une autre. Cette consigne de Dubois complexifie l’intrigue, la rendant presque illisible pour le spectateur. Dès la scène 2 de l’acte I, l’amour est donc utilisé comme un masque mensonger.

Cependant, Dubois rappelle que c’est le vrai amour qui triomphera : « L’amour et moi, nous ferons le reste. »

Les Fausses Confidences, acte I scène 2, conclusion

Nous avons vu que l’ingénieux Dubois annonce à Dorante que la dame qu’il aime l’aimera.

Cette scène d’exposition surprend car elle inverse l’ordre social de l’époque : un bourgeois qui manque d’assurance est dirigé par un valet éloquent et ingénieux.

Dès le premier acte, Dubois apparaît comme un maître du jeu, un metteur en scène qui tire les ficelles de l’intrigue qu’il met en place.

Cette scène d’exposition promet un pièce comique mais aussi un jeu de tromperie cruel qui oppose la confiance et la trahison, comme annoncé dans le titre oxymorique de la pièce, Les Fausses Confidences.

Paradoxalement, la vérité du cœur va triompher par le mensonge. Parce que les normes de la société étouffent les élans amoureux, c’est la tromperie qui permettra de faire surgir la vérité des sentiments.

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Amélie Vioux

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