Les Fausses confidences, Marivaux, acte 2 scène 13 : lecture linéaire

les fausses confidences marivaux acte 2 scène 13 analyseVoici une analyse linéaire de l’acte II scène 13 des Fausses confidences de Marivaux.

Le passage étudié va de « Araminte, d’un air délibéré : Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez pas, et écrivez…« ) jusqu’à la fin de la scène 13.

Les Fausses confidences, acte 2 scène 13, introduction

Marivaux est l’un des dramaturges français les plus reconnus qui excella dans la comédie bourgeoise et psychologique.

Ses intrigues complexes et virtuoses reposent souvent sur des procédés d’interversions où maîtres et valets échangent leurs rôles.

Le thème de la surprise de l’amour, central chez Marivaux, permet le rire mais véhicule aussi la critique sociale d’une société fondée sur le rang et l’apparence.

C’est le cas dans Les Fausses Confidences, comédie en prose et en trois actes jouée pour la première fois en 1737.

Dorante, honnête petit bourgeois ruiné, aime en secret Araminte, la haute et riche bourgeoise qui l’emploie. Malgré leur écart de fortune, leur amour triomphera grâce aux stratagèmes habiles du valet Dubois. (Voir la fiche de lecture des Fausses confidences de Marivaux)

Dans la scène 13 de l’acte II, les deux amants ne se sont pas encore révélés leurs sentiments. Araminte fait croire à Dorante qu’elle va épouser le comte afin d’observer ses réactions.

Extrait étudié :

Araminte, d’un air délibéré.

Il n’y en aura aucune. Ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur cette table.

Dorante.

Eh ! pour qui, madame ?

Araminte.

Pour le comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et, par distraction, ne va point à la table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ! À quoi rêvez-vous ?

Dorante, toujours distrait.

Oui, madame.

Araminte, à part, pendant qu’il se place.

Il ne sait ce qu’il fait ; voyons si cela continuera.

Dorante, à part, cherchant du papier.

Ah ! Dubois m’a trompé.

Araminte, poursuivant.

Êtes-vous prêt à écrire ?

Dorante.

Madame, je ne trouve point de papier.

Araminte, allant elle-même.

Vous n’en trouvez point ! En voilà devant vous.

Dorante.

Il est vrai.

Araminte.

Écrivez. « Hâtez-vous de venir, monsieur ; votre mariage est sûr… » Avez-vous écrit ?

Dorante.

Comment, madame ?

Araminte.

Vous ne m’écoutez donc pas ? « Votre mariage est sûr ; madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. » (À part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ? « N’attribuez point cette résolution à la crainte que madame pourrait avoir des suites d’un procès douteux. »

Dorante.

Je vous ai assuré que vous le gagneriez, madame. Douteux ! il ne l’est point.

Araminte.

N’importe, achevez. « Non, monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la détermine. »

Dorante, à part.

Ciel ! Je suis perdu. (Haut.) Mais, madame, vous n’aviez aucune inclination pour lui.

Araminte.

Achevez, vous dis-je. « …qu’elle rend à votre mérite la détermine. » Je crois que la main vous tremble ; vous paraissez changé. Qu’est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?

Dorante.

Je ne me trouve pas bien, madame.

Araminte.

Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et mettez : « À Monsieur le comte Dorimont. » Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (À part.) Le cœur me bat ! Il n’y a pas encore là de quoi le convaincre.

Dorante, à part.

Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a averti de rien.

 

Problématique

Nous verrons comment, dans cette scène à la fois comique et galante, la fausse confidence d’Araminte suscite chez Dorante un trouble révélateur de son amour pour elle.

Annonce de plan linéaire

Nous pouvons observer trois mouvements dans cet extrait.

Dans une première partie, de « Araminte, d’un air délibéré : Il n’y en aura aucune, » à « procès douteux », Araminte demande à Dorante d’écrire au comte qu’elle l’épouse afin de l’éprouver.

Dans une deuxième partie, de « Je vous ai assuré » à « trouvez-vous mal ? », Dorante trahit son amour en contestant le mariage.

Dans une troisième partie, de « Je ne me trouve pas » à la fin de la scène, Araminte croit que son stratagème a échoué, malgré le trouble révélateur de Dorante.

I – Araminte demande à Dorante d’écrire au comte qu’elle l’épouse

(De « Araminte, d’un air délibéré : Il n’y en aura aucune », à « procès douteux »)

Dans la scène précédente, Araminte confie à Dubois à propos de Dorante : « j’ai envie de lui tendre un piège. » C’est justement ce piège qui prend forme sous les yeux du spectateur à la scène 13 de l’acte 2 : Araminte feint de vouloir épouser le comte pour éprouver les sentiments de Dorante.

La didascalie témoigne de l’« air délibéré » d’Araminte, qui affecte à l’égard de Dorante une détermination indifférente. Ce n’est bien évidemment qu’un « air » qu’elle se donne, soit un masque qu’elle porte pour tenter de faire surgir la vérité des sentiments de Dorante.

Il s’agit bien d’une nouvelle scène de fausse confidence : Araminte ment en confiant son projet de mariage, afin de démêler les sentiments qu’éprouve Dorante pour elle.

Les ordres à l’impératif qu’elle adresse à son intendant témoignent d’une relation professionnelle hiérarchisée, où Dorante est à son service : « Ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ».

Marivaux s’amuse à renverser les attentes du spectateur et les codes de la comédie, puisque la conversation entre les amants est aux antipodes de la galanterie amoureuse. Ce décalage suscite un effet comique.

Dorante est troublé comme l’indique l’interrogation (« Et pour qui, madame ? » ), mais il est contraint de se soumettre aux codes que sa situation professionnelle exige, d’où son interrogation accompagnée d’une adresse polie (« madame« )

Araminte explique à Dorante que la lettre annonçant le mariage est « Pour le comte » et a pour but de « le surprendre bien agréablement » car il est parti « extrêmement inquiet« . L’antithèse « agréablement » / « inquiet », qui évoque les sentiments du Comte crée un effet comique car elle reflète aussi la succession d’émotions qu’éprouve Dorante à cette nouvelle.

Araminte lui inflige volontairement une tâche blessante : il doit écrire à son rival, pour lui annoncer qu’il épouse celle qu’il aime « en [s]on nom ».

L’expression « le petit mot » est une litote cruelle car cette lettre ravage intérieurement Dorante. La comédie légère repose donc sur des procédés sadiques. La fausse confidence suscite de vraies blessures.

L’adjectif de la didascalie (« Dorante reste rêveur ») pouvait avoir au XVIIIe le sens fort d’« ému ». Dorante est sous le choc.

Araminte l’interpelle, lui imposant son rythme, et l’interroge : « À quoi rêvez-vous ? »

A cette question ouverte, Dorante, «toujours distrait. », répond « Oui, Madame » comme si on lui avait posé une question fermée. Sa perte de maîtrise langagière constitue une perte de pouvoir.

La didascalie suivante montre qu’Araminte parle « à part », de même que Dorante. Cette scène entre deux personnages se déploie donc sur trois plans : le dialogue entre les amants, et le dialogue de chacun avec lui-même, et donc avec le spectateur. Si les personnages se mentent, ils se disent toutefois la vérité lorsqu’ils se parlent à eux-mêmes. Cette double énonciation omniprésente (les répliques des personnages s’adressent aussi au spectateur) fait le charme et la complexité de cette scène galante.

Araminte jouit avec cruauté de ce stratagème amoureux, et commente : « Il ne sait ce qu’il fait ».

Dorante, lui, se croit trompé par Dubois et se lamente : « Ah ! Dubois m’a trompé« . Le comique repose sur ces vertigineux entrelacements de mensonges qui se répondent.

L’incapacité de Dorante à trouver du papier (« Madame, je ne trouve point de papier.« ) illustre sa confusion et a un effet comique : elle réduit l’intendant rigoureux au rang d’incapable valet.

Par un nouvel impératif, Araminte bouscule son intendant pétrifié : « Écrivez. »

La lettre dictée par Araminte est savoureuse pour le spectateur car elle a un double sens : « Hâtez-vous de venir […] votre mariage est sûr… ». En effet, la promesse de mariage s’adresse apparemment au Comte, mais le spectateur comprend qu’Araminte adresse ces mots de façon détournée à Dorante.

L’impératif « Hâtez-vous » vise à inciter Dorante à se révéler.

La surdité de Dorante semble confirmer à Araminte son amour : « (À part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ? » Cet aparté à la forme interrogative exprime les doutes d’Araminte : la bourgeoise n’est plus aussi assurée.

II – Dorante conteste le mariage en trahissant son amour

(De « Je vous ai assuré » à « trouvez-vous mal ? »)

Araminte évoque le « procès douteux » qui l’oppose au Comte. L’adjectif dépréciatif « douteux » rappelle que le mariage est une union d’affaires. Or Dorante s’exclame, contestant la pertinence de l’adjectif : « Douteux, il ne l’est point. » L’antéposition de l’adjectif souligne l’opposition ferme de Dorante.

Le sujet du procès est un moyen habile pour Dorante de contester le mariage sans révéler son amour. Il s’empare donc avec espoir de cette justification.

Mais Araminte écarte la remarque sèchement par l’impératif « achevez » qui joue encore sur un double sens : Dorante doit achever la lettre, mais c’est le cœur de Dorante qu’Araminte achève.

Il en va de même pour la mention du « mérite » du comte, dont la lettre fait l’éloge : l’aristocrate n’en a visiblement pas, contrairement à Dorante, bourgeois ruiné mais méritant. Marivaux dénonce ainsi ironiquement une société inégalitaire qui n’est pas fondée sur le mérite.

Dorante désespère en aparté : « Ciel ! je suis perdu ! » . Le passé composé exprime une action révolue, soulignant la désillusion de l’intendant.

Araminte rejette de nouveau les contestations de Dorante : « Achevez, vous dis-je… » Sa répétition témoigne de son inflexibilité tout en créant une connivence avec le spectateur qui, lui, démêle la situation.

Araminte tente de provoquer la déclaration amoureuse de Dorante par une suite d’interrogations brèves : « Qu’est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?« .

Elle joue à être elle-même troublée, mais le spectateur peut deviner que Dorante la trouble véritablement.

III – Araminte croit que son stratagème a échoué

(De « Je ne me trouve pas bien, Madame » à la fin de la scène 13)

La fausse confidence amoureuse d’Araminte condamne Dorante à cette vraie confidence : « Je ne me trouve pas bien, Madame. »

La surprise exclamative qu’affecte Araminte a un effet comique : « Quoi ! si subitement ! cela est singulier. »

L‘aparté « Le coeur me bat » fait connaître son trouble au spectateur.

Elle tente une dernière fois d’obtenir des aveux en confrontant Dorante à sa maladresse dans deux exclamations comiques qui réduisent Dorante au rang de valet maladroit : « Voilà qui est écrit  tout de travers !  Cette adresse-là n’est presque pas lisible. »

Mais c’est la déception qu’elle confesse en aparté. Araminte espérait en effet une confession plus franche. Malgré le trouble certain de Dorante, elle estime que son procédé a échoué comme l’exprime la négation partielle : « Il n‘y a pas encore là de quoi le convaincre. »

Dorante décèle finalement le stratagème amoureux : « Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? » La menteuse semble démasquée par son amant ce qui crée une scène en forme de chiasme comique car celui qui devait être piégé a décelé le piège. Mais les doutes demeurent.

La dernière phrase évoque Dubois : « Dubois ne m’a averti de rien » . L’évocation de l’ingénieux Dubois montre combien Dorante le considère, à raison, comme le metteur en scène principal de l’intrigue amoureuse.

Les Fausses confidences, acte 2 scène 13, conclusion

Dans cette scène à la fois comique et galante, la fausse confidence d’Araminte suscite chez Dorante un trouble révélateur de son amour pour elle. Néanmoins, les amants n’ont encore aucune certitude et leurs véritables sentiments restent masqués.

Cette scène 13 de l’acte II est particulièrement savoureuse car Araminte prend le relais du valet Dubois en initiant une fausse confidence pour tromper Dorante. Les personnages se manipulent entre eux pour démasquer la vérité.

Marivaux offre ainsi une pièce où la vérité naît du mensonge, dans une société où les inégalités sociales et les mœurs entravent l’expression sincère de l’amour.

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Amélie Vioux

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