Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, postambule : analyse

Voici un commentaire linéaire du postambule de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) d’Olympe de Gouges.

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, postambule, introduction

Olympe de Gouges (1748-1793), pseudonyme de Marie Gouze, est une femme de lettres d’origine bourgeoise de la seconde moitié du 18e siècle.

Son combat contre les injustices et ses œuvres progressistes l’inscrivent dans le courant des Lumières.

Elle se fit d’abord connaître par ses pièces de théâtre.

Sa pièce à succès L’heureux naufrage (1784) lui valut notamment des critiques pour ses positions anti-esclavagistes.

Elle accompagne la Révolution par ses brochures qui encouragent des réformes sociétales vers davantage d’égalité entre les citoyens.

Si elle plaide d’abord pour une monarchie constitutionnelle, elle finit par rejeter cette dernière pour promouvoir la république.

Mais ce qui singularise Olympe de Gouges, c’est surtout sa volonté d’obtenir l’égalité de droits entre hommes et femmes, principe qu’elle défend dans sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791). (Voir la fiche de lecture de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne)

Par ses discours et ses œuvres, elle défend les réformes du mariage favorables aux femmes et aux enfants et l’abolition de l’esclavage. Olympe de Gouges est cependant guillotinée en 1793 pour avoir critiqué la Révolution.

Le texte analysé ici est le postambule (=texte de conclusion) de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

Il a donc pour but de résumer l’œuvre et de justifier d’insuffler aux femmes la force et les arguments pour défendre leurs intérêts.

Extrait étudié

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » — Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.Passons maintenant à l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société; et puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes. Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l’administration nocturne des femmes; le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscrétion: ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat, enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l’ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.
Dans cette sorte d’antithèse, que de remarques n’ai-je point à offrir! Je n’ai qu’un moment pour les faire, mais ce moment fixera l’attention de la postérité la plus reculée. Sous l’ancien régime, tout était vicieux, tout était coupable; mais ne pourrait-on pas apercevoir l’amélioration des choses dans la substance même des vices? Une femme n’avait besoin que d’être belle ou aimable; quand elle possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n’en profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie peu commune qui la portait aux mépris des richesses; alors elle n’était plus considérée que comme une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l’or, le commerce des femmes était une espèce d’industrie reçue dans la première classe, qui, désormais, n’aura plus de crédit. S’il en avait encore, la révolution serait perdue, et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus. Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin à la fortune soit fermé à la femme que l’homme achète comme l’esclave sur les côtes d’Afrique? La différence est grande, on le sait. L’esclave commande au maître; mais si le maître lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l’esclave a perdu tous ses charmes, que devient cette infortunée? Le jouet du mépris; les portes mêmes de la bienfaisance lui sont fermées; «Elle est pauvre et vieille, dit- on, pourquoi n’a-t-elle pas su faire fortune?» D’autres exemples encore plus touchants s’offrent à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu’elle aime, abandonnera ses parents pour le suivre; l’ingrat la laissera après quelques années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine; si elle a des enfants, il l’abandonnera de même. S’il est riche, il se croira dispensé de partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie à ses devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S’il est marié, tout autre engagement perd ses droits.
Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper le vice jusque dans la racine? Celle du partage des fortunes entre les hommes et les femmes, et de l’administration publique. On conçoit aisément que celle qui est née d’une famille riche gagne beaucoup avec l’égalité des partages. Mais celle qui est née d’une famille pauvre, avec du mérite et des vertus, quel est son lot? La pauvreté et l’opprobre. Si elle n’excelle pas précisément en musique ou en peinture, elle ne peut être admise à aucune fonction publique, quand elle en aurait toute la capacité. Je ne veux donner qu’un aperçu des choses, je les approfondirai dans la nouvelle édition de tous mes ouvrages politiques, que je me propose de donner au public dans quelques jours, avec des notes.
Je reprends mon texte quant aux mœurs. Le mariage est le tombeau de la confiance et de l’amour. La femme mariée peut impunément donner des bâtards à son mari, et la fortune qui ne leur appartient pas. Celle qui ne l’est pas n’a qu’un faible droit: les lois anciennes et inhumaines lui refusaient ce droit sur le nom et sur le bien de leur père pour ses enfants, et l’on n’a pas fait de nouvelles lois sur cette matière. Si tenter de donner à mon sexe une consistance honorable et juste est considéré dans ce moment comme un paradoxe de ma part, et comme tenter l’impossible, je laisse aux hommes à venir la gloire de traiter cette matière; mais, en attendant, on peut la préparer par l’éducation nationale, par la restauration des mœurs et par les conventions conjugales.

Problématique

Comment ce postambule promeut-il l’émancipation des femmes ?

Annonce de plan linéaire

Dans une première partie, du début à «qu’à le vouloir», Olympe de Gouges invite les femmes à se défendre contre la tyrannie des hommes.

Puis, de «Passons maintenant» à «et méprisé.», elle considère que l’oppression subie par les femmes les a condamnées au vice.

Dans une troisième partie, de «Dans cette sorte d’antithèse» à «perd ses droits.» elle fournit des exemples illustrant l’assujettissement des femmes sous l’Ancien Régime.

Dans une quatrième partie, de «Quelles lois» à «avec des notes.», Olympe de Gouges exprime son espoir en des lois qui permettront d’émanciper les femmes.

Ensuite, dans une cinquième partie, de «Je reprends mon texte» à «sur cette matière.», Olympe de Gouges condamne le mariage, source de corruption morale.

Enfin, dans une sixième et dernière partie, de «Si tenter» à la fin du postambule, l’écrivaine militante se considère comme un relais sur la voie de l’émancipation des femmes.

I – Olympe de Gouges invite les femmes à se défendre contre la tyrannie des hommes

(Du début à «qu’à le vouloir.»)

Ce postambule s’ouvre sur une apostrophe autoritaire: «Femme, réveille-toi».

L’apostrophe (=l’adresse) explicite le lectorat visé: c’est aux femmes qu’Olympe de Gouge s’adresse directement afin de les mobiliser.

L’emploi du singulier a une valeur générale: ce sont les femmes de toutes les conditions qui sont sollicitées, ce qui contredit la logique de classe à l’œuvre dans la monarchie.

L’impératif «réveille-toi», par son tutoiement, traduit une familiarité entre l’auteure et les femmes.

La métaphore du sommeil assimile la Révolution à un réveil brutal et salvateur, après le long sommeil de l’Ancien Régime.

Mais Olympe de Gouges considère que les femmes «dorment» encore. Elles ne se sont pas encore suffisamment mobilisées pour faire valoir leurs droits.

Ce postambule s’ouvre donc sur le ton du pamphlet (=court texte polémique, souvent violent, voire satirique) qui fait pleinement ressentir l’ardeur de la Révolution.

La Révolution est métaphoriquement assimilée au «tocsin de la raison», le tocsin étant le tintement de cloche servant à donner l’alarme.

Ce postambule s’ouvre donc plein de bruits, l’auteur sonnant l’alerte: les femmes courent le péril de voir la Révolution leur échapper au profit des hommes, d’où le nouvel impératif urgent: «reconnais tes droits».

Ces droits des femmes, Olympe de Gouges les a consignés dans la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qui réécrit à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Les femmes n’ont donc plus qu’à faire reconnaître ces droits par les hommes et la société.

Mais la parataxe (=juxtaposition de propositions sans connecteurs logiques) dans cette première phrase témoigne d’une intensité suggérant que ce combat ne sera pas facile.

Pourtant, le temps de la Révolution est propice à l’amélioration de leur condition, car «Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges.»

Cette énumération de termes dépréciatifs (=sens négatif) rappelle les accusations portées par la philosophie des Lumières à l’encontre de la monarchie absolue de droit divin.

La métaphore hyperbolique du «flambeau de la vérité [qui] a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation» assimile la Révolution à une éclaircie dans la nuit de l’histoire.

Olympe de Gouges fait donc l’éloge de la Révolution.

Mais elle rappelle à quel prix s’est fait cette destruction de la monarchie absolue: «L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers.»

L’hyperbole «L’homme esclave» souligne l’ancienne bassesse des sujets devenus citoyens.

Le substantif « homme » désigne ici le genre masculin car Olympe de Gouges rappelle que cette Révolution n’aurait pas pu se faire sans les femmes, qui ont manifesté et combattu au côté des hommes.

Les hommes se révèlent cependant d’une injuste ingratitude (=absence de reconnaissance), ce que souligne le parallélisme syntaxique avec la répétition de « devenu » : «Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne!»

L’injustice est telle qu’Olympe de Gouges s’exclame dans une tonalité tragique : «Ô femmes! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ?»

La répétition de « femmes » suspend le rythme pour mieux le relancer. Ce postambule est doué d’une forte oralité invitant à l’action immédiate.

Olympe de Gouges cherche ensuite à susciter l’action par des questions rhétoriques : «quand cesserez-vous d’être aveugles ?»

La métaphore initiale du sommeil a été remplacée par celle de l’aveuglement à une condition injuste. La notion d’aveuglement renvoie au combat des Lumières : les femmes sont encore plongés dans l’obscurité des préjugés et Olympe de Gouges les exhorte à en sortir.

Olympe de Gouges passe ensuite de la métaphore à une question très concrète qui pousse les femmes à réfléchir à leurs conditions de vie : «Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution?»

Elle répond pour ses lectrices et lecteurs: «Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé.»

L’adverbe de comparaison «plus» met en valeur une gradation ascendante : « plus marqué« , « plus signalé » .

Paradoxalement, les femmes ont gagné en mépris à la Révolution, car elles ont lutté pour que les hommes aient plus de droits sur elles.

L’auteure rappelle comment les femmes, jusqu’alors, luttaient contre l’oppression masculine: «Dans les siècles de corruptions vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit; que vous reste-t-il donc?la conviction des injustices des hommes. »

La Révolution est donc dépeinte comme une défaite pour les femmes, car elle a rendu plus redoutables des hommes qui ne sont plus des sujets du roi, mais des citoyens libres.

La parataxe dans la question rhétorique souligne cette dureté : « Votre empire est détruit; que vous reste-t-il donc ? » Olympe de Gouges met l’accent sur la bassesse de la condition des femmes. Le passage au présent de l’indicatif souligne l’urgence de la situation présente.

Olympe de Gouges invite les femmes à réclamer leur «patrimoine» tiré des « sages décrets la nature»..

L’auteure fonde ses revendications sur l’observation de la nature. Il s’agit d’un argument d’autorité : l’égalité entre les sexes est naturelle mais a été corrompue par la société. Les lois doivent rétablir cette égalité naturelle.

L’auteure va cependant rassurer les femmes quant au bien-fondé de leur démarche: «qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise?le bon mot du législateur des noces de Cana?» . La périphrase « législateur des noces de Cana » désigne le Christ qui, lors de cet épisode de L’Evangile répète à sa mère, la Vierge: «Que me veux-tu, femme?»

Cette question rhétorique est insolente et exprime une critique à l’égard du christianisme, considéré comme un système d’oppression pour les femmes.

Olympe de Gouges crée alors un parallèle avec le législateur français qui adopterait la même attitude que le Christ lors des noces de Cana : «Craignez-vous que nos législateurs français […] ne vous répètent: femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous?»

Le christianisme était vu comme la religion ayant permis la monarchie absolue de droit divin. En créant un parallèle entre le christianisme (« législateur des noces de Cana« ) et l’Assemblée Nationale (« nos législateurs français« ), Olympe de Gouges suggère que les nouvelles institutions reproduisent la même oppression.

Olympe de Gouges répond alors pour les femmes avec un effet de rupture particulièrement marqué, avec le pronom « tout » placé en tête de phrase: «Tout, auriez-vous à répondre.»

Ce épilogue projette donc les femmes vers l’avenir en mettant en scène leur confrontation face aux hommes.

Olympe de Gouges prolonge ce dialogue fictif en anticipant l’argumentation des hommes à travers la proposition subordonnée circonstancielle de condition : «S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse».

Par renversement, l’oppression masculine est assimilée à une faiblesse, à une crainte face au pouvoir des femmes.

Face à cette tyrannie masculine qui entre «en contradiction avec leurs principes» révolutionnaires, Olympe de Gouges guide les femmes avec vigueur, comme en témoigne l’emploi de l’impératif : «opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de la supériorité».

L’antithèse « force de la raison » / « vaines prétentions » assimile l’opposition entre les hommes et les femmes au conflit de la tyrannie contre la raison.

Les femmes seraient donc les véritables tenantes de l’égalitarisme révolutionnaire et de la raison.

Olympe de Gouges les exhorte à lutter à travers une suite de verbes d’action à l’impératif et au pluriel: «; opposez […]; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie; déployez toute l’énergie».

Ce déploiement d’énergies féminines permettra un avenir plus juste évoqué au futur de l’indicatif, qui affirme la certitude de la victoirevous verrez bientôt».

Cette victoire sur les hommes ouvrira justement à un temps de paix, où les hommes seront «fiers de partager avec vous les trésors de l’Être-Suprême.»

Les majuscules soulignent la sacralité de « L’Être-Suprême » , sorte de divinité guidant la Révolution et incarnant les valeurs de liberté et d’égalité.

Cet avenir radieux évoqué au futur s’oppose à un passé infâme qu’Olympe de Gouges dépeint pour créer une antithèse.

II – L’oppression subie par les femmes les a condamnées au vice

(De «Passons maintenant» à «et méprisé.»)

Olympe de Gouges propose de décrire la situation passée des femmes: «Passons maintenant à l’effroyable tableau de ce vous avez été dans la société.»

L’adjectif hyperbolique «effroyable» annonce un tableau obscur. Il a pour but de «réveiller» les femmes quant à leur sort, pour qu’elles cherchent à s’en affranchir. L’auteure s’adresse aux émotions de ses lecteurs.

Olympe de Gouges évoque avec ironie les «sages législateurs» pour demander que «l’éducation nationale» à venir soit également une «éducation des femmes.» Elle reproche à l’éducation des femmes d’être cantonnée, dans les couvents, au travail domestique et à la morale religieuse.

L’adverbe «sainement» souligne que l’enseignement est un remède contre la corruption de la société.

Le deuxième paragraphe s’ouvre par une phrase cherchant à susciter la surprise chez les lecteurs, qui ressemble à un aphorisme: «Les femmes ont fait plus de mal que de bien.»

Cette affirmation choque car elle contredit le combat féministe promu par l’auteure.

Mais Olympe de Gouges va expliquer que si les femmes ont œuvré à la corruption de la société, c’est parce qu’elles n’avaient pas d’autre choix pour y exercer du pouvoir, tant elles étaient opprimées.

Ainsi, «Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu». L’antithèse « force » / « ruse » rapprochée dans un parallélisme syntaxique souligne que les vices des femmes (« la ruse« ) n’est que la conséquence des vices de la société qui les oppresse (« la force« ).

D’après Olympe de Gouges, sous l’Ancien Régime, les femmes prenaient part aux plus hautes instances du pouvoir, comme l’exprime cette gradation provocatrice s’élevant vers le sacré : «ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat».

Olympe de Gouges moque ainsi les hommes qui se croient libres lorsqu’ils sont manipulés par celles qui méprisent. Les hommes sont dépeints de façon péjorative : « ces orgueilleux, serviles adorateurs rampant à vos pieds« , « la sottise des hommes » .

Mais cette période est révolue comme l’indique l’imparfait.

Le chiasme (=structure ABBA) suivant synthétise le paradoxe de la Révolution aux yeux d’Olympe de Gouges : «Ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé.»

Selon elle, les femmes sous l’Ancien Régime, bénéficiaient de la considération, certes hautaine, des hommes, mais cette considération a été perdue avec la Révolution.

L’auteure illustre par la suite son propos pour mieux le faire entendre.

III – Exemples illustrant l’assujettissement des femmes sous l’Ancien Régime

(De «Dans cette sorte d’antithèse» à «perd ses droits.»)

Olympe de Gouges reconnaît elle-même le paradoxe de son propos dans une exclamation: «Dans cette sorte d’antithèse, que de remarques n’ai-je point à offrir!»

De nouveau, elle parvient habilement à mettre en scène son discours afin de susciter l’attention et la curiosité de ses lecteurs.

Elle considère cependant qu’elle n’a «qu’un moment» pour s’exprimer, mais que «ce moment fixera l’attention de la postérité la plus reculée.»

La négation restrictive « je n‘ai qu‘un moment » crée un sentiment d‘urgence, de péril et de hâte.

Le futur de l’indicatif (« fixera« ) et le superlatif (« la postérité la plus reculée« ) témoignent des espoirs profonds de la militante.

Le tableau explicatif s’ouvre sur une descriptions dépréciative de la monarchie: «Sous l’ancien régime, tout était vicieux, tout était coupable».
Ce blâme est servi par un rythme ternaire (=en trois parties) au service de la dénonciation exprimée.

La situation des femmes était « méprisable » sous l’Ancien régime car les femmes devaient user de leurs charmes pour obtenir du pouvoir.

La beauté servait à la femme d’instrument pour se garantir une place dans la société comme en témoigne la négation restrictive: «Une femme n’avait besoin que d’être belle ou aimable; quand elle possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds.»

L’antithèse « deux avantages » / « cent fortunes » met en valeur cette corruption : les femmes ne pouvaient s’élever dans la société que si elles avaient la chance de pouvoir plaire aux hommes. Elles étaient donc soumises à une sorte de prostitution.

Le superlatif «la plus indécente se faisait respecter avec de l’or» dépeint l’Ancien Régime en société où l’argent a plus d’importance que la vertu. L’argent corrompait les valeurs morales.

Mais cette situation est révolue comme le souligne l‘imparfait d’habitude : «le commerce des femmes était une espèce d’industrie […]».

Le futur de l’indicatif permet à Olympe de Gouges d’affirmer avec certitude que les femmes connaîtront l’émancipation : « qui, désormais, n’aura plus de crédit » . Le futur donne un tour prophétique et fascinant à son discours.

Olympe de Gouges compare l' »esclavage » des femmes à la traite des esclaves achetés en Afrique pour être vendus en Amérique : «la femme que l’homme achète, comme l’esclave sur les côtes d’Afrique».

L’écrivaine militait également en faveur de l’abolition de l’esclavage. Elle met ainsi en parallèle les oppressions sexistes et racistes.

Cette comparaison est audacieuse et dévalorisante pour les femmes comme pour les hommes.

Olympe de Gouges nuance cependant sa comparaison: «La différence est grande.»

Mais le parallèle avec l’esclavage lui permet de mieux faire comprendre la souffrance d’être une femme, même libérée, car «si le maître [qu’est l’homme] lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l’esclave a perdu tous ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris.»

Les femmes sont réifiées (= assimilées à un objet) par le terme « jouet » mais aussi par leur position grammaticale dans la phrase puisqu’elles sont en position de complément d’objet : « si le maître lui donne la liberté » . La réification des femmes souligne leur impuissance lorsqu’elles ont perdu leurs charmes.

Olympe de Gouges mobilise le discours indirect libre pour faire entendre le mépris collectif dont est victime une femme qui s’est arrachée à l’oppression masculine: «elle est pauvre et vieille, dit-on; pourquoi n’a-t-elle pas su faire fortune ?»

L’argumentation passe ainsi par le récit, qui donne de la vivacité au discours, et suscite l’empathie, la révolte et l’action.

Après ce tableau pathétique, Olympe de Gouges continue dans un style romanesque: «D’autres exemples encore plus touchants s’offrent à la raison.»

Les adverbes d’intensité « encore plus » et le sujet au pluriel (« D’autres exemples« ) annoncent des exemples de plus en plus frappants de l’oppression féminine.

Olympe de Gouges brosse alors le bref récit d’une «jeune femme sans expérience», allégorie de la fragilité féminine, «séduite par un homme qu’elle aime». Le participe passé « séduite » suggère la naïveté de la jeune femme et sa position de victime.

L’homme en revanche incarne l’ingratitude masculine : « l’ingrat », « inconstance », « inhumaine ».

L’adjectif « inhumaine » suggère que l’homme a perdu ses qualités naturelles de constance et d’empathie que la femme a préservées.

Le parallélisme « plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine » souligne cette ingratitude cruelle de l’homme.

La présence d’enfants, loin d’amener l’homme a assumer ses responsabilités, le rend encore plus ingrat comme le souligne les propositions subordonnées circonstancielles d’hypothèse : « si elle a des enfants, il l’abandonnera de même. S’il est riche, il se croira dispenser de partager sa fortune avec ses nobles victimes.« 

Les «nobles victimes» désignent ironiquement les enfants non reconnus, dont les souffrances découlent de l’oppression subie par les femmes.

Ce bref récit rappelle le destin de Manon Lescaut, l’héroïne du roman de l’Abbé Prévost, ou l’histoire de Polly Baker dans Supplément au voyage de Bougainville de Diderot.

Le recours au récit donne à voir de manière concrète et cruelle les conséquences de l’inégalité de droit des femmes. C’est un moyen efficace de convaincre les lecteurs.

Olympe de Gouges rappelle que les lois autorisent cette cruauté puisque l’homme viole ses devoirs«en espérant tout des lois.»

C’est pourquoi Olympe de Gouges demande à ce que les lois changent pour permettre l’émancipation des femmes.

IV – Les lois permettront d’émanciper les femmes

Quelles lois» à «avec des notes.»)

Olympe de Gouges, prenant à témoin la cruauté du mari qu’elle vient de peindre, interroge ses lectrices et ses lecteurs: «Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper le vice jusque dans la racine?» La métaphore végétale assimile le vice à une racine profondément implantée dans le sol, et que des «lois» plus justes devront arracher.

Il s’agit bien entendu d’une question rhétorique: la nature de ces lois a déjà été énoncée dans la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

La réponse à la question découle ainsi de manière fluide et préparée dans le texte: «Celle du partage des fortunes entre les hommes et les femmes, et de l’administration publique.»

Le caractère général et juridique de ces propositions illustre la variété des tons et des registres mobilisés par l’auteure pour servir sa démonstration.

La question du partage des fortunes est essentielle. À l’époque, les femmes étaient financièrement dépendantes des hommes qui seuls pouvaient disposer des biens. Olympe de Gouges milite donc pour l’indépendance financière des femmes.

De plus, les femmes ne seront les égales des hommes que lorsqu’elles partageront le pouvoir avec eux en exerçant «l’administration publique».

La réforme législative voulue par Olympe de Gouges prend en compte les femmes de toutes les conditions sociales.

L’antithèse ‘riche » / »pauvre » ne sert ainsi pas à opposer deux catégories sociales mais au contraire à les réunir dans le même combat, comme le montre le parallélisme qui les relie : «celle qui est née d’une famille riche» et «celle qui est née d’une famille pauvre».

Olympe de Gouges rallie ainsi toutes les femmes à son projet, et constitue les femmes en véritable catégorie sociale devant défendre ses intérêts contre les hommes.

Olympe de Gouges précise ensuite qu’elle n’établit là que les grandes lignes de son projet: «Je ne veux donner qu’un aperçu des choses, je les approfondirai dans la nouvelle édition de tous mes ouvrages politiques que je me propose de donner au public dans quelques jours, avec des notes.» Ce postambule ne serait donc pas uniquement la conclusion d’un texte législatif: ce serait l’introduction d’un projet bien plus vaste et ambitieux.

Olympe de Gouges suscite donc habilement un effet d’attente, tout en faisant valoir sa condition d’auteure ayant composé plusieurs «ouvrages politiques».

Le simple fait d’être une femme et d’écrire à propos de la politique était déjà significatif et émancipateur.

Et de nouveau, l’auteure fait entendre sa hâte à publier et militer à travers le complément circonstanciel à valeur temporelle «dans quelques jours».

Publier rapidement est la condition pour que la Révolution n’échappe pas aux femmes, et que puissent se mettre en place l’égalité entre les sexes.

V – Olympe de Gouges condamne le mariage, source de corruption morale

(De «Je reprends mon texte» à «sur cette matière.»)

Le dernier paragraphe réoriente le propos sur les traditions : «Je reprends mon texte quant aux mœurs.»

Le présent d’énonciation (=qui renvoie au moment où l’on parle) donne l’impression d’écouter un discours spontané, comme le laisse entendre le verbe «reprendre». Le discours revient à un sujet antérieur comme pourrait le faire dans une conversation.

De nouveau, Olympe de Gouges cherche à marquer l’esprit de son lecteur par une affirmation puissante sous forme d’aphorisme: «Le mariage est le tombeau de la confiance et de l’amour.»

Cette métaphore morbide surprend car elle s’oppose à la représentation positive du mariage, associé à la fondation d’une famille. Le «tombeau» est en effet l’antithèse du berceau, normalement associé au mariage.

Mais Olympe de Gouges ne cherche pas uniquement à choquer: un tel propos annonce une démonstration.

Et l’auteure de s’expliquer: «La femme mariée peut impunément donner des bâtards à son mari, et la fortune qui ne leur appartient pas.Celle qui ne l’est pas n’a qu’un faible droit […] »

Olympe de Gouges met en parallèle deux situations qui montrent l’inversion des valeurs dans la société. En effet, la femme mariée qui a un enfant avec un autre homme que son mari sera mieux lotie et protégée que la femme qui a des enfants en dehors du mariage.

« Les lois sont inhumaines » car elles refusent aux enfants nés hors mariage le « droit sur le nom et sur le bien de leur père« .

L’émancipation des femmes apparaît donc comme la condition nécessaire pour que les enfants soient élevés dans la dignité et la vertu.

Le « faible droit » des femmes non-mariées est une litote (= fait d’adoucir un propos pour mieux en faire comprendre l’intensité) pour désigner la misère de ces femmes.

Sans mariage, la femme était condamnée à n’hériter ni bien, ni nom, ce qui pouvait aisément la faire sombrer aux marges de la société.

Olympe de Gouges blâme l’inaction de ce «on», qui renvoie aux révolutionnaires qui n’ont pas fait évoluer les lois : « l’on n’a pas fait de nouvelles lois« . L’auteure leur reproche de ne pas avoir tenu leurs promesses.

Elle reconnaît néanmoins la difficulté de faire changer ces lois.

VI – Olympe de Gouges se considère comme un relais sur la voie de l’émancipation des femmes

(De «Si tenter» à la fin.)

Le postambule s’achève par une période oratoire (=phrase longue et ample aux rythmes et aux sonorités soignées).

Cette période oratoire permet à Olympe de Gouges de déployer ses talents rhétoriques et de démontrer ainsi que les femmes disposent de l’intelligence que les hommes tendent à leur dénier.

L’auteure ironise quant à ses prétentions à changer la société: «Si tenter de donner à mon sexe une consistance honorable et juste, est considéré dans ce moment comme un paradoxe de ma part, et comme tenter l’impossible». La proposition subordonnée circonstancielle de condition rappelle que les hommes de son temps ne partagent pas son projet émancipateur.

La comparaison «comme tenter l’impossible» est un constat lucide de l’auteure, consciente des difficultés de son projet.

Le complément circonstanciel «dans ce moment» fait référence à la période révolutionnaire. Olympe de Gouges reproche à la Révolution son incapacité à émanciper les femmes et promouvoir l’égalité pour tous.

Ce postambule ne s’achève cependant pas sur un constat d’échec car Olympe de Gouges projette son combat vers celles et ceux qui le continueront: «je laisse aux hommes à venir la gloire de traiter cette matière».

Olympe de Gouges se présente ainsi comme un relais, comme un maillon dans la chaîne de celles et ceux qui lutteront pour l’émancipation des femmes.

Le substantif générique «hommes» renvoie ici tant aux femmes qu’aux hommes, invités à poursuivre ce combat pour l’égalité.

Ce lutte politique est désignée méliorativement par le terme «gloire».

La révolutionnaire écrit ainsi tant pour le présent de la Révolution en marche que pour les temps à venir.

Si l’émancipation des femmes n’est pas envisageable dans l’immédiat, la Révolution peut au moins mettre en place les premières réformes qui permettront, à terme, l’égalité entre les sexes : «mais, en attendant, on peut la préparer par l’éducation nationale, par la restauration des mœurs et par les conventions conjugales.»

L’importance accordée à «l’éducation nationale» montre combien l’instruction permettra de faire apparaître la légitimité de la femme à être l’égale de l’homme.

Par les termes «restauration» et «conventions», Olympe de Gouges appelle enfin à une réforme profonde du mariage.

Elle souhaite que le mariage soit remplacé par des « conventions sociales« , sorte de contrat civil qui accorderait à la femme une place digne dans sa famille et dans la société.

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, postambule, conclusion

Nous avons vu comment ce postambule promeut l’émancipation des femmes au nom de l’égalité.

Olympe de Gouges s’adresse directement aux femmes pour qu’elles se constituent un groupe politique militant pour ses intérêts.

Loin de s’opposer à la Révolution, l’auteure se présente au contraire comme une révolutionnaire intègre, voulant mener à son terme le processus révolutionnaire en accordant aux femmes l’égalité face aux hommes.

Et justement, Olympe de Gouges entend donner aux femmes les instruments pour leur émancipation.

Dans ce postambule, elle sort du langage juridique pour insuffler aux femmes la colère contre l’ingratitude des hommes.

Elle s’appuie sur le registre pathétique pour faire appel à leurs émotions.

Elle leur confère également les arguments et l’habileté rhétorique nécessaires pour faire valoir leurs droits et mener un combat politique exigeant.

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Amélie Vioux

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