Le singe et le léopard, La Fontaine : lecture linéaire

le singe et le léopardVoici un commentaire linéaire de la fable « Le singe et le Léopard » issu du livre IX des Fables de La Fontaine.

Le singe et le léopard, La Fontaine, introduction

Jean de La Fontaine est un bourgeois de province, anobli grâce à sa carrière littéraire qui s’inscrit dans le classicisme du XVIIe siècle.

Sa rencontre déterminante avec Fouquet, surintendant des finances royales, lui permet de fréquenter les salons de l’aristocratie lettrée.

La publication des Fables en 1668 lui valut un grand succès.

Ces textes en vers brefs et plaisants, inspirés de l’Orient et de l’Antiquité, sont des apologues, c’est à dire des récits à visée argumentative.

En mettant en scène hommes et animaux, La Fontaine interroge subtilement les enjeux les plus graves, plaçant le plaisir littéraire au service de la réflexion critique.

(Voir ma fiche de lecture des Fables de La Fontaine, livres VII à XI)

La fable « Le Singe et le Léopard » (IX-III) analysée ici en explication linéaire interroge ainsi l’opposition entre les apparences et la vérité.

Problématique :

Comment cette fable dénonce-t-elle les apparences trompeuses ?

Annonce du plan linéaire :

Cette fable raconte la confrontation d’un singe et d’un léopard dans une foire (I). Si le léopard vante sans succès la beauté de son pelage (II), le Singe en revanche sait faire valoir ses prouesses (III). C’est au nom de l’esprit et de la vérité que le fabuliste préfère le singe au léopard (IV).

I – Un Singe et un Léopard se concurrencent à la foire

(Vers 1 à 3)

 Aux premiers vers, le fabuliste pose la situation initiale de son récit : « Le Singe avec le Léopard/ Gagnaient de l’argent à la foire » (v.1-2).

L’anthropomorphisme permet d’attribuer aux animaux des comportements humains : le lecteur comprend d’emblée que le recours au animaux permet une réflexion indirecte sur les hommes.

Le cadre de la foire annonce également un récit plaisant, de même que la rime en « -ar » (Léopard/foire/part).

Malgré la préposition « avec », au premier vers, les deux animaux se font concurrence, puisqu’ils « affichaient à part. » Chacun cherche à attirer l’attention de la foule.

II – Le Léopard fait sans succès l’éloge de son pelage varié

(Vers 4 à 11)

Au vers 4, « l’un d’eux » prend la parole.

Par ce pronom indéfini, La Fontaine s’amuse à troubler le lecteur, qui doit deviner de quel animal il s’agit. Cet effet d’attente participe au plaisir de la lecture.

Le discours de l’animal cherche à attirer l’attention de la foule, d’où l’adresse respectueuse « Messieurs » (v.4).

L’allitération en « m » accentue l’omniprésence de la première personne du singulier dans le discours de l’animal : « Messieurs, mon mérite et ma gloire… » .

L’enjambement (v.4-5) donne de l’ampleur aux compliments que l’animal s’autoadresse.

L’animal les justifie en racontant : « le Roi m’a voulu voir », et soutient même que le roi voudrait « Un manchon de sa peau » (v.7) tant il l’admire. Ces affirmations hyperboliques et invérifiables mettent en doute la véracité de ce discours.

S’ensuit un éloge de son pelage, dont la variété est exprimée par l’énumération d’adjectifs mélioratifs : « bigarrée, […] marquetée, […] vergetée, […] mouchetée. » (v.7-9).

Le lecteur devine dès lors que c’est le léopard qui s’exprime.

On peut cependant souligner la lourdeur de ce discours promotionnel, notamment par la longueur de la phrase (v. 4-9), la rime facile en « é », renforcée par répétition de la conjonction « et » au vers 9.

Et en effet, la foule n’accorde qu’une attention passagère au Léopard.

Le parallélisme et la parataxe aux vers 10-11, restitue le regard expéditif de la foule : « bientôt fait, bientôt chacun sortit ». (Une parataxe est une juxtaposition de propositions, sans mot de liaison).

III – Le Singe fait l’éloge de la variété de ses prouesses

(Vers 12 à 25)

C’est ensuite au Singe de prendre la parole : « Venez de grâce, / Venez messieurs. Je fais cent tours de passe-passe».

L’impératif est adouci par l’anaphore en « venez ». L’allitération en [s] rend son apostrophe presque ensorcelante.

Le Singe explicite alors sa supériorité sur le Léopard. Contrairement au Léopard, la qualité du Singe ne tiendrait pas à son apparence, mais à son « esprit », ce qu’exprime L’antithèse entre « l’a sur soi » / « l’ai dans l’esprit » renforcée par un point-virgule.

Le Singe incarne les qualités intérieures, là où le Léopard ne représente que les vertus apparentes.

Le Singe s’assimile à Gille (v. 16), personnage du théâtre de foire, anthropomorphisme qui renforce le comique assumé de son discours.

Au vers 17, il se désigne comme un proche du « Singe du Pape en son vivant. » Ces affirmations hyperboliques apparaissent comme des plaisanteries mais participent au pouvoir d’attraction du Singe, qui maîtrise la rhétorique.

Le singe s’exprime lui aussi en une longue phrase, mais celle-ci est bien organisée, comme une ample période oratoire. L’alternance entre alexandrins et octosyllabes participe d’une variété plaisante.

Le Singe fait de sa présence un événement récent, avec l’adverbe « fraîchement » : « Tout fraîchement en cette ville » (v.19).

L’évocation des « trois bateaux » au vers 20 évoque à la fois les Rois Mages et les trois navires de Christophe Colomb. Le Singe se fait à la fois passer pour un Christ et un explorateur. Là encore, les hyperboles correspondent à une mise en scène du singe qui cherche à amuser etnon à tromper.

Le Singe se dit porteur d’une parole importante à délivrer, sans la révéler : « exprès pour vous parler », mystère qui suscite un effet d’attente.

La conjonction « Car » (v. 21) introduit une élogieuse énumération de ses qualités : « Car il parle, on l’entend; il sait danser, baller, /faire des tours de toutes sortes. »

La parataxe confère à cet alexandrin un rythme intense tandis que le pronom personnel de la troisième personne, « il » participe encore une fois à la mise en scène que le singe fait de lui-même.

La succession de verbes à l’infinitif donnent à voir toutes les prouesses du Singe : « Faire des tours de toute sorte, / Passer en des cerceaux ».

L’animal achève son discours par un argument rationnel et matérialiste : celui du prix (v.23). Il cherche donc à convaincre (raison) autant qu’à persuader (émotions).

Toujours porté à l’exagération, le Singe baisse le prix, avant de promettre la gratuité aux spectateurs insatisfaits.

III – Le fabuliste justifie sa préférence pour le Singe

(Vers 26 à 31)

A partir du vers 26, le fabuliste prend la parole pour faire l’éloge du singe : « Le Singe avait raison ; ce n’est pas sur l’habit / Que la diversité me plaît, c’est dans l’esprit » (v. 26-27).

La rime habit/esprit renforce l’antithèse entre le Léopard (l’habit), et le Singe (l’esprit).

Les deux vers suivants (v.28-29) expliquent cette même antithèse : si l’esprit « fournit toujours des choses agréables », les apparences « en un moment lasse ».

Par l’usage du présent de vérité générale, le fabuliste s’exprime comme un moraliste. Il préfère la vivacité de l’esprit aux charmes superficiels de l’apparence.

Les deux derniers sortent de l’univers animal pour faire un parallèle avec les « grands seigneurs » : « Ô ! que de grands Seigneurs, au Léopard semblables, / N’ont que l’habit pour tout talents ! »

Les exclamations et l’interjection expriment à la fois l’ironie et colère contre une aristocratie sans talent.

Notons la violence de l’allitération en dentales qui conclut cette critique : « pour tous talents ! »

Le fabuliste se donne pour fonction de démasquer les faux semblants, et de dévoiler la vérité, même lorsqu’elle n’est pas socialement acceptable.

Le singe et le léopard, conclusion

Cette fable plaisante, légère en apparence, exprime une violente critique politique et sociale.

Elle démontre à quel point l’argumentation indirecte à l’œuvre dans les fables et les apologues est efficace.

A travers le Léopard, Jean de La Fontaine dénonce les vertus apparentes qui cachent l’absence de qualité intérieure.

Mais même le Singe, par ses mensonges, n’apparaît pas comme un modèle satisfaisant.

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