Les Fausses confidences, acte III scène 9 : lecture linéaire

les fausses confidences marivaux acte 3 scène 9 Voici une analyse linéaire de l’acte III scène 9 des Fausses Confidences de Marivaux.

Les Fausses confidences, acte III scène 9, introduction

Les comédies de Marivaux mettent en scène la surprise de l’amour qui, dans une société hiérarchisée, vient créer le désordre que constitue la comédie.

Elles montrent aussi une société où l’ordre social, divisé en trois classes sous l’Ancien Régime, est progressivement menacée par l’importance croissante accordée au mérite personnel.

Les pièces de Marivaux reposent sur les procédés comiques de l’interversion et du quiproquo, tout en conférant aux personnages une profonde finesse psychologique.

C’est le cas dans Les Fausses Confidences, comédie en prose et en trois actes jouée pour la première fois en 1737, où l’amour entre un petit bourgeois, Dorante, et la grande bourgeoise qui l’emploie, Araminte, triomphe grâce à une série de fausses confidences initiées par le valet Dubois. (Voir la fiche de lecture pour le bac des Fausses confidences de Marivaux).

Dans les scène précédentes, l’amour de Dorante pour Araminte fut révélé à tous les personnages par une lettre. La lettre constitue un des stratagèmes décisifs de Dubois. Mais dans cette scène, l’ingénieux valet fait au contraire croire à Araminte qu’il a agi contre les intérêts de Dorante.

Extrait étudié : acte 3 scène 9

ARAMINTE, DUBOIS.

Dubois.

Enfin, madame, à ce que je vois, vous en voilà délivrée. Qu’il devienne tout ce qu’il voudra, à présent. Tout le monde a été témoin de sa folie, et vous n’avez plus rien à craindre de sa douleur ; il ne dit mot. Au reste, je viens seulement de le rencontrer plus mort que vif, qui traversait la galerie pour aller chez lui. Vous auriez trop ri de le voir soupirer ; il m’a pourtant fait pitié. Je l’ai vu si défait, si pâle et si triste, que j’ai eu peur qu’il ne se trouvât mal.

Araminte, qui ne l’a pas regardé jusque-là, et qui a toujours rêvé, dit d’un ton haut.

Mais qu’on aille donc voir. Quelqu’un l’a-t-il suivi ? Que ne le secouriez-vous ? Faut-il le tuer, cet homme ?

Dubois.

J’y ai pourvu, madame. J’ai appelé Arlequin qui ne le quittera pas ; et je crois d’ailleurs qu’il n’arrivera rien ; voilà qui est fini. Je ne suis venu que pour dire une chose, c’est que je pense qu’il demandera à vous parler, et je ne conseille pas à madame de le voir davantage ; ce n’est pas la peine.

Araminte, sèchement.

Ne vous embarrassez pas ; ce sont mes affaires.

Dubois.

En un mot, vous en êtes quitte, et cela par le moyen de cette lettre qu’on vous a lue et que mademoiselle Marton a tirée d’Arlequin par mon avis. Je me suis douté qu’elle pourrait vous être utile, et c’est une excellente idée que j’ai eue là, n’est-ce pas, madame ?

Araminte, froidement.

Quoi ! c’est à vous que j’ai l’obligation de la scène qui vient de se passer ?

Dubois, librement.

Oui, madame.

Araminte.

Méchant valet ! ne vous présentez plus devant moi.

Dubois, comme étonné.

Hélas ! madame, j’ai cru bien faire.

Araminte.

Allez, malheureux ! il fallait m’obéir. Je vous avais dit de ne plus vous en mêler ; vous m’avez jetée dans tous les désagréments que je voulais éviter. C’est vous qui avez répandu tous les soupçons qu’on a eus sur son compte ; et ce n’est pas par attachement pour moi que vous m’avez appris qu’il m’aimait, ce n’est que par le plaisir de faire du mal. Il m’importait peu d’en être instruite ; c’est un amour que je n’aurais jamais su, et je le trouve bien malheureux d’avoir eu affaire à vous, lui qui a été votre maître, qui vous affectionnait, qui vous a bien traité, qui vient, tout récemment encore, de vous prier à genoux de lui garder le secret. Vous l’assassinez, vous me trahissez moi-même. Il faut que vous soyez capable de tout. Que je ne vous voie jamais, et point de réplique.

Dubois, à part.

Allons, voilà qui est parfait. (Il sort en riant.)

Problématique

Nous verrons comment l’ingénieux Dubois, en faisant croire à Araminte qu’il conspire contre Dorante, renforce l’attachement amoureux de la maîtresse pour son intendant.

Plan d’analyse linéaire

Dans une première partie, du début de la scène à « faut-il le tuer, cet homme ? », Dubois se moque de Dorante pour susciter chez Araminte une pitié amoureuse.

Puis, de « J’y ai pourvu, Madame » à « n’est-ce pas, madame ? », Dubois organise habilement un rendez-vous entre les amants.

Enfin, dans une troisième partie, de « Quoi ! C’est à vous que j’ai l’obligation » à la fin, Dubois suscite la colère d’Araminte par ses stratagèmes.

I – Dubois se moque de Dorante pour mieux susciter chez Araminte une pitié amoureuse

(Du début de la scène à « Faut-il le tuer, cet homme ? »)

Dubois s’exprime comme si Araminte était « Enfin […] délivrée » du parasite que constitue Dorante dans sa maison.

Dubois s’amuse à déprécier et réifier l’intendant par le pronom « en » : « vous en voilà délivrée ».

Les tournures superlatives tout ce qu’il voudra », « plus rien à craindre ») expriment une condamnation lourde à l’égard du bourgeois ruiné qui osa transgresser l’ordre social par « sa folie » amoureuse.

Par le terme « folie« , le valet véhicule donc une dénonciation sociale à l’encontre du petit bourgeois arriviste. Dubois incarne ici la figure du valet jaloux.

Dorante écarté, la pièce semble achevée. Mais il s’agit d’une comédie bourgeoise. Elle aboutira donc à l’union des amants. Le spectateur attend ainsi toujours le dénouement.

Dubois poursuit son blâme cruel en moquant un Dorante avec l’antithèse « plus mort que vif ». Mais l’hyperbole renvoie de Dorante une image galante pour Araminte, celle de l’amant éploré et inconsolable.

Dubois poursuit cette description de l’amant éploré : « si défait, si pâle et si triste ». L’énumération ternaire et l’anaphore de l’adverbe intensif « si » donnent une véritable force rhétorique à cette fausse confidence. En effet, Dubois cherche à travers cette description à émouvoir Araminte.

Cette dernière est d’ailleurs égarée comme l’indique la didascalie : « qui ne l’a pas regardé jusque là et qui a toujours rêvé ». Dans cette pièce, le corps révèle le trouble intérieur que le langage cherche à cacher. Ainsi, Araminte affecte par le subjonctif l’autorité d’une grande bourgeoise : « Mais qu’on aille donc voir. »

Les trois interrogations suivantes forment une gradation qui révèle son besoin pressant de secourir Dorante : « quelqu’un l’a-t-il suivi ? Que ne le secouriez-vous ? Faut-il le tuer, cet homme ? » .

La question rhétorique tragique (« Faut-il le tuer, cet homme ? ») révèle son attachement pour l’intendant qu’elle ne souhaite pas voir souffrir.

II – Dubois organise habilement un rendez-vous entre les amants

(De « J’y ai pourvu » à « n’est-ce pas, madame ? »)

Dubois assure à Araminte qu’il maîtrise la situation : « J’y ai pourvu, madame. » Avec le passé composé à valeur d’accompli, ainsi que l’adresse polie (« Madame »), Dubois surjoue le valet fidèle au service de sa maîtresse.

Le pronom personnel adverbial « y » témoigne du mépris qu’il feint d’avoir pour Dorante.

Le spectateur est dans la confidence du valet, et jouit de le voir défendre Dorante en affectant de le condamner.

Dubois, comme un metteur en scène, mobilise Arlequin afin d’écarter Dorante de la maison et présente l’intrigue comme achevée par un « voilà qui est fini ». Cette tournure conclusive est évidemment trompeuse.

Enfin, le valet déconseille à Araminte d’accepter le rendez-vous que Dorante lui proposera. Le futur de l’indicatif (« il demandera ») souligne la maîtrise que le valet a de l’intrigue amoureuse.

Mais Araminte prétend elle-même régler ses « affaires ». La didascalie « sèchement«  souligne que la maîtresse de maison est incapable de cacher sa déception.

Le valet révèle à sa maîtresse qu’il a fait lui-même connaître la lettre d’amour de Dorante pour lui être « utile ». Et en effet : le stratagème sert paradoxalement sa maîtresse, qui l’ignore encore.

Il joue le rôle du valet niais et grotesque en demandant lourdement l’assentiment de sa maîtresse : « c’est une excellente idée que j’ai eue là, n’est-ce pas, Madame ?« . Ce jeu de rôle participe au comique de la scène car le spectateur connaît la virtuosité langagière du valet Dubois.

III – Dubois suscite la colère d’Araminte par ses stratagèmes

(De « Quoi ! C’est à vous » à la fin de la scène)

Une telle révélation provoque la colère d’Araminte, qui s’exclame (« Quoi ! ») « froidement ». Cette didascalie s’oppose à celle, effrontée, de Dubois (« librement »). Le valet affecte en effet une indifférence provocante à l’égard de Dorante, ruiné, qui perd et son emploi et ses espoirs amoureux.

C’est désormais Araminte qui accable Dubois par l’exclamation dépréciative « Méchant valet ! » et la négation « Ne vous présentez plus devant moi« .

L’adverbe « comme » de la didascalie « comme étonné » suggère la duplicité du valet qui feint l’étonnement.

Le spectateur devine que le valet se réjouit intérieurement : ses fausses confidences déchaînent chez Araminte une violence langagière qui révèle son amour pour Dorante.

La tirade emportée d’Araminte laisse éclater son désespoir. Elle blâme la désobéissance du valet et lui reproche de l’avoir manipulée comme le souligne le pronom « m' » en position d’objet tandis que le valet est sujet du verbe jeter : « vous m’avez jetée dans tous les désagréments que je voulais éviter. »

La tournure emphatique « c’est vous qui » blâme violemment le valet : « C’est vous qui avez répandu tous les soupçons qu’on a eus sur son compte ».

Araminte nie alors l’ « attachement » du valet pour elle et lui prête de mauvaises intentions car il aurait agi « par le plaisir de faire du mal », l’antithèse plaisir/mal soulignant la supposée perversité du valet.

Araminte use ainsi d’un stéréotype social qui considère les valets comme des personnes doubles et mauvaises. La relation entre Araminte et Dubois est influencée par des préjugés sociaux. Cette relation pointe également la cruauté au cœur de cette pièce.

Puis, elle montre combien l’amour de Dorante, socialement inacceptable, la trouble pourtant.

En effet, le blâme qu’elle adresse à Dubois se mêle à un éloge de Dorante, dépeint en maître fidèle et affectueux : « qui vous affectionnait, qui vous a bien traité » .

Cette relation maître-valet épanouie fait ici écho à la relation amoureuse qu’Araminte rêve avec Dorante.

La parataxe (juxtaposition de phrases ou propositions sans mot de liaison) accentue la violence des accusations d’Araminte qui croissent à mesure que la tirade progresse : « Vous l’assassinez, vous me trahissez moi-même. »

L’anaphore en « vous » accable le valet coupable de meurtre et de trahison : « Vous l’assassinez, vous me trahissez moi-même. »

Le vocabulaire du crime est significatif : dans cette société régie par l’apparence, la révélation d’un secret s’apparente à une mise à mort sociale. Le langage peut symboliquement tuer.

La tournure impérative et impersonnelle « Il faut que vous soyez capable de tout » insiste sur la cruauté sans bornes de Dubois. Araminte ignore évidemment à quel point les libertés que Dubois se permet sont au service de sa maîtresse amoureuse.

Celle-ci veut retrouver autorité et maîtrise en conclusion de sa tirade. Elle prive ainsi Dubois de ses pouvoirs en lui intimant de partir et de se taire d’un ton péremptoire : « et point de réplique« . Le substantif « réplique » fait d’elle la metteuse en scène.

En aparté, Dubois se réjouit de cette colère : « Dubois s’en va en riant. Allons, voilà qui est parfait.»
Son rire final allège cette scène grave, et l’inscrit bien dans la comédie bourgeoise.

Les Fausses confidences, acte 3 scène 9, conclusion

Nous avons vu comment l’ingénieux Dubois, en faisant croire à Araminte qu’il conspira contre Dorante, renforce l’amour de la maîtresse pour son intendant.

La virtuosité de Dubois, qui échafaude une subtile série de mises en scène, fait songer à la figure du dramaturge tout-puissant qui tire les ficelles de l’intrigue.

Les fausses confidences du valet déchaînent les protestations amoureuses d’Araminte, et favorisera, entre les amants, une scène d’éclaircissement, voire de déclaration amoureuse.

La fausse confidence précipite donc le dénouement heureux : la vérité apparaît grâce au mensonge.

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Amélie Vioux

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