Le laboureur et ses enfants, La Fontaine : analyse

le laboureur et ses enfants commentaireVoici une analyse littéraire de la fable « Le laboureur et ses enfants » de Jean de La Fontaine.

Le laboureur et ses enfants, introduction

Jean de La Fontaine publie les Fables en 1668.

« Le laboureur et ses enfants », qui fait l’éloge du travail, est la 9ème fable du livre V.

Questions possibles à l’oral de français sur « Le laboureur et ses enfants »

♦ En quoi cette fable est-elle un apologue ?
♦ Par quels procédés La Fontaine fait-il l’éloge du travail ?
♦ La fable « Le laboureur et ses enfants » est-elle comique ou tragique ?
♦ La Fontaine est-il un Ancien ou un Moderne d’après cette fable ?
De quoi La Fontaine fait-il l’éloge dans cette fable ?

Annonce du plan

« Le laboureur et ses enfants » est un apologue plaisant (I) qui fait l’éloge du travail (II).

I – Un apologue plaisant

 A – Un récit didactique

« Le laboureur et ses enfants » est un court récit dont le but est de délivrer un message. Tout est fait pour rendre ce message clair et percutant.

Dès le premier vers, l’impératif place l’auteur comme un maître, un directeur de conscience à l’égard du lecteur : « Travaillez, prenez » .

Les deux premiers vers sont d’autant plus efficaces qu’ils ménagent une entrée in medias res qui implique  le lecteur à travers l’utilisation du « vous » :
Travaillez, peine de la peine
C’est le fonds qui manque le moins.

La structure de la fable renforce son objectif didactique :

♦ Elle commence par un conseil pratique (les deux premiers vers)
♦ La Fontaine illustre ce conseil par un exemple tiré d’une fable d’Esope (d’un laboureur et de ses enfants)
♦ Elle s’achève par une morale explicite : « Que le travail est un trésor ».

L’effet d’écho entre les impératifs de l’auteur et ceux prononcés par le Laboureur (« Gardez-vous », « Creusez, fouillez, bêchez » ) crée une démultiplication du message, ce qui montre que la visée didactique est omniprésente dans cette Fable.

B – Un récit vivant

S’il s’agit d’instruire, il s’agit aussi de plaire, et La Fontaine n’ignore pas que les lecteurs du XVIIème siècle souhaitent joindre l’utile à l’agréable selon les préceptes d’Horace.

Pour rendre la fable plaisante, la narration est rapide.

La situation initiale est ainsi campée en un hexamètre « sentant sa mort prochaine ».

Les verbes au passé simple (« Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins ») et l’enchaînement rapide des péripéties créent un effet d’accélération et de vivacité.

Les ellipses créent un effet de raccourci. Par exemple :
♦ « Le père mort » (le récit de l’agonie du poète est occulté)
♦  « au bout de l’an » (le travail de la terre est occulté pour en arriver directement au résultat).

Cette vivacité est accentuée par la versification du texte.

En effet, l’alternance d’alexandrin et d’octosyllabes et l’alternance de rimes croisées (ABAB), embrassées (CDDC), et plates (EEFF) créent une variété qui donne au texte son dynamisme.

Par ailleurs, La Fontaine retient l’attention du lecteur en jouant sur le rythme de l’alexandrin. Ainsi, il casse le rythme solennel de l’alexandrin en scindant le premier hexamètre en trois parties :
♦ « Creusez, /fouillez, /bêchez ; //ne laissez nulle place »
♦ « Deçà,/ delà, /partout// ; si bien qu’au bout de l’an »

Ce travail du rythme montre le souci de rendre le récit plaisant et efficace.

C – Le registre comique

Jean de la Fontaine utilise dans « Le laboureur et ses enfants » le comique de situation.

Tout d’abord, la fable joue sur la polysémie du terme « trésor », ce qui crée un effet comique :

♦ « Trésor » est employé au sens propre dans le vers « Un trésor est caché dedans »
♦ « Trésor » est employé au sens figuré dans le dernier vers « Que le travail est un trésor »

Ce glissement de sens donne l’impression que le trésor promis disparait sous les yeux du lecteur, ce qui crée un effet comique.

L’ellipse de la mort du père suggérée par la brièveté de la proposition « Le père mort » est aussi comique car elle montre la promptitude à commencer les fouilles sans respecter le temps du deuil.

Le pronom personnel « vous » dans la phrase « les fils vous retournent le champ » donne une dimension orale et familière qui place la fable sous le signe du jeu et de la farce.

L’accélération du rythme « Deça, delà, partout » suggère aussi la rapidité de la fouille guidée par la convoitise ou la cupidité.

Cette gestuelle désordonnée est proche de celle de la farce. La recherche apparaît empressée et grotesque.

Le comique de cette recherche transparaît également à travers le geste vain répété pour rien : « ne passe et repasse ».

Enfin, la formule brève et directe « D’argent, point de caché » marque le choc et le dépit des fils du laboureur qui n’ont rien trouvé.

Cette situation est d’autant plus comique qu’elle place les enfants du laboureur dans le rôle des trompés et le père dans le rôle du trompeur comme dans les farces.

Transition : Cette fable vivante et plaisante a une visée morale.

II – La visée morale de la fable : un éloge du travail

A – Un éloge du travail productif

La Fontaine fait d’abord l’éloge du travail productif.

Le terme « laboureur » fait référence à la tâche agricole mais fait aussi entendre le terme latin « labor » qui désigne tout travail et qui fait du père une allégorie du travail et de la persévérance.

L’adjectif « riche » apposé au substantif « Laboureur » (« un riche laboureur« ) suggère une continuité logique entre le travail et la richesse.

C’est donc un éloge de la France agricole et industrieuse de Colbert (surintendant des Finances sous la règne de Louis XIV) que fait La Fontaine.

Cet éloge transparaît dans :

♦ Le champ lexical du travail : « Travaillez, « peine », « vendre », « Remuez », « Creusez » , « fouillez », « bêchez », « main », « retournent » « rapporta », « argent « , « travail »)
♦ L’énumération des verbes d’action à l’impératif « Creusez, fouillez, bêchez »

Pour Colbert, c’est le travail de la nature par la technique qui fait la prospérité d’une Nation.

Cette valorisation du travail économique est visible à travers le glissement de sens du mot « travail » :

♦ Au premier vers, le verbe « Travaillez » est associé à la « peine » : « Travaillez, prenez de la peine« . Le travail est ramené à son origine étymologique tripalium, un instrument de torture.

♦ Au dernier vers, le travail est au contraire associé au mot « trésor» qui réhabilite le travail comme source de prospérité : « Le travail est un trésor« .

Par ailleurs, cette prospérité se transmet comme le montre le champ lexical de la famille : « ses enfants », « héritage », « nos parents » , « le père », « les fils ». La richesse se construit en conservant et en valorisant le patrimoine.

B – Un éloge du travail intérieur de l’âme

Le travail est aussi un effort intérieur et exige une force morale dont le père est un modèle.

Dans cette fable, le travail est ainsi associé à la grandeur et à la force morale :

Le champ lexical du secret qui entoure le laboureur (« sans témoins », « gardez-vous », « caché ») montre le refus de l’ostentation du vieil homme, la vertu de discrétion et de prudence.

Le travail est associé à la conquête et à la grandeur à travers les termes « courage », « trouver », « viendrez à bout », « trésor ».

Celui qui travaille est ainsi un héros plein d’énergie comme le suggère l’énumération des verbes d’action « Creusez, fouillez, bêchez ».

On retrouve d’ailleurs le champ lexical de la guerre dans la description du travail : « peine », « viendrez à bout », « Remuez », « Creusez », « fouillez », « mort » « retournent le champ ».

Le travail est donc présenté comme une lutte morale contre l’oisiveté, mère de tous les vices selon les moralistes du XVIIème siècle.

Si La Fontaine montre le détour du père par le mensonge pour éveiller le sens du travail chez ses enfants, c’est parce que le travail n’est pas inné, naturel. Il requiert un effort sur soi-même que communique le père, véritable directeur de conscience.

C – Un éloge du travail littéraire

Derrière cet éloge du travail, La Fontaine fait aussi l’éloge du travail littéraire et crée une métaphore filée assimilant le laboureur à l’écrivain.

La Fontaine s’inscrit dans une tradition bien ancrée au 17ème siècle de l’imitation des Anciens : toute œuvre littéraire part de l’héritage des Anciens.

C’est ce que La Fontaine rappelle à travers le discours du laboureur :
Gardez-vous , leur dit-il , de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans
.

Cet éloge de la tradition annonce la position de La Fontaine dans la Querelle des Anciens et des Modernes qui opposera en 1687 les partisans d’une imitation des anciens et ceux qui souhaitent s’en émanciper.

Pour La Fontaine, l’héritage des anciens est un modèle qui doit être travaillé et enrichi. Sa fable est d’ailleurs une réécriture de la fable d’Ésope « Le laboureur et ses enfants » . C’est par un travail acharné et minutieux que l’écrivain fait fructifier l’héritage littéraire.

Le laboureur et ses enfants, conclusion

La Fontaine, à travers cette fable alerte et plaisante, dresse l’éloge du travail.

Cet éloge du travail s’inscrit dans une visée morale destinée à condamner toute forme d’oisiveté.

Mais il est aussi destiné à valoriser le modèle économique qui fait la grandeur de la France : le colbertisme.

Enfin, c’est surtout un éloge du respect des Anciens que fait le fabuliste.

A ce titre , La Fontaine préfigure sa position dans la querelle des Anciens et des Modernes où il prendra le parti des Anciens, qui respectent la tradition et les modèles antiques.

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